• Une armée européenne pour quoi faire ?

     Une armée européenne pour quoi faire ?

    Un champ de manœuvre politique 

    Dans une interview récente, le sinistre Schaüble, reprenant une idée déjà avancée par le président de la Commission européenne Juncker, envisage le développement d’une armée européenne. L’idée est que la montée des tensions dans le monde l’exige, et que les montants dépenses en Europe par l’ensemble des pays européens seraient plus utilement dépensés dans le cadre d’une unification militaire de l’Europe. Derrière cette idée qu’on voudrait nous vendre pour du simple bon sens, il y a cependant plusieurs dangers.

    Le premier étant de savoir contre quel ennemi cette armée serait sensée nous protéger. Il va de soi que le premier ennemi identifié par l’Europe en tant qu’ensemble vassalisé des Etats-Unis est la Russie. Or il faut bien avoir d’abord en tête que le budget militaire de la Russie est à peu près équivalent à celui de la France. Et si on additionne les budgets du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, et de l’Italie, les dépenses d’armement sont quatre fois plus importantes que celles de la Russie. Elles avoisinent 150 milliards d’euros. En outre l’Europe bénéficie du parapluie de l’OTAN. Si on fait la somme du matériel et des effectifs potentiels en Russie et en Europe, on s’aperçoit que la Russie est en position de faiblesse et donc que les arguments des uns et des autres sur la nécessité de renforcer les dépenses militaires en Europe n’a pas de sens autre que celui de conforter le chiffre d’affaire des marchands d’armes. Les Russes n’ont jamais visé une attaque militaire contre les positions européennes, même du temps de la Guerre froide. C’est plutôt l’inverse puisqu’ils ont abandonné dans les conditions désastreuses qu’on sait des pays comme la Grèce au lendemain du partage de Yalta. Récupérer une partie de l’Ukraine, s’ouvrir une porte de sortie sur la mer Noire, est une chose, conquérir des territoires au-delà en est une autre. Seuls quelques débiles mentaux américains qui officient au Pentagone peuvent croire à de telles fables.

    Une armée européenne pour quoi faire ? 

    Le deuxième ennemi potentiel de l’Europe est l’Islam radical représenté par l’Etat islamique. Pour beaucoup de stratèges européens, c’est ce qui expliquerait la crise des migrants et les difficultés que cela entraine en Europe pour leur intégration. Une armée européenne aurait alors pour mission de participer à l’écrasement de ces formes agressives para-étatiques. Mais en admettant qu’il soit nécessaire de faire le ménage dans ce sens, en quoi la formation d’une armée européenne serait-elle utile ?

    Obstacles

    L’armée appartient aux fonctions régaliennes de l’Etat. Or il va de soi que l’Union européenne n’est pas un Etat. Du reste elle ne veut pas l’être. Mais chaque fois qu’on met en avant les difficultés de l’Union européenne, le plus souvent engendrées par la forme de cette institution, on signale que la solution serait dans plus d’Europe – on oublie volontairement qu’une autre solution possible serait d’en sortir. Après avoir liquidé la politique économique et avoir enlevé la gestion budgétaire aux Etats, leur enlever la possibilité d’avoir une armée équivaudrait à signer l’acte de décès des nations européennes. C’est certainement un vieux rêve bureaucratique, mais ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

    Le premier obstacle et sans doute celui qui ne peut pas être contourné, c’est que les 28 pays qui forment l’Union européenne n’ont pas les mêmes objectifs stratégiques. La moitié d’entre eux au moins ne se sent pas menacée par la Russie. Certes les Polonais et les Baltes verraient d’un bon œil cette avancée, mais pas les Hongrois, les Italiens, les Grecs et les Français. D’ailleurs si les Grecs ont le budget militaire le plus élevé en pourcentage de l’Union européenne, c’est parce que leur première crainte est le voisin turc, celui-là même que les Allemands et les Américains veulent faire entrer à toute force dans l’Union européenne, manière d’encercler un peu plus la Russie.

