• Un pauvre débat sur le pauvre programme du pauvre Macron

    Un pauvre débat sur le pauvre programme du pauvre Macron 

    Très récemment, une fois passé le long moment de discuter des turpitudes et de la cupidité de la famille Fillon, on commence à discuter du programme de Macron. J’en ai déjà parlé à propos de son livre[1], Révolution, qui selon moi aurait été mieux nommé s’il s’était appelé Contre-Révolution. En effet il s’inscrit dans la lignée de ce qu’on a appelé la contre-révolution conservatrice à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts. Il ne se cache pas d’ailleurs, comme Fillon, l’autre candidat de l’Institut Montaigne, d’une filiation avec Margaret Thatcher[2]. 

    L’attaque 

    Le programme de Macron a été critiqué par deux économistes membres de la mouvance des Economistes atterrés, Daniel Lang et Henri Sterdyniak dans une courte note intitulée Emmanuel Macron, l’économie en marche arrière[3]. Ils pointent d’abord le fait que le programme de Macron se veut dans la lignée d’une avancée européiste fédérale et prétend se déployer dans le cadre d’une hausse du budget de l’Union européenne. Or évidemment un tel programme ne tient pas compte du fait que pour accroître le budget de l’UE, non seulement il faut l’unanimité des 27 membres restant encore, ce qui est délicat compte tenu de la vague libérale qui traverse les pays de l’Europe de l’Est par exemple, mais il faut en outre renoncer à une autonomie budgétaire et donc à l’action de l’Etat.

    Lang et Sterdyniak attaquent ensuite la volonté de déréglementation du marché du travail sur deux points : tout d’abord l’idée de modifier le financement de l’allocation chômage : celle-ci serait financée par une hausse de deux points de la CSG et cela permettrait un allégement des « charges » patronales. Cette proposition ultra-droitière doit être en effet combattue vigoureusement, non seulement parce que à l’heure actuelle les cotisations patronales pour les allocations chômage sont une sorte de salaire différé ou socialisé qui ne sont pas une charge, mais aussi parce que le libéral Macron veut remplacer ces cotisations par une hausse de la CSG. Autrement dit il s’agit bel et bien d’une baisse des salaires et d’un transfert de revenus des ménages vers les entreprises.

    Pour se montrer encore plus à droite qu’il ne l’est, et pour jouer sur le registre la fermeté virile, Macron a proposé de renforcer le contrôle des chômeurs[4]. Il n’a pas dit comment, en réalité il ne sait pas que cela existe déjà, ne s’étant guère intéressé à la question. En vérité le chômage ne dépend pas des formes d’indemnisation chômage, ni des capacités des chômeurs à frauder, mais plus particulièrement de la croissance économique. Sinon les taux de chômage ne fluctueraient pas en fonction de la croissance, mais en fonction des lois qui sont votées au parlement pour restreindre les conditions d’éligibilité aux allocations chômage en en fonction du durcissement des contrôles. Je rappelle pour mémoire qu’entre 1995 et 2002, la croissance de la France a été soutenue, et le chômage a diminué très fortement, sans que les lois sur le financement du chômage ou le contrôle des chômeurs aient changé.  C’est ce qu’on voit sur le graphique ci-dessous.

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    Mais sur le plan théorique, il faut souligner la faute encore plus grande de Macron, c’est qu’il n’existe aucun lien entre les modalités d’indemnisation du chômage et le chômage lui-même. Sinon, la Grèce et l’Espagne qui sont les deux pays qui ont flexibilisé le plus leur marché du travail connaîtrait le plein emploi. Il est facile dans le tableau ci-dessous que ce ne sont pas les pays où le marché du travail est le plus réglementé qui ont le taux de chômage le plus haut. Lang et Sterdyniak s’attaquent donc à juste titre aux propositions de déréglementation accélérée du droit du travail. 

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    La critique de Lang et Sterdyniak porte également sur les modifications que Macron veut amener sur la fiscalité. L’idée générale est assez simple, en baissant les impôts des plus riches on crée une appétence pour l’esprit d’entreprendre ! Outre la suppression de l’ISF, il propose de baisser les impôts sur les entreprises à 25%. Aujourd’hui nous sommes à 33% et l’an prochain, selon les réformes déjà avancées par Hollande, nous serons à 28%. Cette baisse remplacerait le CICE qui coûte environ 20 milliards d’euros par an. L’idée générale est la suivante en abaissant les impôts on favoriserait les investissements et par la suite l’emploi. On reconnait ici à peine retouché l’inepte théorème de Schmitt selon lequel les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain.

