• Soutenir le peuple kurde contre le dictateur Erdogan

    La Turquie bombarde la région kurde au nord de la Syrie et plus précisément la ville d’Afrin. Ce faisant, elle viole un grand nombre de règles de la diplomatie internationale : non seulement elle s’apprête à un véritable génocide au Kurdistan, mais en outre elle viole les frontières de la Syrie avec laquelle elle a par ailleurs des différents frontaliers importants dans la région d’Alexandrette.  

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    Le conflit au Kurdistan et la position des occidentaux 

    La critique de Macron contre sa politique intérieure qui vise à détruire un modèle social en abaissant toujours plus les droits des travailleurs et leur salaire est maintenant bien documentée. Et j’ai dit ici à de nombreuses reprises pourquoi cette politique non seulement était inégalitaire, mais aussi amènerait à court terme le chaos et sans doute la récession. Bref je n’ai aucune sympathie pour ce petit banquier semi-instruit dont la culture et l’intelligence m’apparaissent finalement assez rudimentaires. Mais Macron n’est guère plus crédible sur le plan de la politique internationale, malgré les louanges que lui tressent les médias. Comme en ce qui concerne les réformes économiques, pour ce qui est dues kurdes, il ne fait que suivre l’air du temps, autrement dit les recommandations de l’OTAN, boutique obscure qui cherche tant bien que mal à justifier de son utilité et son budget.

    C’est ainsi qu’en recevant le dictateur islamiste Erdogan à la fin du mois de janvier dernier, il a, toute honte bue, qualifié les Kurdes de « potentiels terroristes »[1]. A l’ignorance Macron a ajouté la lâcheté. On comprend ainsi ce qu’Erdogan était venu chercher à Paris : la bienveillance de Macron pour pouvoir massacrer les Kurdes en toute impunité. De tout ce que fait et dit Macron, c’est je crois le plus ignoble qui soit arrivé en moins d’un an de présidence. Mais comme je l’ai dit plus haut, Macron qui n’a aucune imagination en rien ne fait que suivre les directives de l’OTAN en la matière : la Turquie est en effet membre de l’OTAN, et à ce titre, elle apparait comme un dispositif décisif dans la lutte contre « le communisme ». Bon, le communisme, même à la manière édulcorée soviétique, n’existe plus depuis la fin des années 80, mais les stratèges occidentaux ne semblent pas le savoir. Donc ils supposent – c’est du moins la version officielle – que la Russie est l’agresseur, et que la Turquie est le tampon nécessaire entre l’Europe et la Russie. Et sans doute que de nombreux caciques européistes songent encore, malgré l’opposition résolue de l’opinion publique, à intégrer la Turquie dans l’Union européenne[2]. Entre parenthèses, il est assez étonnant de voir en permanence que les Occidentaux croient encore à la puissance militaire russe comme une vraie menace militaire. Cette croyance a été réactivée il y a quelques années avec l’idée que l’annexion de la Crimée violait le droit international et que cela méritait sanction. Mais il est assez facile de vérifier que la Crimée est d’abord russophone avant que d’être ukrainienne de hasard. Et comme la très grande majorité des Criméens est très largement attachée à la Russie, et au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, il est très difficile de prétendre faire revenir la Crimée dans le giron de l’Ukraine, un pays qui n’a jamais vraiment existé.

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    Pour ceux qui ont lu vraiment Marx et Engels[3], la question d’Orient leur est familière. Dans le volume IV des Œuvres politiques publiées par les éditions Costes en français en 1929, plusieurs articles, écrite en 1853 et 1854, dénoncent les atermoiements de l’Europe dans la guerre russo-turque. Que disent ces articles ? D’abord ils dénoncent le panislamisme ottoman, et c’est du reste à ce propos que Marx produira une critique radicale de l’Islam, dénonçant cette religion comme la pire religion qui puisse exister[4]. Il en viendra donc à dénoncer le soutien de l’Europe à la Turquie dans la guerre de celle-ci à la Russie, bien qu’il considère lui aussi la Russie comme une nation impérialiste. Mais pour ce qui concerne la Turquie, il dénonce son expansionnisme continue, que ce soit vers la Grèce ou que ce soit en Palestine. Et il dénonce ce pays comme doublement coupable, à la fois parce qu’il développe une politique expansionniste, mais aussi parce qu’il est le véhicule de l’Islam. Quand on lit ces articles, on a l’impression que rien n’a changé vraiment, du Tsar Nicolas 1er – et donc de la première Guerre de Crimée – à Poutine, en passant bien sûr par le prétexte du communisme.  

