• Suzanne Bernard, Le temps des cigales, Jean-Jacques Pauvert, 1975

     

    Culture et politique

     

    C’est un livre de souvenirs. Suzanne Bernard est un écrivain, disparu en 2007, dont l’engagement révolutionnaire correspond assez bien à ces années bouillonnantes cinquante et soixante. Le parti de la révolution est alors très large, il déborde le parti communiste et le syndicat, de nombreux intellectuels vivent avec, c’est-à-dire que pour eux la création artistique ou littéraire est un levier pour la transformation sociale. Les deux aspects de la révolution, culturel et politique, ne doivent pas être séparés. Ce qui est intéressant dans cette nouvelle approche de la révolution sociale qui se met en place, c’est la recherche de voies alternatives à celle développée par le parti communiste dans l’ombre de l’Union soviétique. Certains vont partir à la recherche de formes bolchéviques du parti d’avant-garde : ce sera le développement de la myriade de groupuscules trotskistes. Mais cela ne vont pas beaucoup s’intéresser à la culture et à ses conséquences. D’autres vont justement choisir des voies nouvelles, explicitement dans la lignée de Rimbaud, en essayant d’inventer un nouvel art de vivre comme une forme de poésie qui ne serait pas séparée de la vie réelle et figée dans des livres, des toiles, des films.

    Suzanne Bernard suit cette tendance-là. Elle n’est pas la seule, c’est aussi un peu la démarche de Guy Debord et de l’Internationale situationniste. Mais si ce dernier a choisi de nier l’art comme une forme séparée de la vie réelle, Suzanne Bernard et les siens vont au contraire revendiquer le statut d’artiste et tenter un regroupement des artistes révolutionnaires. Cette tendance se développera à travers une revue, L’opposition artistique.

      

    L’ouvrage décrit cette quête qui finalement débouchera sur Mai 68. Le petit groupe relativement informel que Suzanne Bernard anime, ne brille pas particulièrement par sa cohérence théorique. A cette époque c’est la guerre du Viêt-Nam qui est le marqueur de la lutte contre l’impérialisme américain, avec aussi bien sûr  dans une moindre mesure le soutien à Cuba. Cet exotisme que Guy Debord et les situationnistes n’apprécient guère, était un peu l’équivalent de ce qu’est la cause palestinienne aujourd’hui : une obligation d’adhérence sans réserve. Ce sont les groupes plus libertaires – dont l’Internationale situationniste et les anarchistes qui sont alors assez nombreux – qui se méfieront du soutien qu’on peut apporter à ces causes qui sont le plus souvent des véhicules pour de nouvelles formes d’oppression.

     

    La logique de l’avant-garde

     

    C’est la logique de groupes minoritaires qui voudraient bien ne pas en rester à cette position. En effet, à l’apoque la pratique et la théorie de la révolution est largement dominée par le Parti communiste et la CGT qui se présente comme un syndicat révolutionnaire. Ces deux institutions qui tirent leur force et leur légitimité de la Résistance et de la Libération, représentent des mouvements de masse. On n’a plus bien idée aujourd’hui de ce que cela pouvait être : une véritable culture parallèle, une socialisation prolétarienne dans la France en expansion économique. Se pose alors la question de comprendre pourquoi des artistes, des intellectuels se sont détachés de cette mouvance. Les raisons sont complexes. Bien sûr il y a d’abord la contradiction du Parti communiste et de la CGT, qui, tout en se présentant comme les véhicules de l’émancipation et de la liberté à venir, apparaît inféodé à l’Union soviétique où le manque de liberté devient tous les jours plus évident.

    Mais la contradiction est tout autant du côté de l’avant-garde. En effet, souvent issue des milieux artistiques et intellectuels, de la petite bourgeoisie lettrée, elle est d’abord sensible à la question de la liberté de création. Il n’est donc pas étonnant que Suzanne Bernard se retrouve à défendre des formes artistiques hyper-modernes, non conventionnelles, aussi bien dans ses écrits, que dans les galéries qu’elle tentera de faire vivre. Et bien sûr dans cette mouvance elle croisera naturellement aussi bien les surréalistes, les situationnistes ou les lettristes. Cependant, ces questions centrées sur la décomposition des formes, n’intéressent manifestement pas la classe ouvrière qui est mue par d’autres objectifs, des objectifs disons plus matériels et plus économiques. Et donc, d’une manière ou d’une autre, les différentes avant-garde vont se retrouver à courir après la classe ouvrière, en pensant que celle-ci est un peu en retard sur leur propre niveau de conscience.