    Faisons deux constats :

    1. tout d’abord il est faux que le taux d’imposition des sociétés est le plus élevé en France. On constate sur le graphique suivant que des pays comme le Japon ou les Etats-Unis ont un taux bien plus haut.

    2. toujours au vu du graphique ci-dessous, on voit qu’il n’y a aucun lien entre croissance économique et faiblesse de la fiscalité des entreprises. Le Japon et les Etats-Unis ont un taux de fiscalité similaire en la matière, et pourtant leur dynamique est différente. On voit aussi que l’Espagne et l’Allemagne partagent le même taux de fiscalité des entreprises, mais pourtant ils n’ont absolument pas les mêmes résultats. Il est donc illusoire et mensonger de croire que la modification des taux de fiscalisation des bénéfices des entreprises plombe la dynamique entrepreneuriale.

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    Et du reste, si on voulait avoir la preuve que la hausse des profits ne génère pas de dynamique particulière, on pourrait se référer au CICE qui est un échec dans les grandes largeurs. Lors de la mise en place du CICE beaucoup avaient alerté sur son échec très prévisible[5]. C’est un plan qui a coûté 60 milliards en tout, soit 20 milliards par an. On avait promis que le CICE générerait des profits qui engendrerait des investissements et de l’emploi. Selon l’inénarrable Jean Pisani-Ferry qui fut nommé pour évaluer les effets du CICE, et qui est en même temps le concepteur du programme économique de Macron, seulement entre 50 000 et 100 000 emplois auraient été sauvés par le CICE, on ne dit même pas créés[6]. Ce qui fait au mieux une subvention de 100 000 € par emploi ! A ce tarif-là il vaut mieux embauché des fonctionnaires, sachant que le salaire médian, charges comprises, est d’environ 40 000 € par an. Et pourtant Macron revendique le CICE comme une très grande réussite !

    En vérité ni Macron, ni Pisani-Ferry ne savent qu’il n’y a aucun rapport entre baisse de la fiscalité des entreprises et croissance économique ou emploi. Dans un système mondialisé et concurrentiel, les impôts sur les sociétés ont baissé de partout.

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    Et pour autant cela n’a pas engendré de la croissance, bien au contraire. Depuis vingt ans la croissance ralentit. Une des raisons tient au fait que la réforme de la fiscalité a profité de partout aux classes aisées et a soutenu le mouvement latent de l’accroissement des inégalités. Or, si les salaires ne suivent pas les hausses de productivité, les investisseurs perdent toute raison de réaliser des investissements productifs : la demande solvable devient, de partout dans le monde, insuffisante. C’est ce que nous voyons dans le graphique suivant : l’écart entre la progression des salaires et la progression de la productivité montre comment depuis le milieu des années soixante-dix s’est construite une crise de la demande qui devient de plus en plus violente.  Comme disait Mariner Eccles, « trop de profit tue le profit » !

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    Lang et Sterdyniak pointent également une idée fausse qu’on trouve un peu partout chez les tenants de la droite libérale, c’est même à ça qu’on la reconnait. Macron propose comme Fillon d’ailleurs une baisse des dépenses publiques. Comme si le simple fait de faire baisser le ratio dépenses publiques/PIB allait relancer l’investissement. A ce propos il faut faire deux remarques :

    1. sur le moyen terme il n’y a aucun lien, ni positif, ni négatif, entre la part des dépenses publiques et la croissance. C’est ce que montre le graphique ci-dessous. En abscisse nous avons la part des dépenses publiques dans le PIB, et en ordonnées le taux de croissance réel. 

