• SUSAN GEORGE, LUGANO II, Cette fois en finir avec la démocratie, Le seuil, 2012

    Les ouvrages de Susan George ont un grand succès un peu partout. Elle est devenue au fil du temps une des critiques les plus connues du capitalisme moderne et de ses dérives. C’est un ouvrage qui envisage la crise globale que traverse le monde dans son entier : crise démographique, économique, écologique et aussi institutionnelle. S’appuyant sur des faits qui commencent maintenant à être bien connus, il est présenté comme une œuvre de fiction puisqu’il se présente comme émanant d’un groupe d’experts qui conseillent les puissants de l’économie mondiale pour consolider leur pouvoir et rendre celui-ci durable. C’est au fond un peu le même principe que ce qui avait été à l’œuvre pour la rédaction et la mise en musique du rapport de Censor[1]qui avait été publié en 1976 et qui était l’œuvre de Gianfranco Sanguinetti avec l’aide de Guy Debord et qui semblait dans un premier temps avoir été rédigé par une forte personnalité de l’élite économique italienne. Sauf qu’ici nous sommes à visage découvert et que nous savons tout de suite que c’est Susan George qui l’a produit.

    Le but de ce texte est multiple, d’abord nous faire prendre conscience de la réalité de la crise, ensuite de dévoiler la logique des puissants pour maintenir et accroître leur pouvoir dans un monde qui semble s’en aller à vau l’eau à grande vitesse. Le plus important est sans doute la disparition progressive de la démocratie formelle, reléguant le rôle des parlements à la gestion des problèmes minuscules des questions de société – et non pas des problèmes sociaux. Jürgen Habermas  a, concernant l’Union européenne, de post-démocratie.

    Il y a beaucoup d’erreurs factuelles, par exemple concernant les nouveaux traités européens qui privent les Etats démocratiquement élus de toute possibilité d’action concrète sur ce qui est important, à savoir la politique économique, à avoir le partage de la richesse, les formes de production de la richesse – il faudrait dire ici la « valeur », et aussi les modes de consommation. L’Union européenne par le biais de ses différentes boutiques, la Commission européenne, la Banque centrale européenne ou encore le MES, agit ouvertement maintenant comme une institution fascisme – même s’il s’agit encore d’une forme « molle » de fascisme.

    L’ouvrage pointe principalement les difficultés pour ne pas dire plus pour les simples citoyens d’agir maintenant sur le monde en vue de le transformer.

    Mais à mon sens l’ouvrage ne va pas au-delà d’un simple constat et n’imagine pas comment la tendance pourrait être inversée à court et moyen terme, à moins d’admettre qu’une nouvelle crise financière mette finalement bas le pouvoir financier. Celui-ci paraît avoir verrouillé toutes les possibilités de contester sa puissance, agissant sans retenue, presqu’au grand jour contre les peuples qui paraissent de plus en plus asservis.

    Le point le plus intéressant de l’ouvrage est dans la description des mécanismes d’une révolution culturelle qui a disqualifié au fil des ans tous les discours alternatifs. Et c’est bien ce qui manque à la pensée radicale aujourd’hui une méthode d’action articulée sur une vision claire de ce qu’il est possible de faire. En outre cette mouvance radicale qui aurait la volonté de travailler à un changement des formes d’une société qui ne satisfait plus qu’une toute petite partie de la population, est divisée sur ses objectifs, passant un temps infini à se disputer autour de querelles microscopiques[2].

      

    Mais Susan George, si elle mesure à peu près bien les enjeux, appartient au mouvement altermondialiste qui n’a strictement aucune efficacité parce qu’il attend que le degré de conscience s’élève et que les peuples se mobilisent en réinventant des formes organisationnelles nouvelles. Cette attente risque évidemment de se révéler illusoire et marquée par l’impuissance face à un pouvoir assez bien organisé.

    Autrement dit, nous avons face à face un groupe très étroit, mais très organisé, et le reste de la population mondiale qui reste passive devant les dégâts que la lutte des classes a engagée ouvertement depuis la contre-révolution conservatrice du début des années quatre-vingts sur tous les fronts, celui de la culture comme sur celui de l’économie.

