• Socialisme ou Barbarie, Philippe Gottraux, Payot 1997

     

    La relecture de l’ouvrage de Philippe Gottraux n’est pas inutile dans la mesure où elle permet de faire le point sur l’engagement politique d’une génération. Socialisme ou Barbarie était un groupe de militants révolutionnaires, communistes, en dissidence avec les organsitions de masse comme le PCF ou son syndicat la CGT. Sous l’impulsion de Cornelius Castoriadis, de Claude Lefort et de quelques autres, ce petit noyau d’individus avait pour ambition de faire de la poltique en partant de la critique de l’URSS comme une forme de capitalsime d’Etat.

    Dès la fin des années 40, Socialisme ou Barbarie va se battre sur deux fronts : d’une part le système économique et social bourgeois, et d’autre part le stalinisme. Ce ne fut pas le seul groupe de ce type. Et d’ailleurs Socialisme ou Barbarie à travers ses nombreuses siscions donnera lui-même naissance à toute une myriade de petits groupes comme Pouvoir Ouvrier, ICO, et même pour partie l’Internationale situationniste.

    Ce groupe, très marginal, restera en vie une vingtaine d’années. Son importance n’est pas due au nombre de ses militants, dans les meilleures années ils étaient environ 80, mais surtout à la production théorique. Bien qu’ils se réclament de Marx et d’une révolution prolétarienne, ils vont cependant évoluer, sous l’impulsion de Castoriadis le plus souvent, vers une analyse de la société au sens le plus large du terme. Et comme ils se situent dans une période où l’amélioration du niveau de vie est évidente, ils vont s’orienter de plus en plus vers une analyse du capitalisme comme un système d’aliénation à la marchandise. On voit que c’est le chainon manquant entre le marxisme traditionnel, et des penseurs comme Guy Debord ou Jean Baudrillard par exemple.

    Ils critiqueront de ce fait l’économie mixte, à la Keynes, et ne verront dans cette forme évoluée du capitalisme qu’un arrangement provisoire. Ce qui les amènera à renvoyer dos à dos l’Etat et le marché. Evidemment ils supposent à cette époque que la gestion étatisée du capitalsime permet d’éviter les crises récurrentes antérieures. L’histoire allait se charger dans les années quatre-vingts de démentir cette vision des choses.

    Le premier enseignement de cette trajectoire est que la production théorique est toujours à courte vue, tributaire des conditions présentes. En effet, qui après le mouvement de Mai 68 pouvait penser que le capitalisme allait entamer une nouvelle mutation qui ressemble à un retour au capitalisme sauvage.

    Cette vision d’une adaptation presque naturelle du capitalisme à une forme plus policée de l’exploitation du prolétariat allait les amener à penser la révolution avec de nouveaux acteurs. Ils supposaient que les étudiants, les cadres, toute cette nouvelle « couche » sociale allait devenir le fer de lance d’un nouveau mouvement de contestation visant à renverser le système capitaliste.

    Il est à noter que cette manière de voir provenait aussi de l’impossibilité pour eux d’avoir un ancrage fort dans le prolétariat. Peu d’ouvriers d’industrie se sont retrouvés dans cette mouvance.

      

    Cornelius Castoriadis

    Le second enseignement à retenir est qu’un groupe de militants révolutionnaires marginalisé à la fois dans le système économique et par rapport aux mouvements des masses, n’a finalement plus guère le choix que de se transformer en « philosophes », en un regroupement d’intellectuels qui n’existe que par les articles, les revues, les conférences et qui n’a pas de prise sur le réel. C’est un trait commun de tous ces groupes que de raffiner la théorie à l’infini, ce qui permet à la fois de développer des polémiques avec les autres groupes concurrents, mais aussi de trouver dans cette activité une justification. C’est comme si on se préparait pendant des décennies à affronter le réel : mais l’histoire n’attend pas, et de fait les théories produites finissent toujours par se révélés dépéassées.

     

    Jean-François Lyotard

     La troisième leçon de cette expérience, c’est que ces petits groupes de révolutionnaires, très nombreux dans les années cinquante et soixante, et encore plus dans les années qui ont suivies Mai 68, n’existaient que parce que le PCF et la CGT étaient forts et puissants. Même si Socialisme ou barbarie dénonçait avec une grande virulence ces deux oirganisations de masse bureaucratisées, dès lors qu’elles furent en perte de vitesse, les groupes révolutionnaires censés les concurrencer allaient disparaitre aussi. Un peu comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. Mais plus encore, alors que tous ces groupes visaient à s’inscrire dans un mouvement de masse « non bureaucratique », favorisant l’autonomie ouvrière par rapport aux structures hiérarchisées et bureaucratisées, ils n’ont pas su inscrire leur activité dans le long terme et dans une dissolution des formes  capitalistes avancées. A part la parenthèse de Mai 68, rien n’a pu justifier la théorie et l’action de ces petits groupes. C’est-à-dire qu’ils n’ont existés que  comme les témoins de la dissolution d’une expérience ambigüe des mouvements de masse. Tant que le PCF et la CGT existaient – avec leurs travers d’organisations bureaucratiques – le mouvement ouvrier pesait fortement sur les orientations sociales et économiques. Malheureusement ces organisations non seulement défendaient un projet « totalitaire », mais en outre se trovuaient dans l’impossibilité d’évoluer parce qu’elles étaient totu simplement inféodées à Moscou. Ces deux raisons expliquent leur déclin et leur disparition.