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    Mais justement ce qui a changé, c’est la création de l’Etat d’Israël et l’émergence du peuple kurde qui revendique une nation qui serait à cheval sur quatre Etats assez mal taillé : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Curieusement si les Palestiniens trouvent de nombreux soutiens dans leur quête d’un Etat spécifique, les Kurdes n’en trouvent guère. L’extrême gauche – à quelques exceptions près, notamment celle du PCF – qui a dépensé beaucoup d’énergie dans la défense du peuple palestinien, n’en trouve guère pour défendre le droit du peuple kurde à disposer de lui-même en créant son propre Etat national. Généralement ils trouvent ça très mal de tailler des croupières dans la nation turque.  Mais peut être aussi qu’inconsciemment, s’ils défendent assez mollement les Kurdes, c’est parce qu’ils voient dans leur démarche une sorte de réplique de la fondation d’Israël qui pour eux est l’incarnation du mal absolu. Et d’ailleurs Israël est un des rares Etats au monde à soutenir la création d’un Etat Kurde indépendant[5]. Si Israël soutient les Kurdes, c’est bien sûr parce qu’un Etat kurde améliorerait sa sécurité, mais aussi parce que la création d’un Etat kurde ressemblerait à s’y méprendre à celle d’Israël.

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    Les Américains, comme d’habitude, ont du mal à hiérarchiser les priorités géostratégiques, et donc ils gardent deux fers au feu comme on dit : d’un côté ils soutiennent Erdogan parce que la Turquie est dans l’OTAN et qu’elle leur semble le meilleur rempart à l’expansionnisme russe, mais de l’autre ils ont armé les combattants kurdes dans la lutte contre Daesh, pensant que cela leur éviterait s’y aller eux-mêmes. On comprend assez bien que ce double-jeu ne pourra pas durer bien longtemps. Ce grand écart handicape clairement leur stratégie moyen-orientale. Les Allemands, et donc l’Union européenne, sont aussi les alliés naturels de la Turquie, c’est avec l’Empire Ottoman qu’ils ont d’ailleurs perdu la Première Guerre mondiale ce qui a engendré le dépeçage de l’Empire Ottoman et ultérieurement l’émergence de l’Etat d’Israël et des nationalismes arabes. Les Allemands aussi pensent que l’opposition de la Turquie et de la Russie est un élément de leur propre sécurité. Il y a aujourd’hui un bras de fer engagé entre l’OTAN et la Turquie : d’un côté si l’OTAN expulse la Turquie de son organisation, elle s’affaiblit, de l’autre, en la tolérant, elle va se trouver face à des choix difficiles[6]. Si la Turquie était expulsée de l’OTAN, c’est Erdogan qui perdrait tout, car, quelles que soient ses rodomontades, la Russie ne s’alliera jamais vraiment avec quelqu’un comme lui, non seulement parce que celui-ci est ingérable, mais aussi parce que la Russie est l’ennemi héréditaire de la Turquie comme nous l’avons rappelé plus haut et que ce pays n’est pas près de défendre un Etat islamique.

    Comme on le voit c’est l’Orient compliqué ainsi que disait le général De Gaulle. Mais le plus curieux c’est qu’il semble que depuis la Guerre de Crimée au milieu du XIXème siècle, les positions se soient gelées, liquéfiées – malgré la parenthèse d’Atatürk en Turquie, et aussi celle du Shah en Iran qui tentait de faire avancer son pays sur la voie de la modernité. Et comme d’habitude, les occidentaux ne savent pas se positionner. C’est ce qui explique leurs inconséquences et le fait qu’en croyant enrayer les offensives russes dont ils font une obsession déraisonnable, ils ne font finalement qu’armer encore un peu plus le principal ennemi de l’Occident : l’Islam[7]. Comme si les leçons de l’Iran, l’Afghanistan et de l’Irak n’avaient pas été retenues.  