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    Mais en réalité sur le long terme la relation entre dépenses publiques et PIB par habitant est positive. C’est ce que montre le graphique suivant extrait d’une étude de l’OCDE[7]. Les raisons à cela sont multiples. D’abord il y a que la croissance économique quoi qu’on en pense doit s’appuyer sur des dépenses publiques d’infrastructures. Or on ne peut pas continuer à croître en restreignant les dépenses publiques, ne serait-ce que parce que les investissements publics ont des rendements fortement décroissants – ce qui est connu sous le nom de la loi de Wagner. Une autre raison à la nécessité des dépenses publiques est qu’elles sont nécessaires à la hausse de la productivité du travail. La Banque mondiale a montré que le HDI (indicateur de développement humain) était fortement lié aux dépenses passées dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Enfin on peut terminer cette approche en parlant du multiplicateur de dépenses publiques. On sait que celui-ci est d’autant plus élevé que l’économie est stagnante, la croissance faible. La querelle sur le multiplicateur a été déclenchée à propos de la dette publique grecque par un article de Olivier Blanchard et David Leigh, article produit pour le FMI[8]. En effet on avait proposé aux Grecs de réduire leur dette de façon à relancer la croissance dans une situation financière assainie. Mais on avait (sciemment sans doute) sous-estimé la valeur du multiplicateur de dépenses publiques, et donc les Grecs ont vu la dépression économique s’accélérer justement à cause des coupes drastiques qui ont été opérés dans tous les secteurs, que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation ou des travaux publics. En dehors de la Grèce le seul pays qui a réussi par le passé à faire reculer le ratio dépenses publiques/PIB est l’Angleterre de Thatcher. Mais cela n’a pas duré bien longtemps : plus rien ne fonctionnant, il fallut se débarrasser de la première ministre acariâtre. Avec John Major les dépenses publiques reprirent presque naturellement leur progression.

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    Lang et Sterdyniak avancent également que les dépenses publiques doivent être d’autant plus fortes que la croissance démographique est forte. Ce qui est le cas de la France relativement à ses voisins européens. Avancer que dans ces conditions on pourrait faire 15 milliards d’euros sur d’économies dans la santé en réorganisant l’hôpital n’apparaît pas très sérieux. 

    La réponse peu sérieuse des économistes macroniens 

    Le programme de Macron soulevant la polémique, et le rapprochement avec celui de Fillon semblant par trop évident, deux économistes ont tenté d’en prendre la défense de leur leader[9]. Pour faire moderne, ils ont intitulé leur pensum : En marche ! vers l’économie du XXIème siècle. Se décernant eux-mêmes un label de modernité qu’ils pensent attrayant. Ils ont ainsi expliqué que le budget de l’Union européenne pouvait facilement augmenter tout en laissant une certaine autonomie aux budgets nationaux. Ils supposent que nous devons nous adapter (pourquoi on ne le sait pas) à la mondialisation et à la logique de l’Union européenne comme si c’était là des réalités naturelles qui n’auraient pas été construite par des lois, des lois votées par les hommes politiques. Mais au passage ils ne répondent absolument pas au fait que pour croître le budget européen doit nécessairement être approuvé à l’unanimité des 27 pays encore membres.

    Hypocrites jusqu’au bout, ces deux économistes nous racontent encore que l’alignement des retraites entre les secteurs privé et public serait parfaitement transparent puisqu’il s’agirait d’une retraite par point. Mais en vérité ces deux sournois ne disent pas qu’il s’agirait de l’affaiblissement des régimes de la fonction publique, et donc qu’on alignerait les retraites par le bas, en effet si Macron proposait d’aligner les retraites du privé sur les retraites du secteur public personne n’y trouverait à redire.

    Pire encore ils accusent Lang et Sterdyniak d’utiliser les recettes du passé, sous-entendant ainsi que les leurs seraient bien plus modernes et plus progressistes. Autrement dit la relance ne peut pas se faire par la demande, bien qu’ils reconnaissent qu’il y a un déficit de demande. Allez comprendre ! les deux cuistres nous disent ainsi qu’ils vont relancer la demande en relançant l’emploi. Selon eux la recette est très simple : ils vont réduire le chômage d’un tiers entre 2017 et 2022. Comment ? Et bien en flexibilisant le marché du travail et en allégeant les charges sociales sur les bas salaires. Mais évidemment comme ces deux-là ont peu de connaissances en économie, ils ignorent que le théorème de Schmitt ne marche pas, n’a jamais marché depuis quarante années qu’on l’énonce. Ils ignorent également que nous sommes clairement dans une crise de la demande au niveau mondial au moins depuis 2008 et qu’on n’est jamais sorti d’une crise de la demande en relançant l’offre. Et de nous expliquer les vertus de la loi El Khomri qui aurait pu tout à fait être la loi Macron d’ailleurs. En revenant aux accords de branche ou d’entreprise et en cassant la protection sociale par la loi, ils pensent que cela créera des emplois.

