• Tirole et l’enseignement de l’économie : bataille pour la liberté de conscience

     

    C’était finalement très bien joué de donner le prix Nobel d’économie[1] à Jean Tirole. Non pas parce que ses travaux le méritent, mais parce qu’avec lui on allait avoir en prime un défenseur de l’obscurantisme libéral le plus étroit. Il s’est en effet lancé dans une lutte frontale contre ce qu’on appelle vulgairement les économistes hétérodoxes qui ont la prétention de réfuter les dogmes de l’économie libérale qui, à travers des modèles mathématiques, tentent de nous faire croire que l’économie obéit à des lois naturelles. En effet les économistes « hétérodoxes » considèrent qu’ils sont très mal traités dans l’université, et qu’il serait bon d’ouvrir une section nouvelle au CNU qui reconnaisse enfin qu’on peut analyser l’économie à partir de ses dimensions institutionnelles et historiques. Bernard Maris militait pour cette solution qui permettrait de satisfaire au pluralisme nécessaire.

    Mais Jean Tirole dont les obscurs travaux n’ont strictement aucun intérêt, est de ceux qui considèrent que l’économie est une science. Donc qu’elle obéit à des lois qui peuvent être modélisées. Les enjeux d’une telle débilité intellectuelle sont nombreux :

    - en effet si l’économie est une science, alors elle n’obéit pas aux règles du débat politique, et donc les solutions sont dans la formulation de règles qui supplantent le pouvoir politique. Cette idée est compatible avec l’Union européenne ou le Traité transatlantique qui mettent en avant l’idée d’un gouvernement « neutre » par le marché.

    - dans ce cas l’enseignement de l’histoire économique ne sert à rien. Et on ne saurait étudier les crises d’aujourd’hui à l’aune des crises du passé. Il ne vient même pas à l’idée de Tirole qu’on ne saurait analyser les sociétés du passé avec les outils d’aujourd’hui, ou encore que les catégories qu’on utilise comme « le travail », « l’argent » ou « le capital » sont aussi bien des réalités pratiques que des constructions théoriques. L’attitude de Jean Tirole qui ne semble rien connaître ni de l’histoire économique, ni de l’histoire de la pensée économique, rappelle ce que disait Auguste Cournot, un des premiers défenseurs de la mathématisation de l’économie : si nous constatons un écart important entre le modèle et la réalité, c’est bien sûr la réalité qui se trompe puisque le modèle obéit aux lois objective des mathématiques. L’idée sous-jacente est que « la réalité rejoindra un jour son concept » et que notre monde finira par être en adéquation avec la théorie !

    Ce philistinisme est commun des économistes orthodoxes qui considèrent que s’il y a des crises économiques – comment pourraient-ils le nier ? – ce n’est pas parce qu’elle est le résultat du fonctionnement même des marchés, mais au contraire parce que les marchés ont été entravés dans leur fonctionnement ! On remarque d’ailleurs que ce sont les économistes de ce type qui non seulement conseillent le malheureux François Hollande – Aghion, Cette ou Cohen – mais aussi la Commission européenne – Jean Pisani-Ferry ou Benoît Coeuré, avec les succès éclatants que l’on sait.

    Malgré le vernis mathématique – finalement assez faiblard – qui recouvre les fariboles de ces économistes de cour si bien introduits au MEDEF et qui en sont le relais auprès de l’Etat, leur méthodologie, comme leur vision du monde est archaïque et remonte au XVIIIème siècle, elle susurre toujours la même rengaine : comme le marché serait beau et bienveillant s’il n’y avait pas l’Etat ! D’ailleurs Jean Tirole est un des tenants du contrat unique qui vise avant tout à flexibiliser le marché du travail. Mais a-t-on besoin de mathématiques pour énoncer les éléments simplistes de catéchisme libéral tels que « que l’abaissement des coûts améliore la compétitivité », ou encore pour dire que « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain » ? Vous noterez que l’approche de Jean Tirole et ceux de son acabit, réfutera facilement le fait que vous démontriez que « l’économie de l’offre » ça ne marche pas, au motif que cette approche empirique relève de l’histoire et non de la science, ils opposent à l’empirisme « l’approche hypothético-déductive ».

    Terminons en ajoutant qu’un prix Nobel ne signifie pas grand-chose. Il y a quelques années, en 1997, Robert Merton et Myron Scholes recevaient eux aussi le prix Nobel d’économie pour leurs travaux sur les marchés boursiers – auxquels étaient associé Fischer Black qui était décédé un peu avant. Forts de cette reconnaissance Merton et Scholes se mirent en tête de monter une société pour collecter fonds et investir sur les marchés boursiers. On devine la suite, les crises financières qui se succédèrent à partir de 1998 les acculèrent à la faillite et ruinèrent les naïfs qui leur avaient fait confiance.