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    En vérité le jeu est encore un peu plus compliqué. Les Russes auraient empêché probablement les Turcs d’attaquer Afrin, si celle-ci avait fait allégeance à la Syrie. Mais les Kurdes qui rêvent d’un Etat indépendant, ont préféré se ranger sous la bannière américaine, pensant qu’ainsi les Turcs n’oseraient pas intervenir. C’est une erreur d’appréciation : l’administration Trump est complètement en vrac et, contrairement à la Russie qui conduit un plan assez clair au Moyen-Orient, elle n’a pas de vraie doctrine. Ayant soutenu les dissidents islamistes d’Al Nostra contre Assad, et celui-ci ayant survécu à cette offensive, elle sait qu’elle a perdu le contrôle de la région, au point que les Israéliens ont maintenant une politique régionale très différente de celle de Washington. Il est possible cependant que l’administration Trump commence à s’inquiéter de ces dérives et comprenne enfin qu’il est de l’intérêt de l’Occident de construire un vrai Etat kurde. On n’en est pas là cependant, à moins que l’opinion publique fasse le forcing pour venir en aide aux Kurdes. Il serait alors possible que les conseillers de Trump comprennent que par ce biais les Etats-Unis pourraient retrouver une influence réelle au Proche Orient alors qu’Obama s’est désintéressé de la région durant ses deux mandats, laissant le chaos s’établir. 

    Et le peuple kurde ? 

    Mais que devient dans cette salade le peuple kurde ? Car c’est tout de même lui qui, au-delà de ces considérations géostratégiques, est menacé au moins d’un génocide partiel dans le nord de la Syrie. Les habitants fuient la ville, et la communauté internationale ne réagit toujours pas à l’avancée des troupes turques[8]. Il y a quelques mois encore, on saluait le courage des peshmergas dans leur lutte à mort contre Daesh, et plus encore, on admirait les bataillons de femmes qui étaient entrés dans la lutte. Aujourd’hui le peuple kurde doit faire face à l’armée turque, une des armées les plus puissantes de la région après Israël. Cette armée est le fer de lance du pouvoir dictatorial d’Erdogan. Elle est d’ailleurs très présente hors des frontières de la Turquie, elle est à Chypre, en Afghanistan, au Kosovo, et jusqu’en Somalie. L’armée kurde est forcément beaucoup plus faible et ses forces ne sont pas unies, ce sont plutôt un assemblage de milices, même si dans le cadre de la lutte contre Daesh elle a reçu un appui important de la part des Etats-Unis. Les Kurdes d’Afrin ont également reçu le soutien d’une partie de l’armée syrienne, mais c’est très insuffisant[9]. Ce sont plutôt les FDS qui se sont portées à leur secours.

    En France, la presse main stream ne soutient le peuple kurde que du bout des lèvres, se délectant plutôt du lâchage de Macron auprès d’Erdogan. Il faut pourtant choisir son camp : soit celui du peuple kurde, soit celui de la Turquie et de son dictateur qui se rêve en grand leader de l’islamisation du monde. Il faut noter que dans la région, seuls les Kurdes apparaissent différents, plus proche d’un idéal démocratique, le fait que les femmes y paraissent plus libres que dans les pays voisins, en est le signe. Si les Européens se sont gargarisés des sanctions produites à l’encontre de la Russie, ils n’ont même pas évoqué cette possibilité vis-à-vis de la Turquie qui fait exactement ce qu’elle veut en toute impunité.  

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    Dès lors deux scénarios sont possibles :

    - soit l’Occident soutient clairement la création d’un Etat kurde et lâche la Turquie en la faisant sortir de l’OTAN, et en arrêtant de croire qu’en lui faisant miroiter une entrée dans l’Union européenne, elle rentrera peu à peu dans le rang des démocraties respectables ;

    - soit par peur autant que par lâcheté, elle maintient une sorte d’équilibre verbeux entre les deux parties, en espérant que cela se tassera à la longue. C’est cette piste qui a été suivie depuis de longues années, avec les résultats que l’on sait.

    Tant que l’Occident continuera à délirer entre la défense des droits de l’homme, une tolérance surannée vis-à-vis de l’Islam, et la peur de la Russie, il sera paralysé, et laissera justement la Russie avancer ses pions. La première hypothèse dépendra finalement d’un réveil des Américains qui peuvent y voir une occasion inespérée de reprendre la main dans une région où ils sont absents depuis l’élection d’Obama. Mais avec l’administration Trump, rien n’est certain. Il y a encore quelques mois, la Russie avait clairement montré les limites qu’elle accordait à la Turquie : ne pas toucher à la Syrie[10]. Et Erdogan avait bombé le torse en indiquant qu’il gagnerait la guerre contre la Russie en moins de trois jours. Personne n’y croit. Mais la question qui se pose est la suivante : jusqu’où les Russes toléreront-ils les incursions turques en territoire syrien ? On va le savoir très bientôt. Ce serait pourtant l’intérêt de la Syrie que d’enrayer les incursions de la Turquie sur son territoire, mais la Syrie ne veut pas non plus soutenir la création d’un Etat dissident. Et pourtant il est assez clair que l’avènement d’un Etat kurde permettrait d’apaiser les tensions entre la Turquie et la Syrie, alors même que ce pays aura beaucoup à faire pour se reconstruire.

    On voit donc que la défense du peuple kurde sous les bombes ce n’est pas seulement de l’intérêt des pays occidentaux, mais c’est aussi une nécessité humanitaire pour le coup, et également une avancée importante dans l’endiguement de l’expansionnisme islamiste. En attendant, les attaques turques contre les kurdes de Syrie ont soulagé les débris de l’EI qui sont en train de fuir la reprise en main par l’armée syrienne.



    [1] http://www.rtl.fr/actu/politique/macron-qualifie-de-potentiels-terroristes-les-kurdes-vises-par-la-turquie-en-syrie-7792074967

    [2] Encore qu’un conseiller de Le Drian laissait entendre récemment que si la Turquie faisait un geste, ce serait tout à fait possible à moyen terme. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/01/04/97001-20180104FILWWW00134-relations-avec-l-ue-la-turquie-va-devoir-faire-des-gestes-tres-concrets.php

    [3] On dit Marx et Engels, bien que ces articles aient été publiés sous la plume de Marx, mais en réalité, un grand nombre d’entre eux ont été rédigés par Engels, Marx n’ayant pas toujours le temps de produire ces articles rémunérateurs pour des journaux américains.

    [4] “Declaration of War. – On the History of the Eastern Question”, Tuesday, March 28, 1854, New York Daily Tribune, April 15, 1854. C’est dans ce texte fameux qu’il prend la défense des Juifs de Jérusalem, maltraités par les musulmans en tant que minorité religieuse.

    [5] http://fr.timesofisrael.com/pourquoi-israel-soutient-la-creation-dun-etat-kurde/

    [6] http://www.levif.be/actualite/international/erdogan-s-en-prend-a-l-otan/article-normal-811401.html?utm_campaign=Echobox&utm_medium=social_vif&utm_source=Facebook

    [7] Dans une interview donnée au Monde Hollande déclare que la France doit menacer la Russie pour faire avancer le dossier syrien. http://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/12/hollande-quel-est-cet-allie-turc-qui-frappe-nos-propres-allies-avec-le-soutien-de-groupes-djihadistes_5269351_3210.html.

    [8] http://www.france24.com/fr/20180312-syrie-afrin-civils-fuite-ville-armee-turque-kurdes-ypg-turquie http://www.rudaw.net/english/middleeast/syria/120320183

    [9] http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180306-syrie-fds-renfort-ypg-afrin-

    [10] https://arretsurinfo.ch/la-russie-ne-veut-pas-faire-la-guerre-a-la-turquie/

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