    L'imbécillité du raisonnement saute aux yeux quand ils attaquent le pauvre Hamon qui aurait parlé de raréfaction du travail. « Sait-il, disent nos deux arrogants professeurs, qu’autour de nous plusieurs pays sont revenus à un chômage de l’ordre de 5% » Savent-ils nos deux professeurs que seulement 5 pays sur 28 (et encore en tenant compte du Royaume Uni qui n’y est plus) arrivent à se situer dans ces eaux-là ? Comprennent ils que dans un univers concurrentiel et ouvert, le chômage des uns est l’emploi des autres ?

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    En bons petits soldats de la droite libérale, ils soutiennent non seulement l’idée fausse selon laquelle la fiscalité des entreprises freinerait l’investissement, mais ils en viennent même à truquer les chiffres qu’ils utilisent. Par exemple ils nous disent que la fiscalité des entreprises en France est la plus élevée du monde plus de 46% affirment-ils, alors même que nous avons vu plus haut que, selon l’OCDE qui n’est pourtant pas une boutique de la gauche radicale, ce taux est de 33%, et largement inférieur au taux américain ou japonais. La nullité de ce type d’argumentaire devrait inciter le ministère de l’enseignement supérieur à leur interdire d’enseigner. La propagande c’est bien beau, encore faudrait-il user des chiffres à peu près admis en la matière. Mais me direz-vous Macron et ses sbires, comme Fillon et son équipe passent leur temps à raconter tellement n’importe quoi qu’on se demande comment ils font encore pour avoir des électeurs ! 

    Conclusion 

    Un problème n’est pas abordé, ni par Lang et Sterdyniak, ni par Martin et Ferraci : c’est la réalité de l’Europe et de ses formes institutionnelles à venir. L’Union européenne et plus encore la zone euro est construite selon le leitmotiv de la concurrence pure et non faussée entre les nations. Les premiers ne discutent pas de la nécessité d’en sortir, car en effet en restant dans l’Europe et en respectant les traités signés, il est impossible qu’une relance fonctionne au mieux des intérêts de la France. Les seconds laissent entendre qu’on va aller vers plus de fédéralisme, mais on ne sait pas comment, ni avec qui. Alors que tout le monde se pose la question de la prochaine crise financière et du nécessaire abandon de la monnaie unique, ils font comme si l’euro ne changera pas. Mais on a vu déjà que le Brexit n’est pas une catastrophe. Alors tant qu’à imaginer une nouvelle politique, pourquoi ne pas chercher à en sortir. On l’a déjà dit et répété un retour au franc permettrait de créer entre 1,5 et 2 millions d’emploi en moins de deux ans. La réponse de Martin et Ferraci qu’ils présentaient eux-mêmes comme cinglante ressemble plus à un pétard mouillé et ne convaincra que les illuminés qui participent aux meetings du télévangéliste de la politique. Force est de constater que le programme Macron est tout à fait dans la lignée de la politique de Hollande, et pour cause, c’était déjà Macron qui avait formaté le volet économique de celle-ci !

     

     


    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/le-programme-de-macron-existe-nous-l-avons-rencontre-a128500612

    [2] http://www.20minutes.fr/television/1565987-20150319-video-catastrophe-emission-bbc-france-laquelle-pen-macron-lachent et http://www.europe1.fr/politique/francois-fillon-jaime-bien-quon-me-compare-a-madame-thatcher-2908559

    [3] http://atterres.org/sites/default/files/Note%20Macron_1.pdf

    [4] https://www.marianne.net/politique/controle-drastique-offre-d-emploi-obligatoire-macron-veut-mettre-les-chomeurs-au-pas

    [5] http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20141014tribb47f62b96/le-cice-ou-la-chronique-d-un-echec-annnonce.html

    [6] http://www.20minutes.fr/economie/1933251-20160929-cice-permis-creer-sauvegarder-entre-50000-100000-emplois

    [7] « Chapitre 2. Assurer la viabilité des finances publiques et améliorer l'efficience », Etudes économiques de l’OCDE, 7/2009 (n° 7), p. 57-97.

    [8] Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, FMI, Working Paper no 2013/1, janvier 2013 

    [9] On trouvera le texte complet dû à Philippe Martin et Marc Ferraci en suivant ce lien.  http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170311.OBS6445/en-marche-reponse-au-vitriol-aux-economistes-atterres.html

    « La triste fin de la carrière politique de François FillonPierre-Valentin Berthier, Chéri-Bonhomme, L’amitié par le livre, 1955. »
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