    L’étroitesse d’esprit de Jean Tirole que Bernard Maris comparait à une sorte d’ayatollah, s’oppose d’abord au pluralisme à l’université. Elle repose sur une philosophie très sommaire de ce qu’est la science, le manque de formation intellectuelle chez ces donneurs de leçons peut paraître surprenant, mais il va de soi que si Jean Tirole avait reçu une bonne formation intellectuelle – ou s’il se l’était donnée – il ne se lancerait pas dans des diatribes contre ses collègues qui n’admettent pas forcément de se soumettre aux impératifs philosophiques du patronat. On pourra opposer utilement Milton Friedman, lui aussi prix Nobel d’économie, grand défenseur du libéralisme, et aussi une canaille sur le plan politique, à Jean Tirole. Au moins le premier était intelligent et possédait une approche méthodologique cohérente, même si on devait s’y opposer. Le second n’est qu’un petit ingénieur égaré dans le monde de l’économie politique auquel il ne comprend pas grand-chose. Sur ce plan il ressemble assez à Jean Pisani-Ferry, même profil, même lacunes dans la formation, et une absence d’agilité intellectuelle qui les empêchent de devenir des intellectuels de premier rang.

    Il faut bien comprendre que les enjeux de cette querelle au sein de l’université n’est pas de savoir si ce que raconte Tirole dans ses articles est bon ou mauvais, mais plutôt si à côté de cette colonisation progressive de l’économie par ce qu’on appelle pudiquement les orthodoxes et qui défendent l’idée que l’économie obéirait à des lois naturelles – mathématisables – peut exister des approches différentes. Tirole est le simple prolongement de ce vaste mouvement qui est né aux Etats-Unis sous l’impulsion de Friedman et de l’Ecole de Chicago et qui consiste à prendre des postes, à diriger les instances universitaires qui diront ce qui est bien et ce qui est mauvais. Le but est d’éradiquer Marx, Keynes[2], l’histoire et la sociologie de l’analyse de l’économie. Le développement des mathématiques dans cette discipline correspond à une volonté de domination. Les modèles utilisés à de rares exceptions près sont très pauvres sur le plan mathématique, mais ils ont pour fonction d’impressionner le profane et surtout ils évitent de questionner les concepts et les hypothèses qui sont utilisés.

    André Orléan, économiste réputé qui a présenté la monnaie d’une manière complexe, défend lui aussi l’idée de pluralisme et vise directement cette prétention extravagante de Jean Tirole à contrôler d’une manière hégémonique la production du savoir à l’université. A l’heure actuelle, le gouvernement hésite, il semble vouloir se ranger du côté de Jean Tirole, l’incroyable Geneviève Fiorasso, « socialiste », traîne les pieds pour créer cette nouvelle section. Son refus montrerait probablement encore bien plus combien le président Hollande et son gouvernement sont ancrés fortement à droite, tant il est connu que les économistes ont été le fer de lance et la justification d’une contre-révolution conservatrice dont nous payons maintenant les conséquences. On pourra prendre connaissance aussi de la lettre de l’AFEP a cet incroyable arrogance de Jean Tirole.

    Pour ceux qui veulent aller plus loin et mieux comprendre les enjeux intellectuels d’une telle querelle, je leur conseillerais de lire l’ouvrage de Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, paru en 2000 chez Albin Michel.

     

    Liens

     

    http://www.marianne.net/quand-nobel-francais-economie-pete-plomb-290115.html

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/29/les-economistes-ont-aussi-besoin-de-concurrence_4566068_3232.html

    http://www.monde-diplomatique.fr/2005/02/HENDERSON/11930

    http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20150130.OBS1282/portrait-de-l-economiste-en-nettoyeur-par-jean-pierre-dupuy-et-frederic-lordon.html

    http://www.assoeconomiepolitique.org/


    [1] Je ne rentrerais pas dans le débat pour savoir si ce prix est légitime ou non. Mais il est évident que ce prix a été créé à la fin des années soixante pour donner une sorte de légitimité scientifique à une discipline qui relève plus certainement du « politique ». Ce n’est pas sans raison que les premiers économistes parlaient d’ « économie politique », tandis que des Jean Tirole parleront de « science économique ».

    [2] Les économistes orthodoxes se débarrassent de Marx et Keynes, sans les avoir lus bien sûr, mais au motif qu’ils appartiendraient à une époque révolue, c’est un peu comme si on disait que le théorème de Pythagore est dépassé. En outre ce renvoi de leurs ennemis dans le passé ne les empêchent pas de se référer un auteur encore plus ancien : Adam Smith !

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Mercredi 4 Février 2015 à 09:14
    Tirole
    Dans mon dernier bouquin, je cite Adam Smith qui n'était pas aussi "scientifique" qu'ils croient : "Ils sont presque fous ceux qui croient qu'on peut gérer un pays comme un ménage" (Cité par Keynes) Les matheux qui se mêlent d'économie se plantent le plus souvent. Rationaliser l'humain est effectivement une folie.
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