    Les avant-gardes au XXème siècles se sont développées finalement en s’appuyant sur deux piliers, l’un était la contestation d’une culture bourgeoise, l’autre était la transformation rapide de la classe des prolétaires, en espérant faire la jonction entre les deux termes. L’apogée de ce mouvement est sans doute dans les années soixante, les revues pullulent, les petits groupes révolutionnaires vont arriver à pénétrer jusqu’à l’Université et donc avoir une influence bien au-delà de leurs maigres effectifs.

    L’avant-garde existe :

    1. En revendiquant une révolution de la vie quotidienne, notamment par une réapproriation de l’art et de la culture ;

    2. En disputant au Parti communiste le leadership politique.

    3. Dans une France optimiste et en transformation rapide sur le plan économique et social.

     

    Disparition de l’avant-garde

     

    L’ouvrage de Suzanne Bernard est aussi un constat amer. Ecrit en 1975, c’est un peu le début de la fin des illusions révolutionnaires en même temps que le début de la régression économique qui commence à poindre dans le sillage de la crise pétrolière. Mai 68 s’éloigne, et la marchandisation du monde reprend sa marche en avant. Si les avant-gardes ont joué un rôle plus ou moins important dans la diffusion des idées, des schémas d‘interprétion du réel, elles n’ont eu finalement presque pas d’importance sur le plan pratique, dans le sens d’une transformation sérieuse de la société.

    Tout cela a disparu aujourd’hui, et s’il existe encore des groupes de réflexion révolutionnaires qui se posent encore les mêmes questions, ils n’ont guère d’influence. Ils tournent en rond, malgré leurs disputes incessantes. Il n’y a guère en effet d’idée neuve aujourd’hui en matière de réflexiuon sur la vie quotidienne, sur l’art – qui est de plus en plus engoncé dans son marché, et bien sûr sur la politique. Aujourd’hui les seules actions politiques finalement assez rares sont plmutôt défensives et ne proposent pas de nouvelles formes sociales, même sur le plan de l’utopie. Le Parti communiste est enkysté dans ses contradictions, et prit en mains par des intellectuels sans envergure, il est coupé d’une base prolétarienne. Or jamais pourtant la révolution sociale n’aura été aussi nécessaire et urgente qu’aujourd’hui.

    Le dernier plan d’In girumimus nocte et consumimur igni

     

    L’ouvrage de Suzanne Bernard

     

    C’est le premier livre qu’elle a publié, et elle le doit à Jean-Jacques Pauvert. Il est difficile à juger aujourd’hui. C’est d’abord un témoignage, une dérive dans le Paris des années cinquante et soixante, on y croise quelques vedettes de la contestation artistique, notamment Guy Debord et Michèle Bernstein pour lesquels elle a manifestement de la sympathie. Le style est un peu pénible, écrit en paragraphes compacts – on ne sait pas à quelle logique emprunte le découpage, il ne comporte pas de majuscules sauf pour les noms propres. Ça fait un peu chichiteux, mais c’est ce genre de naiaquerie qui était fréquente à cette époque, une manière de contester les formes du langage aussi. Le plus important est que finalement il y avait peu de distance entre des groupes comme L’opposition artistique, l’IS ou encore ce qui restait des surréalistes autour d’André Breton. Certes on comprend bien que dans sa volonté de regrouper sans sectarisme les artistes révolutionnaires, Suzanne Bernard se vouait à la confusion, aussi bien sur le plan politique – une mauvaise analyse de Cuba, de la Chine ou du Viêt-Nam, que sur le plan artistique, mais finalement cette démarche est intéressante et peut être nous éclaire-t-elle sur ce que nous devons faire dans l’avenir, c’est-à-dire regrouper sans exclusive les forces qui aspirent à un changement radical de société.

    « Addendum sur la dette argentine et son remboursementLa guerre de partout : la situation en Ukraine »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Août 2014 à 12:41
    Nos rêves
    Merci pour ce "flash back" qui illustre bien la vacuité du monde actuel, l'attente déprimante dans laquelle nous sommes d'un Godot salvateur – signe en effet d'une incapacité d'inventer un autre monde. Nos rêves sont épuisés, ils ne font plus rêver.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :