• Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone 2008

    En 1981, François Mitterrand, fraîchement élu président de la République soulignait que la réalité politique avait finalement rejoint la réalité sociologique. Il voulait dire par là qu'enfin les plus pauvres avaient enfin compris qu'ils n'avaient rien à attendre de la droite pour l'amélioration de leur situation. Cette réflexion s'accordait assez bien avec l'idée qu'on se faisait alors du rôle de la gauche : le monde devait progresser avec plus d'égalité dans la ditribution des richesses, mais aussi avec une plus grande intervention de l'Etat, soit une limitation progressive de la propriété privée. Ceci fut mis en place effectivement par le gourvernement de gauche de l'époque : on abaissa la durée du travail, généralisa la cinquième semaine de congés payés, nationalisa les banques qui étaient encore dans le secteur privé, ainsi que quelques grandes industries comme Péchiney.

    La question que pose Thomas Frank, journaliste militant de gauche, est la question inverse : comment les pauvres ont ils fini par adopter un programme politique qui accroît les inégalités à leur détriment et conforte le pouvoir des élites ?

    La réponse n'est pas simple. Pour essayer de le comprendre, Thomas Frank fait une sorte d'enquête dans son Kansas natal, rappelant au passage que celui-ci n'a pas toujours été un bastion de la réaction républicaine et de la bigoterie. La question est la suivante : comment un populisme de gauche peut-il se transformer en un populisme de droite où la bataille pour l'économie se transforme en une bataille pour les valeurs ? C'est évidemment une question centrale à une époque où l'effondrement de l'économie capitaliste ne semble pas promouvoir un contre-modèle économique qui nierait les valeurs de celui-ci.  

     

    Thomas Frank, originaire du Kansas

     Thomas Franck va mettre en lumière cette capacité des conservateurs à retourner à leur profit la réthorique populiste, par exemple, cette idée selon laquelle les Républicains même très riches comme George Bush junior peuvent apparaître comme des hommes du peuple : dans sa préface, Serge Halimi rappelle que Sarkozy, qui s'est visiblement inspiré des escroqueries intellectuelles de Ronald Reagan, se présentait lui aussi comme un homme du peuple, le candidat capable de défendre la valeur travail et les ouvriers, alors même que c'est le fils d'une riche famille  et qu'il n'a jamais travaillé. Mais évident cette propension au mensonge, aussi généralisée soit-elle ne suffit pas. Si les ultra-conservateurs prospèrent c'est parce que la gauche ou ce qu'il en reste a laissé le champ libre à un populisme de droite sur le plan des valeurs. C'est donc bien le virage à droite du Parti démocrate, ou du PS qui est responsable de la montée du fondamentalisme aus Etats-Unis et du FN en France.

    Deux autres points de l'ouvrage de Thomas Frank me paraissent importants : d'une part le fait que si les conservateurs les plus virulents aident les républicains modérés à prendre le pouvoir, ils ne gagnent pas la révolution culturelle, celle des moeurs, ce qu'ils obtiennent en échange de leur implication dans la lutte politique pour les valeurs, c'est le démantèlement de l'Etat providence et la baisse des impôts pour les plus riches, d'autre part le fait que tout cela n'est possible que parce que nous sommes dans une économie mondialisée où dans les pays développés la majorité du travail se trouve dans le secteur tertiaire or bien sûr ce n'est pas là que se trouve le fer de lance de la lutte des classes.


    Le livre est très bien écrit, bourré d'anecdotes qui nous font prendre un peu plus conscience du côté dégénéré des Etats-Unis, c'est comme s'il y avait deux pays qui ne communiquent plus, l'un représenté par les riches qui n'en ont jamais assez en termes de profits et de rentes, et de l'autre un territoire peuplé de créatures faméliques en voie d'acculturation.

    Ce n'est pas un ouvrage très réjouissant, mais cependant il y a une faille dans ce système, c'est l'économie : la déréglementation des marchés, le rtrait de l'Etat, a emmené une décomposition de l'économie qui se voit, la croissance, l'emploi, l'ascencion sociale, rien ne suit. Et forcément cette précarisation se retournera à plus ou moins long terme contre ses promoteurs. Une des leçons de ce livre est que si les démocrates ont connu une désaffection desélecteurs c'est pour deux raisons sur lesquelles le PS ferait bien de méditer : d'une part parce qu'ils se sont éloignés de leur base électorale et qu'ils se sont rapprochés des puissances d'argent, adoptant les principes d'une économie dérégulée ; et d'autre part parce qu'ils sont coupés du peupele. C'est cette deuxième raison qui a fait de la révolution conservatrice un mouvement populaire.

    L'ouvrage a été écrit en 2004, soit au plus haut de la révolution conservatrice. Les choses ont changé depuis. Comme on le voit sur les cartes ci-dessous, les Républicains (en rouge) ont perdu beaucoup de terrain par rapport aux démocrates (en bleu). La crise est passée par là évidemment et elle a montré à quel point la collusion des forces d'argent et du parti républicain était néfaste au pays. Cette évolution montre les limites de la révolution conservatrice, l'économie finit toujours par reprendre l'avantage et revenir poser les bonnes questions.

      

    Résultat des élections présidentielles en 2004

      

    Résultat des élections présidentielles en 2008

     

    Résultat des élections présidentielles en 2012

    C'est donc un ouvrage très important à tous les points de vue, mais il manque à mon sens quelques éléments d'explication. Derrière cette révolution conservatrice et cette défection du Parti démocrate, il y a un phénomène puissant qui est celui de l'effondrement des syndicats. Frank signale d'ailleurs que dans les années 50, les syndicats représentaient presque 40% des salariés, ils n'en représentent plus que 9% aujorud'hui. Dans les années soixante, ils finançaient pour partie la campagne électorale du représentant démocrate à l'élection présidentielle, ils en étaient la courroie sz transmission. Aujourd'hui c'est le monde de la finance qui met son argent au service de tous les candidats quels qu'ils soient. Il est donc bien difficile pour Obama de mettre aupoint une réforme bancaire digne de ce nom. Mais si les syndicats se sont effondrés il faut aussi en comprendre les raisons : d'un côté il y a eu une répression formidable des syndicats dans les premières années de la présidence de Reagan, mais d'un autre côté cet effondrement est presque naturel parce que l'économie américaine s'est désindustrialisée rapidement, et le développement du secteur tertiaire a toujours été moins favorable au syndicalisme.

    En lisant Frank on peut se demander en quoi ce qu'il dit sur les Etats-Unis nous concerne. D'abord il y a le fait que très souvent l'Amérique est en avance sur l'évolution des moeurs politiques, et on peut se dire que la montée en puissance du Front National est un symptôme semblable à la révolution conservatrice. Mais il ne faut pas oublier l'échec de Sarkozy en 2012 qui avait mis au coeur de sa campagne justement la question des valeurs en s'inspirant de ce qui se passait en Amérique. Or les valeurs ne sont pas les mêmes aux Etats-Unis et chez nous. Le Front National est bien moins bigot que l'aile droite du parti républicain, et il ne met pas la religion en son coeur, cela le ferait passer pour un parti ringard. En outre le Front National existe indépendamment de l'UMP, et donc celle-ci peut difficilement se servir du FN pour conserver le pouvoir, le FN roule pour lui-même. Ajoutons une profonde différence, c'est que la gauche ou du moins ce qu'il en reste aus Etats-Unis est profondément contre le libre-échange, contre l'ALENA, alors qu'en France ces idées pourtant de droite font l'objet d'une grande complaisance du point de vue de la gauche elle-même.

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