• Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir

     Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir

    Les attaques contre Jacques Sapir ont redoublé d’intensité depuis quelques jours. Le fond de la querelle vient du fait qu’il préconise, comme pendant l’Occupation allemande, un vaste front rassemblant les forces de droite et de gauche pour sortir de l’euro. Et donc évidemment il est accusé de faire le jeu du Front National à la recherche d’une respectabilité. Il est accusé de confusionnisme : pêle-mêle on lui reproche de discuter avec Dupont-Aignan, de soutenir la Russie de Poutine, voire de participer à des colloques ou des émissions avec des gens de droite. Mais on discute rarement de ce que cela veut  dire. Je précise pour la bonne compréhension de ce qui suit que je ne vote pas pour le FN, que je ne l’ai jamais fait et que je ne le ferais jamais. Je reviendrais sur cette question un peu plus loin. 

    L’évolution de Jacques Sapir et les partis anti-européens 

    Même s’il a mis assez longtemps, Jacques Sapir en est progressivement arrivé à l’idée que non seulement il fallait sortir de l’euro, mais qu’en outre il fallait défaire l’Union européenne « telle qu’elle existait aujourd’hui ». Considérant que ce combat est prioritaire il préconise un large front, un peu à l’image du CNR, qui réunirait tous les partis antieuropéens, de gauche comme de droite. Jacques Sapir est un homme libre qui ne s’enferme pas dans la ligne d’un parti : qu’il se trompe ou qu’il ait raison, il a développé ses propres analyses sans se préoccuper des questions de compatibilité avec tel ou tel parti. Sapir a évolué du côté du Front de Gauche avant de l’abandonné pour ses inconséquences politiques

    Il y a beaucoup de mouvements antieuropéens, mais ils sont assez éclatés. En allant de la droite vers la gauche on y trouvera le Front National, Debout la république de Dupont-Aignan transfuge de l’UMP, l’UPR – Union Populaire Républicaine fondée par François Asselineau qui est l’un des plus anciens et des plus cohérents parti anti-européen, le M’PEP – Parti de l’Emancipation du peuple animé par Jacques Nikonoff qui a été un des premiers à analyser les mécanismes mortifère de la dette, et encore le PRCF – Pôle de Renaissance Communiste en France qui est issu de la mouvance anciennement maoïste. On voit que le panel est large.

     Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir 

    Les quatre derniers partis se sont fédérés au mois de mars 2015 avec Solidarité et progrès pour publier un programme de gouvernement comprenant une sortie de l’Union européenne, de l’OTAN et de l’OMC, mais aussi des nationalisations dans les secteurs stratégiques et des banques. Cet évènement est passé assez inaperçu. En effet les médias préfèrent discuter à perte de vue des positions des frondeurs du PS ou des tergiversations de Varoufakis. Il est vrai aussi que ce sont des petits partis qui viennent de dissidences d’avec les partis dits de gouvernement mais qui ne gouvernent plus rien depuis longtemps. Je fais remarquer en insistant fortement là-dessus que le Front National n’est pas partie prenante de cette plateforme. Ce n’est sans doute pas un hasard, se donnant pour l’instant une vocation hégémonique il ne semble guère voir au-delà des petits calculs politiciens. 

    La question du Front National 

    Le Front National est le parti le plus gros si ce n’est le plus anti-européen. Il faut rappeler ici que le virage anti-européen du FN est très récent. Comme je l’ai répété sur ce blog, le père Le Pen faisait en 2002 encore l’apologie d’une Europe blanche un peu sur le modèle du Troisième Reich. On oublie trop souvent que les partis de gauche – le PCF et le PS – étaient très hostiles à l’Union européenne qu’ils assimilaient ces institutions à des outils au service des banques et des multinationales. C’est Mitterrand qui en 1983 a décidé d’imposer le virage européiste au PS et partant à toute la gauche, le PCF ne tardant pas à suivre, avec les conséquences qu’on connait sur son effondrement. Consécutivement à ce revirement catastrophique – c’est selon moi la plus grave faute politique de Mitterrand – l’économie française a accéléré sa désindustrialisation, et s’est inscrite dans une logique de chômage structurel.

    On remarquera que la percée du Front National a été une conséquence directe de cette démission à gauche. Ceux qui stigmatisent le Front National font semblant de ne pas voir que la montée de celui-ci est la conséquence directe de l’abandon du peuple par les partis de gauche. On ne doit pas oublier que les ouvriers votent plus volontiers pour le Front National que pour les autres partis. Cela doit poser question si on se place dans une perspective de luttes des classes. 

    Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir 

    Nous devons analyser aujourd’hui le Front National de la manière suivante :

    1. Les cadres du FN sont encore très largement porteur d’une idéologie d’extrême-droite raciste et disons le débile. Marine Le Pen a du mal à les renouveler, alors même que le discours du FN sous l’impulsion de Phillippot a changé manifestement. On rappelle que celui-ci vient d’un milieu modeste, contrairement à d’autres énarques, et qu’il est passé par le souverainisme gaulliste puis chevènementiste. Il est d’ailleurs significatif qu’au dernier congrès du FN il ne soit arrivé qu’en 4ème position.

     Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir 

    2. Les électeurs et les sympathisants pour ce parti sont par contre très partagés : on y retrouve évidemment les nostalgiques de Pétain – qui ont été à la base même de la fondation du parti, des franges racistes et identitaires qui rêvent d’en découdre avec les immigrés, mais aussi des transfuges du PCF et, c’est plus récent, du PS, déçus par les atermoiements de la gauche dite de gouvernement vis-à-vis de l’Europe, de la désindustrialisation et des privatisations. C’est d’ailleurs cette cohabitation qui est le plus difficile à gérer pour ce parti comme le montre la querelle bouffonne entre Jean-Marie Le Pen, finalement exclu, et sa fille. La petite fille, Marion Maréchal-Le Pen, s’essayant sur la pointe des pieds, à un compromis entre ces deux lignes.

    Il reste que par le renouvellement de ses adhérents et l’élargissement de son électorat le FN a forcément changé. Le nier relève de l’imbécilité. On peut certes discuter de savoir si ce changement est suffisant ou non, mais on ne peut pas dire qu’il n’existe pas. Il suffit de comparer les discours de Jean-Marie Le Pen et ceux de sa fille, ou ceux de Bruno Gollnisch avec ceux de Florian Phillippot. Ce sont ces changements qui expliquent la montée du FN dans l’opinion. Il n’est pas sûr que l’exclusion de Jean-Marie Le Pen nuise à la progression du parti qu’il a créé, car en se débarrassant de cet épouvantail, le FN devient plus facilement acceptable. La purge s’est poursuivie avec la mise à l’écart du sulfureux Bruno Gollnisch et de Marie-Christine Arnautu.

     Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir 

    Le problème du FN va être dans les années à venir la question des alliances, à moins de refuser de gouverner. D’un côté si le FN s’allie avec la droite classique et affairiste LR (ex-UMP) il se décrédibilise complètement, mais s’il ne s’allie pas avec ce parti il ne trouvera pas d’autre partenaire. C’est cela qui explique d’ailleurs que le FN – plus encore que la méfiance que ce parti inspire – ne sera jamais au pouvoir en France et qu’il est ridicule autant que mensonger  de toujours agiter cette peur pour faire voter pour les sinistres représentants de l’UMPS. 

    Que faire ? 

    Pour dire les choses clairement sur le plan de l’analyse politique je me sens plus proche du M’PEP que de toutes les autres formations anti-européennes. Le tract ci-dessous est un bon exemple, il montre combien de donner la priorité à la lutte contre le FN conduit à la confusion : non seulement parce que le FN n’est pas au pouvoir, mais parce que son porte-parole est connu pour être homosexuel. Et puis pour dire la vérité, pendant qu’on discute du Front National, on ne parle pas de ce qui est important, à savoir la forme que nous voulons voir prendre à nos sociétés qui sont en pleine décomposition aujourd’hui. 

    Sortir de l’Europe et la question des alliances, en défense de Jacques Sapir 

    Je crois que les tâches prioritaires c’est d’abord de dire les choses clairement, stopper le discours d’impuissance qui consiste à dire qu’on attend de l’Europe qu’elle soit plus sociale, plus démocratique ou je ne sais quoi. La crise grecque a montré avec la débandade de Tsipras que nous n’avons rien à attendre de négociations entre 28 pays. Outre qu’elles dureraient si elles avaient lieu des décennies, elles ne peuvent déboucher une renégociation des traités qui sont fait justement pour que rien ne change.

