• Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Le seuil, 2013

     

    Thomas Pïketty s’est fait connaître du grand public surtout par ses idées sur la réforme de l’impôt, proposant un impôt progressif sur les revenus, de façon à combattre les inégalités. En tant qu’économiste, il est surtout connu pour ses travaux sur les inégalités.

    Il faut bien comprendre que pour la plupart des économistes de profession, la question des inégalités n’a pas de sens car pour eux non seulement les inégalités sont naturelles, résultant des lois du marché, mais elles sont nécessaires parce qu’elles permettent l’investissement et par suite le progrès économique et social.

    Dans ce nouveau et volumineux ouvrage Piketty essaie de caractériser les formes que prend le capitalisme dans le XXIème siècle. Il n’analyse pas cependant le capitalisme dans le changement des structures productives, il l’étudie du point de vue de la répartition des revenus. Piketty essaie de comprendre comment se forme la répartition de la valeur entre les classes sociales et quelles incidences cela peut avoir sur les orientations générales du capitalisme. Pour cela il va étudier la question sur la longue période, en essayant de regrouper les statistiques depuis le début du XVIIIème siècle, moment où se sont accéléré la croissance et l’industrialisation du monde. Evidemment même si l’exercice est délicat à cause de la qualité des sources statistiques, il est nécessaire de connaître ce dont on parle d’une manière empirique, sinon on ne dit que des conneries.

     

    Le premier résultat obtenu est que le partage de la valeur entre travail et capital est très fluctuant : il ne répond donc à aucune loi naturelle. Pendant de longues périodes la part du capital diminue ou progresse. Il est dépendant d’une série de chocs, comme les guerres, ou les politiques publiques qui vont mettre en place des systèmes d’imposition et de transferts qui corrigent les inégalités de revenus. Evidemment, on peut aussi introduire les luttes sociales dans la mesure où ces luttes sociales peuvent peser sur les lois fiscales qui sont votées. On rappelle que le New Deal, quels que soient ses mérites, a été aussi une réponse politique à la crise économique qui menaçait d’entraîner le pays dans la guerre civile. Plus près de nous, on remarquera qu’après Mai 68, le gouvernement vote des lois sociales qui permettent aux bas salaires de progresser plus rapidement que la croissance et donc de faire baisser le degré d’inégalité entre les classes.

     

    Le second point important selon moi, est que le travail statistique de Piketty met définitivement un terme à l’idée imbécile qu’on appelle d’une manière un peu vulgaire « le théorème de Schmidt ». Ce théorème aurait été prononcé par le chancelier social-démocrate Helmut Schmidt qui dirigea l’Allemagne entre 1974 et 1982 : « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Cette lourde ânerie germanique fut reprise à l’envie par le très réactionnaire Valéry Giscard d’Estaing comme une loi scientifique ressortant du simple bon sens. Il faut se souvenir qu’à cette époque les luttes sociales rongeaient les marges de profit et laissaient entendre même que le système capitaliste pouvait bien changer de nature.

    Or le graphique ci-dessus montre assez bien que non seulement il n’y a pas de lien entre taux de profit et taux de croissance, mais qu’en outre ce lien serait plutôt à l’inverse : quand le taux de profit augmente trop, il s’ensuit que la croissance économique et l’emploi s’effondre. C’est le dilemme dans lequel nous sommes plongés maintenant depuis quarante longues années. En effet, si les salaires décrochent par rapport à la productivité, alors il s’ensuit 1. que les profits augmentent et les inégalités aussi, mais 2. que la demande s’affaiblit, entraînant à son tour la croissance à la baisse.

     

    Un autre résultat présenté par Piketty est l’importance de plus en plus forte des héritages dans le développement des inégalités de revenus. C’est un résultat décisif qui met en déroute l’idée selon laquelle les hauts revenus finalement récompenseraient le talent, et donc qu’il n’y aurait pas lieu d’être jaloux des riches. En vérité les périodes de hausse du revenu des plus riches s’expliquent par la capacité des classes dirigeantes de détourner les mécanismes institutionnels à leur profit. Pour la période récente – c’est-à-dire depuis la contre-révolution conservatrice emmenée par les deux abominables alcooliques Ronald Reagan et Margaret Thatcher – cela correspond à une forte baisse de la progressivité de l’impôt sur le revenu, mais aussi à une quasi-disparition de l’impôt sur les successions.

     Ce qui n’empêche pourtant pas les cupides capitalistes et leurs valets – par exemple ce crétin de Nicolas Baverez qui attaque Thomas Piketty dans le torchon où il gagne son salaire – de crier après l’impôt confiscatoire.

      

    Tout cela a permis une remontée spectaculaire des inégalités un peu partout dans le monde, réfutant ainsi l’idée de Simon Kuznets – prix Nobel d’économie pourtant – selon laquelle les tendances naturelles (ce qui veut dire sans intervention de l’Etat) du capitalisme conduiraient nécessairement à une baisse des inégalités. Seule évidemment l’action politique d’une manière ou d’une autre peut finalement enrayer cette évolution qui non seulement est choquante sur le plan de la morale, mais aussi inefficace du point de vue de la croissance et de l’emploi. On comprend donc que l’un des premiers buts de la gauche doit être de combattre les inégalités – c’est ce qui distingue la gauche et le droite et c’est ce qui indique bien que François Hollande est tout à fait à droite – plutôt que de se perdre dans les nébuleux problèmes de société comme le mariage homosexuel, la pénalisation des clients des prostituées ou encore les questions de l’euthanasie.

    Le travail de Piketty est donc très intéressant et mérite le détour. Cependant on ne le suivra pas en ce qui concerne les solutions politiques désabusées qu’il suggère de mettre en place. En effet il préconise une sorte de gouvernance mondiale de la question de l’imposition. Cela n’est pas très sérieux, non pas que l’idée ne soit pas noble et juste, mais principalement parce que la réalité disparate des nations fait que cette idée n’est pas applicable. La reprise en main de cette question des inégalités, donc d’une réforme fiscale ne peut se faire qu’à l’intérieur de la nation, à condition que les Etats nationaux contrôlent aussi bien le commerce extérieur, que les mouvements des capitaux. Mais Piketty, dont les parents étaient gauchistes tout de même, n’aime pas l’idée d’un développement national comme exemple à suivre pour le monde. Il ne dit cependant pas pourquoi. Je le répète ici, le cadre national nous paraît le mieux à même de combattre les inégalités, non pas parce qu’il serait indépassable ou même un idéal, mais parce que c’est un niveau satisfaisant pour que l’Etat contrôle les marchés et que le peuple contrôle l’Etat.  

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 25 Décembre 2013 à 10:46
    Piketty
    Je dis la même chose dans mon dernier bouquin, mais avec seulement une centaine de pages. Simplement parce que j'utilise les lois des systèmes pour mes démonstrations.
    2
    Peretz
    Vendredi 3 Janvier 2014 à 08:52
    Chômage
    Traiter les simptômes ne guérira pas le malade. A mon avis ce sont les hauts fonctionnaires, les diaphoirus de cette tragédie, qui proposent leur médication, qui sont responsables de cette incapacité
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