• Thomas Guénolé, Antisocial, la guerre sociale est déclarée, Plon, 2018

     Thomas Guénolé, Antisocial, la guerre sociale est déclarée, Plon, 2018 

    C’est une sorte de guide et de manuel sur les dégâts que les orientations récentes du capitalisme mondialisé ont engendré sur la vie quotidienne des populations les moins protégées. En quelque sorte, il s’agit d’un argumentaire raisonné sur la nécessité de se débarrasser d’un capitalisme prédateur et sans scrupules. Thomas Guénolé s’appuie sur une littérature économique solide pour démontrer que la quasi-totalité des arguments de la bourgeoisie pour consolider son pouvoir et imposer sa manière de voir sont à la fois erronés et mensonger. Je dirais que c’est la partie la plus facile de l’ouvrage : démonter les lieux communs répercutés ad nauseum par les médias main stream : par exemple l’idée que la France serait un pays quasi-socialiste qui empêcherait les investisseurs étrangers de venir dans notre beau pays, ou encore cette autre idée fausse selon laquelle les prélèvements obligatoires seraient tellement élevés que cela paralyserait toute envie d’entreprendre en France. De même il montre assez clairement que la déformation du partage des revenus s’est faite au détriment de ceux qui travaillent et au profit de ceux qui détiennent le capital. Les passages les plus intéressants sont sans doute sur la description de la dégradation continue des services publics qui renforcent les inégalités entre les classes et produit une pauvreté de plus en plus difficile à enrayer. Il montre également que la privatisation des services publics ne peut pas augmenter la qualité de ces mêmes services, ne serait-ce que parce qu’il faut rémunérer les actionnaires. C’est bien documenté et étayé par des sources sûres et récentes. Donc on peut dire que cet ouvrage est utile et mérite d’être lu, et même qu’il doit être conseillé à tous les étudiants de sciences économiques ou de sciences po. Globalement le diagnostic posé sur l’impasse du capitalisme dérégulé est très bien et très clairement posé.

      Thomas Guénolé, Antisocial, la guerre sociale est déclarée, Plon, 2018

    Ceci étant dit, il y a beaucoup de lacunes qui ressortent d’un manque de théorisation. Et en cela c’est représentatif d’une certaine gauche qui voudrait bien se démarquer de la social-démocratie, mais qui n’y arrive pas tout à fait. Le premier point contestable a trait à la question de la mondialisation. Certes, Guénolé démontre et insiste sur tout ce que la déréglementation des marchés a pu amener comme chaos, notamment avec la montée en puissance des crises financières récurrentes, et il est clair que pour lui les flux de capitaux doivent être contrôlés : ce n’est pas moins qui lui donnerait tort sur ce point. Cependant, il ne dit rien sur le fait que pour cela il faut dénoncer l’ensemble des traités de libre-échange, que ce soit ceux qui ont assuré le verrouillage de l’Union européenne, ou ceux qui sont portés par l’OMC. Et les dénoncer, c’est bien évidemment remettre au centre du débat la question de la souveraineté des nations.

    En filigrane de son réquisitoire contre ce capitalisme prédateur qui pourrit non seulement la vie des pauvres gens, mais qui détruit ouvertement la planète, il y a l’idée d’une autre politique plus égalitaire, plus redistributive, plus axée sue les services publics et la solidarité. Mais le point aveugle du discours de Guénolé c’est qu’une politique, quelle qu’elle soit, n’existe que dans un cadre institutionnel précis. Par exemple, le keynésianisme ne marche que si les Etats nationaux ont le contrôle de leurs relations internationales et de leur monnaie. Il ne fonctionne pas en économie ouverte. Et c’est bien pour ça que toutes les réformes libérales visent d’abord à faire tomber les barrières, c’est-à-dire le contrôle du politique sur l’économique. Les attaques contre les droits des travailleurs ont été amenées en même temps que la déréglementation financière qui met en concurrence les travailleurs du monde entier entre eux. Pour dire les choses plus clairement, les politiques suggérées par Guénolé pour améliorer le sort des plus pauvres passent clairement par une sortie de l’Union européenne et de l’euro. Mais Guénolé ne vient jamais sur ce terrain, comme Mélenchon, il hésite, craignant sans doute que cela l’amène sur le terrain de l’extrême droite. S’il voit bien la nécessité de sortir de l’OTAN, il est moins ferme sur la question européenne. A moins que peut-être il adhère aux douces lubies d’ATTAC qui suppose que les choses changeront et que l’Europe changera lorsque les peuples européens seront unis dans un grand élan de fraternité pour imposer des réformes allant dans le bon sens.

    Il faut le reconnaitre, la gauche est victime de ses propres peurs : elle pense sans doute que faire l’Europe est la marque d’un progressisme assumé. Et donc il faut s’en tenir à la vieille idée rebattue que l’idée d’une Europe unie est excellente, que ce serait seulement la manière dont elle est mise en œuvre qui n’est pas bonne. C’est ce qu’avait l’air de dire Mélenchon lorsque durant la campagne présidentielle il proposait de sortir des traités si la France n’était pas écoutée. En vérité il n’y a pas et il ne peut pas y avoir d’autre Europe. Elle n’a été faite que pour unifier les marchés et servir les intérêts du capital.  

    Thomas Guénolé, Antisocial, la guerre sociale est déclarée, Plon, 2018

    La même absence d’analyse se trouve sur la question des migrants. Guénolé fait une erreur : il avance que les migrants sont principalement des réfugiés. Il suffit de regarder les origines géographiques des migrants pour comprendre que les réfugiés sont forcément minoritaires. Mais plus encore Guénolé ne tient pas compte du fait que la France et l’Europe n’ont pas forcément les capacités d’accueillir toutes les demandes, et en outre que ce brassage incessant des populations est aussi un idéal de la droite cosmopolite et affairiste : l’apport démographique des migrants c’est la certitude de maintenir la pression à la baisse sur les salaires, et également d’élever le coefficient d’hétérogénéité ethnique qui empêche la solidarité et donc la lutte des classes. Si cette question est aussi importante, c’est parce que Mélenchon, seul candidat de gauche un peu sérieux est arrivé seulement quatrième du premier tour, derrière même François Fillon qui avait la réputation d’être un escroc ! Or si on veut gouverner au nom du peuple, il faut peut-être commencer par l’écouter, et prendre sa parole au sérieux. Et les classes populaires, sans être forcément racistes ne sont pas favorables aux migrations de masse qui transforment leur environnement contre leur gré et qui du même coup les privent de leur passé et de leurs racines.

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    Parmi les autres sujets assez peu abordés, il y a la question de la propriété privée des moyens de production. Ce n’est pas un sujet distinct de celui de la mondialisation. Guénolé ne l’aborde que dans la question de ses conséquences sur le délitement des services publics et des privatisations rampantes. Si bien évidemment les privatisations du patrimoine commun sont toujours un scandale et donc de juteuses affaires pour les amis du pouvoir en place – voir le cas de la rente autoroutière – la question de la privatisation des moyens de production est une affaire bien plus importante que cela. En effet, si tout le monde est convaincu que le mode de production et de consommation actuel n’est pas tenable sur le moyen terme, il faut bien partir du fait que c’est bien la propriété privée des moyens de production qui bloque la transition vers un mode de production et de consommation plus sobre.

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