    Il est bon je crois de se fixer d’autres buts, en revenir à la question centrale du travail de son exploitation ou de son absence. Il est clair maintenant que la crise va durer, avec ce que cela veut dire de baisse des revenus, des retraites et des services dits publics. On peut par exemple pour faire œuvre utile discuter justement de la plateforme de rassemblement proposée par les partis anti-européens, la diffuser, la commenter, éventuellement pour la critiquer. Reprendre le travail que nous avons commencé en 2005 quand nous avons pris en mains la lecture critique du TCE. Le résultat a été probant, le non l’a emporté avec un score sans appel, il a fallu toute la rouerie des partis dits de gouvernement pour en contourner le résultat. La crise et sa gestion par les eurocrates a montré que nous étions sur la bonne voie. Depuis 2008 l’Europe est en crise et n’en sort pas. Je ne crois pas qu’il y ait eu dans l’histoire une crise économique, sociale et politique qui ait duré aussi longtemps. Et la voie suivie, qu’il y ait ou non une petite reprise ici et là, une petite baisse du chômage ponctuelle ou non, indique que nous ne sommes pas près d’en sortir. Les mouvements qui ont émergés ces derniers temps, en Grèce avec Syriza malgré ses déboires gouvernementaux, en Espagne avec Podemos ou même la montée des idées de gauche au sein de partis traditionnels comme le Parti travailliste ou aux Etats-Unis avec la candidature de Bernie Sanders montrent que les idées de gauche ne sont pas mortes, et qu’elles ont un bel avenir, mais il faut se donner les moyens pour qu’elles se concrétisent réellement dans une transformation globale de la société. 

    Liens 

    http://www.humanite.fr/la-coupable-attraction-de-jacques-sapir-pour-le-front-national-582445

    http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/08/21/31001-20150821ARTFIG00294-montebourgvaroufakis-sortie-de-l-euro-le-dessous-des-cartes-par-jacques-sapir.phphttp://russeurope.hypotheses.org/4247 

    http://www.cercledesvolontaires.fr/2014/08/16/cinq-partis-politiques-se-federent-pour-sortir-la-france-de-lunion-europeenne-de-leuro-et-de-lotan/

     

    http://www.marianne.net/fn-purge-continue-deux-proches-jean-marie-pen-ecartes-100233863.html 

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  • Commentaires

    1
    Diego de la Vega
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 11:46
    Cet article de Sylvain Baron repris par le Cercle des Volontaires est de la politique fiction => http://www.cercledesvolontaires.fr/2014/08/16/cinq-partis-politiques-se-federent-pour-sortir-la-france-de-lunion-europeenne-de-leuro-et-de-lotan/

    L'UPR n'a jamais fait d'alliance, d'appel commun, ou de rapprochement de la sorte avec ces formations européistes que sont le M'PEP, DLF, S&P et le PRCF.

    Eux sont favorables au plan B européiste, étant souverainistes et militant pour une autre UE et donc pour le maintien du glacis euro-atlantiste, contrairement à l'UPR qui dénonce le principe même d'UE comme créant automatiquement ce glacis de domination étasunienne.
    2
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 18:16

    Merci pour ces remarques

    Au temps pour moi si j'ai pris un article de politique fiction pour une réalité. en tous les cas le M'PEP et le PRCF sont contre l'Union européenne dans son idée même. C'est vrai qu'il y a trop de gens qui raisonnent en pensant que l'Union européenne était un beau projet humaniste qui aurait été dévoyé par de fourbes bureaucrates. Personnellement j'ai toujours été un anti européen presque de naissance, et je me souviens que dans les années 80 encore la gauche le PCF et une très large partie du PS dénonçaient l'Europe de la banque et des multinationales. Je dois dire que je suis exaspéré par ceux qui n'arrête pas de gémir qu'ils voudraient une autre europe, une europe sociale, une europe démocratique. Et pendant ce temps le temps passe. ça fait des années que je dis que la sortie de l'europe est la mère de toutes les batailles et je crois que la sinistre farce de Tsipras nous le montre clairement : il aura servi au moins à ça.

    Oui, l'UPR a toujours été clair sur l'Europe et Asselineau est le plus ancien à avoir produit des analyses argumentées sur la nocivité d'un tel projet.

    3
    Diego de la Vega
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 22:52
    Le M'PEP et le PRCF sont, contrairement à ce que l'on pourrait penser quand on les voit proposer une sortie de l'UE, pour une autre UE, pour une sortie de cette UE, en fait, ce qui revient de leur part à jouer sur les mots, laissant entendre qu'il faut changer le modèle d'UE, mais de l'extérieur, et cela sans mettre en application l'art. 50 du TUE, et donc sans sortir de l'UE...

    Bref, il n'y a que l'UPR qui soit favorable à un peuple Français souverain, indépendant du glacis euro-atlantiste formé par une UE.
    4
    Jeudi 3 Septembre 2015 à 07:00

    je crois que c'est parce que le M'PEP et le PCRF ont peur de passer pour des "nationalistes" qu'ils n'osent pas dire qu'ils veulent revenir au cadre national. Ils ont été intoxiqué par l'idée que la gauche n'est pas par essence nationaliste. Ils oublient l'expérience  de la Résistance à mon sens. Mais le chaos engendré par l'Europe est tel que les choses avancent tout de même.

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