    Le second obstacle est budgétaire. Comme on l’a vu, le poids des dépenses militaires est très variable, et si on s’aligne sur les 2% comme le souhaitent certains, dans le contexte d’une austérité renforcée, il faudra toujours un peu plus rogner sur les dépenses sociales. C’est ce qui est annoncé d’ailleurs. Le MEDEF a demandé explicitement à Hollande de compenser l’effort nécessaire de défense pour lutter contre le terrorisme et contre Daech en sabrant dans les dépenses sociales. C’est exactement ce qu’ont fait les présidents américains, Bush, Reagan, puis encore Bush en prenant les prétextes de la guerre « nécessaire » en Afghanistan ou en Irak. C’est une autre manière de suivre à distance les dérives du modèle américain.

    Une armée européenne pour quoi faire ? 

    Les Allemands se sont beaucoup réarmés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais leur budget militaire reste faible. Or comme l’Allemagne serait en première ligne dans un conflit – très hypothétique il est vrai – avec la Russie, certains ont avancé que l’idée d’une armée européenne était une manière très allemande de faire contribuer les européens à leur propre défense. Je ne suis pas certain que cela soit une vraie raison, encore qu’à l’évidence une intégration militaire de l’Europe outre qu’elle leur assurerait une certaine légitimité perdue depuis 1944, leur donnerait possibilité d’orienter les dépenses militaires des autres pays en fonction de leurs propres intérêts.

    Enfin il y a un obstacle puissant à l’intégration des forces armées en Europe, ce sont précisément les militaires eux-mêmes. On voit mal les officiers français se mettre sous la direction d’un général allemand ! Le ministre de la défense français, Le Drian, qui n’a pas apprécié le lâchage des européens en général et de l’Allemagne en particulier sur la question du Mali et celle de la Syrie dit qu’il est inconcevable qu’une armée européenne n’émerge avant 150 ans ! Il aurait tout aussi bien pu dire jamais parce que d’ici 150 ans il est probable que l’Union européenne aura disparu !

    De même sachant que les intérêts turcs et allemands sont liés de longue date, il semble assez inconcevable que les militaires grecs – très nationalistes – admettent de passer sous la coupe d’un commandement allemand au risque d’un conflit aggravé avec la Turquie.

    Conclusion

    Il va de soi que le peuple doit être vigilant, non seulement parce que la hausse des dépenses militaires n’est probablement pas nécessaire – on justifie les investissements militaires par les progrès technologiques, sans qu’on soit sûr que ce soit vraiment là que se situe l’enjeu des armées de demain, mais aussi parce qu’on ne sait pas trop ce que ferait une armée européenne dans un mélange inédit de langues et de commandements en termes de violence contre les civils. Cela pourrait nous entraîner évidemment dans des conflits que nous ne voulons pas avec la Russie par exemple. On sait que le président de l’Union européenne, Donald Tusk, polonais et réactionnaire patenté, pro-américain, pousse à la confrontation avec la Russie. Partir en guerre contre la Russie est impossible tant que la France reste maîtresse de ses destinées militaires, mais ce n’est plus impossible dans le cadre d’une armée européenne.

    Une armée européenne pour quoi faire ? 

    On peut également se poser la question de ce que ferait une armée européenne si un pays membre par exemple voulait sortir de l’Union européenne à l’issue d’un référendum que l’Union européenne décréterait illégal. Tout cela nous donne, si nous en avions encore besoin, des arguments supplémentaires pour sortir au plus vite de l’Europe et de l’OTAN avant qu’une catastrophe n’arrive sur le terrain militaire.

    Liens

    http://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/armee-europeenne-proposition-juncker-laisse-drian-dubitatif-22137

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/le-ministre-allemand-des-finances-defend-la-formation-d-une-armee-europeenne-538829.html

    http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/02/01003-20140902ARTFIG00365-washington-pousse-l-otan-au-bras-de-fer-avec-la-russie.php

    « De la déchéance de la nationalitéAubervilliers, Léon Bonneff, 1949 »
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