    Si l’action des communistes pendant la Résistance leur avait permis de se retrouver très nombreux et hégémoniques à gauche à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la répression des mouvements ouvriers à l’Est, que ce soit en Pologne, en RDA ou en Hongrie, avait commencé à miner la confiance qu’on pouvait avoir dans le PCF et dans la CGT. Et cela d’autant que très souvent les grèves spontanées, comme en 1947 ou en 1953, venaient contrarié les plans finalement réformistes de ces organisations. Bien sûr Mai 68 allaient les achever : non seulement les communistes s’opposèrent pendant un moment ou mouvement de masse qui s’était développé dans tout le pays, mais l’entrée des chars soviétiques à Prague rendait le soutien à la Russie de plus en plus ridicule et impossible.

    Que reste-t-il de Socialisme ou barbarie ? Les fortes têtes de ce groupuscule, Castoriadis, Lefort, Lyotard, se sont retrouvés à enseigner à l’Université. Ils ont produit des livres, des articles, de plus en plus déconectés de l’idée de lutte des classes. Comme il est difficile de continuer à se battre contre le capitalisme quand on n’a guère de résultats concrets ! Et puis, leurs analyses ont eu des retombées très réelles sur un ensemble de groupuscules, à commencer par l’Internationale situationniste. Car c’est à l’évidence le passage de Guy Debord à Socialisme ou barbarie qui va justifier le virage « politique » de l’organisation, et bien sûr l’éviction des « artistes ».

    Le livre de Gottraux est très documenté, il a eu accès à des tas de notes et de PV de l’organisation, il a réalisé de très nombreuses interviews, tout cela rendant son ouvrage incontournable. Il souffre cependant d’un certain nombre d’imprécisions parfois un peu génante, et aussi de s’être laissé aller au jargon bourdieusien.

    Personnellement, ce que je retiens de cette expérience de groupes autonomes et révolutionnaires c’est aussi le dogmatisme et la passion pour la querelle stérile qui les a tous conduits à coup sûr à la dissolution. Je crois que si dans les années à venir nous allons avoir besoin de nous regrouper, de nous organiser pour faire pièce aux attaques incessantes du capital, il semble que cela ne pourra pas se faire ni sur le modèle des grands partis de masse – les partis dits de gouvernement sont aujourd’hui désertés – ni sur celui des petits groupes de théoriciens bien trop sectaires pour avoir une efficacité quelconque.

    Un autre point important est le rapport difficile entre la théorie et la pratique . Comme beaucoup de petits groupes, Socialisme ou Barbarie se propose de mêler à la fois la réflexion théorique et la pratique militante. C’est un échec complet parce que si le travail théorique fut fait, cela pris tellement de temps et d’énergie que l’insertion militante fut finalement assez négligeable. On retrouve la même erreur stratégique dans la pratique de l’Internationale situationniste et de Guy Debord. Si Mai 68 sembla vérifier les thèses de ces deux groupes sur l’émergence d’un mouvement social non bureaucratique et finaolement assez large, ce fut une victoire en trompe l’œil. D’ailleurs la valorisation des écrits de ces deux groupes – et plus particulièrement de Castoriadis et Debord – n’a été réalisée que ex post, quand cela ne servait plus à rien. 

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 17 Janvier 2014 à 11:58
    Capitalisme d'état versus ...
    En même temps je me demande quelle alternative à ce capitalisme d'état, en URSS ...c'est un peu comme Rosa Luxembourg qui critiquait la conception léniniste du parti, croyant au spontanéisme des masses ...un peu utopique le fait de croire que, spontanément, les gens vont défendre leurs intérêts en s'organisant ou qu'une économie viable va, spontanément, s'auto-organiser à la base.
    2
    Samedi 18 Janvier 2014 à 18:05
    Castoriadis/S. ou B.
    Merci de nous contacter a l'adresse electronique ci-dessous concernant ce texte: http://www.blogg.org/blog-108630-billet-socialisme_ou_barbarie__philippe_gottraux__payot_1997-1511480.html ingirumimus. "Socialisme ou Barbarie, Philippe Gottraux, Payot 1997". 17 janvier 2014. David Ames Curtis Agora International 27 rue Froidevaux 75014 Paris FRANCE TEL/FAX: 33 (0) 1 45 38 53 96 E-MAIL: curtis@msh-paris.fr SKYPE: davidamescurtis Cornelius Castoriadis/Agora International Website URL: http://www.agorainternational.org URL: http://kaloskaisophos.org/rt/rtdac/rtdac.html
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