    Il nous semble cependant que le principal va résider dans les années qui viennent dans les possibilités que cet ordre nouveau aura de maintenir les masses dans ce niveau d’hébétude. Il est d’ailleurs remarquable que les eurocrates – qui selon moi méritent d’être pendus pour crimes contre l’humanité – ne promettent plus comme avant la crise de 2008 une amélioration de l’emploi et du bien-être. Comme il est tout aussi remarquable que ce soit à la faveur de la grande crise de 2008 que le modèle qui a mené à la catastrophe que l’on sait, se soit trouvé renforcé. Mais en réalité, les tendances de l’économie mondiale aujourd’hui ne permettent pas aux puissants de ce monde d’être optimistes, essentiellement parce qu’ils ne peuvent relancer l’économie et assurer un minimum vital à la masse des peuples des pays développés.

    La première issue que nous devons envisagée, c’est tout d’abord que l’Union européenne s’effondre littéralement. L’impossibilité pour les pays les plus pauvres de la zone euro de payer une partie significative de leurs dettes rend l’application des plans d’austérité et le démantèlement de l’ensemble des services publics dont l’Europe était si fière il y a peu, plus que difficile et ne peut plonger l’Europe que dans le chaos, au moins la partie occidentale de celle-ci. Or ce chaos n’est pas profitable en termes d’accumulation du capital. Le krach financier de 2008 a engendré des pertes évaluées à 50 000 milliards de dollars, soit presque une année de PIB. Certes depuis le développement de la crise les puissances financières ont redressé leurs positions de belle manière, mais c’est reculer pour mieux sauter, car cette puissance est bâtie sur du sable. L’argent ne peut pas tout seul produire de l’argent. Il faut encore que celui-ci puisse capter une partie de la richesse réelle et matérielle. Or la marasme des économies les plus développées ne le permet pas. On peut spéculer pendant un temps sur les dettes publiques, sur le cours des matières alimentaires, mais cela n’a qu’un temps.

     

    L’AVENIR EST ECONOMIQUE, Guy Debord, 1953.

     

    C’est ainsi que depuis quelques mois on annonce une récession économique en Allemagne, celle-ci ayant mangé son pain blanc, c’est-à-dire les prélèvements qu’elle peut réaliser, grâce la monnaie unique, sur le reste de l’Europe. Ce modèle néo-mercantiliste, dans la mesure où il vise à ne plus s’appuyer sur la demande interne, n’a pas d’avenir, contrairement à ce que pense Angela Merkel qui pense que les principes de l’austérité budgétaire sont gravés dans le marbre pour les 1000 ans à venir – toujours le rêve imbécile d’un grand Reich.

    Que se passera-t-il lorsque les dettes publiques qui ne peuvent que croître et croître encore, ne seront pas remboursées ? Elles ne vaudront plus rien et les banques qui les classent dans leurs actifs, non plus.

    Deux issues sont alors possibles : le développement de guerres civiles qui vont mener au pouvoir des régimes fascistes, la tendance est déjà à l’œuvre en Grèce, ou alors un retour à la logique keynésienne dans un cadre national, avec le redéploiement d’un Etat national interventionniste qui prenne les choses en mains, en nationalisant le secteur bancaire et le crédit et qui oriente les investissements, la production et la consommation à partir des besoins matériels de première nécessité.

    La plus grande erreur de l’IS et de Guy Debord fut probablement de croire – mais les événements de Mai 68 ont semblé leur donner raison – qu’une révolution pouvait se construire en dehors des logiques économiques[3]. On se souvient de la phrase de Raoul Vaneigem énonçant un peu inconsidérément : « Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui »[4]. Or nous vivons aujourd’hui dans un monde où justement on peut mourir de faim. Le capitalisme pouvait jusqu’à une date récente arguer de sa supériorité sur le plan matériel, le système prétendait avoir éradiqué la pénurie matérielle. Cette ambition est maintenant désuète. Nous mourrons peut-être d’ennui, mais avant nous serons affamés.

     


    [1]Véridique rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme, Champ libre, 1976.

    [2] La mouvance situationniste est exemplaire à ce titre !

    [3]La fin d’une époque, Internationale situationniste, n° 12, 1969.

    [4]Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1969.

    « Bernard Maris, Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, Albin Michel, 2012Les nouveaux chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, 2013 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :