• Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018

     Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018

    C’est un ouvrage général qui s’inscrit dans le courant contestataire du discours libéral dominant. Il est un proche parent de celui de Thomas Guénolé[1], un peu sans doute dans cette mouvance néo-keynésienne qu’on peut retrouver dans les manuels de Bernard Maris par exemple. Le point de départ est que l’économie n’est pas une science et ne peut l’être et donc que les discours sur ce sujet ne sont que des points de vue dans un débat plus vaste. Il va donc partir fort justement des questions de méthode et montrer dès le début que la méthodologie de l’économie dominante repose sur des principes erronés : elle part des choix individuels comme s’ils existaient indépendamment d’une logique collective. Cette agrégation des préférences individuelles est le fondement même de la logique du marché. Or les marchés n’existent pas tous seuls à l’Etat de nature, ils sont une construction sociale qui doit beaucoup à l’histoire.

    Thomas Porcher va donc s’efforcer de démontrer que les principes de l’économie dominante non seulement sont erronés dans leurs fondements, mais sont aussi inefficaces en ce qui concerne le progrès économique et social. Dès lors le discours libéral va apparaître d’abord que la justification dans la défense des intérêts particuliers, ceux de la finance et des multinationales. Les solutions inlassablement avancées depuis une quarantaine d’années et qui s’appuient sur la théorie de l’offre sont les suivantes :

    - privatiser tout ce qui peut être privatiser et rapporter des profits aux entreprises choisies par les hommes politiques corrompus ;

    - faire baisser la dépense publique et donc les dépenses sociales, dans la santé et dans l’éducation, malgré les discours lénifiants sur la nécessité d’investir dans le capital humain ;

    - baisser les impôts sur les plus riches – les premiers de cordée – et sur les entreprises, le fameux théorème de Schmit selon lequel les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ;

    - détruire le droit du travail jusqu’à ce qu’il n’en reste rien – flexibiliser le marché du travail, favoriser les licenciements pour créer des emplois ;

    - favoriser les traités de libre-échange, et donc détruire les normes concoctées par les Etats nationaux pour le plus grand profit des multinationales.

    Cela a beau paraitre simpliste et même contrefactuel, cela marche assez bien, il suffit de voir comment on dévalorise l’action des cheminots par exemple en invoquant la dette de la SNCF. Ce sont les fameuses réformes structurelles qu’on impose aussi bien à la France qu’à la Grèce ou au Gabon, comme panacée universelle, comme si la « science économique » avait mis au point une formule unique qu’il suffisait seulement d’appliquer, quelle que soit l’époque et quel que soit le pays. Dès lors, les économistes n’ayant plus rien à dire sur rien, et encore moins sur le reste, ne sont plus que des agents de propagande qui répètent tous la même chose de manière très prévisible.

    Force est de constater que ces recettes tout-terrain n’ont pas du tout les résultats annoncés en termes de croissance et d’emploi, c’est même l’inverse. Et donc que le moindre effort devrait consister à s’interroger sur les raisons de cette absence d’efficacité. Certes on peut toujours avancer comme le font certains cuistres que les réformes n’ont pas été assez loin, et que c’est pour ça qu’on n’a pas eu les « bons » résultats attendus. Dans les deux graphiques suivants, on voit clairement que depuis les débuts de la contre-révolution libérale la croissance s’est effondrée et que le chômage a explosé. Ces deux graphiques représentent le cas français, mais l’allure générale des courbes est à peu près similaire dans l’ensemble des pays de l’OCDE.  

    Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018 

    Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018 

    L’ouvrage de Thomas Porcher s’adresse à un public très large, non spécialiste de ces questions. Incontestablement il apporte un éclairage bienvenu sur les mensonges de l’économie libérale. Il passera donc de la question des dépenses publiques aux traités de libre-échange, ou à la déréglementation du marché du travail, ou encore même à la question de l’exploitation du gaz de schiste. Evidemment il n’est pas le premier à dénoncer cette idéologie sans fondement. Et comme la plupart des ouvrages de ce type, il manque d’un éclairage sur les raisons des dérives de ce système. Ce qui l’empêche évidemment de défendre un autre modèle que celui dans lequel nous nous trouvons. De là vient sans doute cette timidité pour contester les fondements de l’Union européenne dont il voit les défauts seulement dans une extension des principes d’une mondialisation excessive, et non pas dans l’idée même de la création de celle-ci. Or le ver était dans le fruit, et cette institution n’a pas été créée comme un idéal politique à atteindre, mais plutôt comme un outil au service des multinationales et des banques pour détruire les acquis sociaux.

    Son ouvrage, même si son intérêt nous parait évident, est donc avant tout défensif face aux assauts renouvelés du grand capital. On comprend bien qu’il est mâtiné de keynésianisme de gauche. Mais est-ce suffisant ? Qu’en est-il de la propriété privée des moyens de production ? Quelles sont les racines de la crise actuelle ?

      Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018

    Le flottement se trouve à ce niveau : on ne sait pas si la crise est profonde parce que les « puissants » ont modifié les règles institutionnelles de l’activité économique à leur profit, ou si au contraire comme le prétendent certains marxistes – Lohoff et Trenkle par exemple[2]  – ces réformes ont été nécessitées parce que la profitabilité des entreprises s’était effondrée et donc comme une conséquence de la crise latente. C’est un sujet évidemment compliqué mais pourtant nécessaire à discuter si on pense que le modèle économique doit être transformé en profondeur. Autrement dit est-il possible de restaurer le modèle keynésien ancien, celui des Trente glorieuses ? Bien que Thomas Porcher soit très sensible à la question écologique, il semble vouloir dire que oui. Il met très bien en évidence la brutalité du nouveau capitalisme qui se met en place, mais il ne dit rien sur la viabilité d’un tel système à supposer que les populations l’acceptent avec toujours plus de passivité.

    Je crois qu’il y a deux questions auxquelles Thomas Porcher aurait dû répondre : d’abord sur les raisons qui font que les économistes se rangent généralement du côté du manche et donc dans le camp bourgeois. On ne le dit pas assez, mais économiste est un métier qui rapporte… à condition d’être du bon côté de l’idéologie. Les institutions, les grandes entreprises, offrent des contrats juteux à ceux qui pensent bien, Jean Tirole en est l’exemple le plus flagrant, un homme d’une intelligence très limité, d’une culture assez faible, mais d’une grande capacité à faire rentrer de l’argent ce qui lui assure son pouvoir au sein de la Toulouse School of Economics. Déjà donner un nom à consonance anglophone à une institution française, financée sur fonds publics, est un signe de soumission assumée. 

    Thomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018 

    Le second point est évidemment le manque de culture générale de la plupart des économistes. Ils ne savent rien ou très peu de choses de l’histoire des faits économiques ou de l’histoire de la pensée économique. Or quand on connait un peu l’histoire de la pensée économique, disons depuis 1615[3], on se rend compte que ce sont toujours les mêmes controverses qui reviennent, sur la monnaie, sur le travail ou sur le rôle de l’Etat et du protectionnisme. Cette persistance valide d’ailleurs le fait, souligné par Thomas Porcher, selon lequel l’économie politique ne saurait être une science. Joseph Stiglitz avançait d’ailleurs, dans Quand le capitalisme perd la tête[4], que la priorité dans la formation intellectuelle des économistes devrait être d’abord l’histoire des crises et aussi l’histoire de la pensée économique, ça nous éviterait de redécouvrir Ricardo ou Smith au détour d’équations plus ou moins bien fondées.

    Toujours dans le même ordre d’idées, il y a le fait que les économistes du main stream fonctionnent en réseau et bénéficie d’un appui logistique important, via les grands médias détenus par de grands financiers. C’est Naomi Klein qui dans La stratégie du choc[5] qui montrait avec beaucoup de conviction comment justement la révolution libérale avait commencé par la reprise en main des économistes, notamment en finançant des think tanks richement dotés, des centres de recherches et des chercheurs pour appuyer leur volonté politique de reprise en main. 

     

    PS : Je me suis abstenu ici volontairement de discuter des errements de Thomas Porcher en ce qui concerne ses prises de positions politiques. Il soutint en effet d’abord Cécile Duflot, ensuite Benoît Hamon et appela à voter Emmanuel Macron au deuxième tour des élections présidentielles.



    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/thomas-guenole-antisocial-la-guerre-sociale-est-declaree-plon-2018-a139701698

    [2] http://in-girum-imus.blogg.org/la-grande-devalorisation-ernst-lohoff-norbert-trenkle-post-editions-20-a117198238

    [3] C’est la date du premier Traité de l’oeconomie politique d’Antoyne de Montchrestien.

    [4] Fayard, 2003

    [5] Léméac/Actes Sud, 2008.

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