• Sophie Coignard et Romain Gubert, La caste cannibale, Albin Michel 2014

     

    C’est le genre d’ouvrage qu’on n’étudie pas dans les facultés d’économie et qui n’a pas droit de citer dans la gauche radicale ou non. Le titre lui-même a un côté un peu racoleur. Ecrit par deux journalistes du Point, c’est pourtant un ouvrage qui en dit plus long que cent analyses théoriques sur le capitalisme. C’est construit comme un ensemble d’anecdotes, plus ou moins arrangées par thème, rien que des faits à l’état brut. Mais bien entendu, même s’ils ne le disent, c’est un réquisitoire accablant contre cette classe arrogante et prédatrice. Il est d’ailleurs étonnant que ces deux journalistes travaillent pour Le point qui par ailleurs est un journal qui défend justement cette « caste cannibale » et son crédo libéral. Mais ça ne fait rien, l’important est le contenu de l’ouvrage. Or celui-ci renseigne mieux que cinquante mille traités sur le capitalisme au XXIème siècle, à l’ère de la mondialisation et de l’Union européenne. C’est donc toute une collection de turpitudes de la « caste cannibale », cette couche que d’autres appellent l’oligarchie, cette petite partie de la population qui possède l’argent, l’entregent et peu de conscience sociale, capable de passer à droite ou à gauche selon leurs intérêts.

      

    Cet ouvrage nous en dit long sur la généralisation d’une mentalité particulière engendrée par le capitalisme sans risque pour les dirigeants. Que tel ou tel ait ruiné son entreprise – et les exemples sont nombreux – c’est égal, il aura droit à une retraite chapeau, des bonus, des salaires en augmentation, alors que par ailleurs cette canaille nous rappelle tous les jours que la retraite c’est trop cher, qu’il faut allonger la durée des cotisations, voir la supprimer purement et simplement. Les deux journalistes détaillent par exemple la trajectoire édifiante de l’incompétent Serge Tchuruk dont les idées biscornues pour ne pas dire plus d’une entreprise sans usine ont ruiné Alcatel et donc contribué à désindustrialisé la France, mais cela ne l’a pas empêché de toucher une retraite des plus confortables.

    Si cela se peut c’est forcément avec la complicité de la haute administration. Le concubinage éhonté entre les grands corps d’Etat censé former des fonctionnaires intègres et le monde de l’entreprise – de plus en plus l’entreprise financière d’ailleurs – amène forcément à la corruption aussi bien intellectuelle que pécuniaire. En France, comme ailleurs aux Etats-Unis, en Angleterre, la mondialisation a affaibli l’Etat. Et dans ce sauve qui peut général, le secteur privé a vu là une opportunité pour continuer à engranger de l’argent quasiment sans rien faire. Car en effet ce capitalsime sans risque a beaucoup d’imagination pour inventer des instruments de torture à l’usage du peuple : par exemple, le partenariat public-privé, une escroquerie à grande échelle, développée sous Sarkozy, mais maintenu en l’Etat par son successeur. De quoi s’agit-il ? L’idée idiote qui est à la base de ce partenariat public-privé est que le privé est bien plus compétent pour gérer correctement l’argent des contribuables : il serait plus attentif au rendement et gaspillerait moins. L’ouvrage de Coignard et Gubert démontre, chiffres à la clé, que c’est faux et que le partenariat public-privé est un surcoût de plusieurs milliards d’euros par an à l’administration. Un des plus bel exemple de cette canaillerie est l’Ecotaxe, avec un contrat signé par le gouvernement Fillon sous la direction de NKM : non seulement si le gouvernement Ayrault voulait aujourd’hui s’en désengager cela coûterait à l’Etat des sommes folles, mais en outre les prélèvements opérés par la firme qui conduit le projet sont de 20%. C’est plus que léonin, c’est monstrueux. C’est du pillage. Evidemment pour qu’on mette en place un tel système il faut des complicités au sein même de l’Etat et de la fonction publique. Et d’une manière ou d’une autre cette complicité est rémunérée, soit par des comptes en Suisse ou ailleurs, soit par l’octroi d’un poste à un haut fonctionnaire lorsque celui-ci s’en va pantoufler dans le secteur privé. Ces aller-retours sont nombreux et sont d’ailleurs responsables de la hausse des salaires à la tête des entreprises comme EDF par exemple.

     

    Que déduire de tout cela ?

    1. d’abord que le modèle de « la concurrence libre et non faussée » chère à Bruxelles n’existe pas pour les grands manitous de la finance et de l’industrie. Ce sont des marchés truqués, des ententes, des manœuvres en coulisses pour obtenir des contrats juteux, etc.

    2. que les managers à l’ère de la mondialisation sont la plupart du temps incompétents, n’anticipent rien, mais vise des rendements élevés destinés à satisfaire leur cupidité.

    3. que le capitalisme moderne n’est plus un capitalisme industriel qui crée et produit de la valeur d’usage, mais un capitalisme prédateur et financier qui pille l’Etat, qui a fait de l’Etat sa chose. Ce qui n’empêche pas ces cupides capitalistes de se plaindre tous les jours que l’Etat entrave la liberté d’entreprendre.

     

    Ils sont donc réduit l’Etat à l’impuissance en en faisant leur chose. Comment dans ces conditions s’étonner qu’Hollande fasse la même politique que son prédécesseur ? Il a les même conseillers – par ailleurs des gens qui n’ont jamais rien réussi dans leur vie – les mêmes amis, il est très proches de ceratins grands patrons qui ont réalisé des fortunes de manière plus ou moins douteuse. Mais cette manière de mener la politique économique de la France est ruineuse. L’application sans retenue du crédo libéral – Hollande est arrivé à amener le PS sur le terreau théorique de Ronald Reagan – depuis une bonne trentaine d’années a fait la preuve de son inefficacité. C’est juste ce moment que choisi Hollande pour faire son « coming out ».

     

    Comment tout cela peut-il finir ? Mal assurément. Les hauts fonctionnaires ont tellement intégré le crédo de la cupidité qu’on voit mal comment ils vont pouvoir revenir à une vie décente pleine de retenu et un peu austère. Ils sont drogués aux passe-droits et à l’argent facile. Or on voit bien qu’on ne sortira de cette ornière que si le peuple se réapproprie l’Etat d’une manière ou d’une autre. Mais comme on voit pas comment cela serait possible par la voie des urnes, il semble bien qu’on doive se préparer à une révolution sociale inédite.

     

    « Socialisme ou Barbarie, Philippe Gottraux, Payot 1997La reddition complète de François Hollande »
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