• Sinistre anniversaire

    Sinistre anniversaire

     

    La dynamique du non 

    Il y a tout juste 10 ans, le 29 mai 2005, le peuple votait « non » au référendum sur le TCE (Traité établissant une Constitution Européenne). Et les Hollandais en avaient rajouté une louche en votant « non » eux aussi le 1er juin de la même année à près de 62%. Mais un peu plus de deux ans plus tard, le TCE, chassé par la porte de la démocratie, revenait par la porte de la « post-démocratie » sous la forme du Traité de Lisbonne qui reprenait d’une manière cynique la plupart des grandes lignes du TCE. Mais cette fois le texte n’était pas présenté aux peuples pour approbation, mais seulement à ses représentants.

    Il y a donc bien eu trahison de la volonté populaire, et comme le dit Libération, le journal que plus personne ne lit, « on n’a pas fini de payer la facture. Lors du résultat du vote du 29 mai 2015, l’ancien maoïste Serge July, reconverti en chantre du libéralisme échevelé européiste, avait hurlé contre l’Europe du non, selon lui une France moisie, raciste, à la ramasse, j’en passe et des meilleures. On peut comprendre son dépit. Cette canaille journalistique avait en effet soutenu jusqu’au bout le « oui » au référendum, y allant comme avec son confrère Le monde, de sondages bidons et d’analyses tout aussi bidonnées, pour essayer de convaincre le peuple, un peu con il faut le dire, de suivre l’élite qui comprend bien tout ce qu’il y a à comprendre.

    On rappellera juste quelques faits importants qui méritent d’être soulignés : le non était massivement un non de gauche, c’est la gauche qui a voté non en 2005, 56% des sympathisants du PS ont voté « non » au TCE. C’est un tort de croire que le « non » était un « non » hétéroclite, fait de souverainistes, d’anciens aigris du PCF, ou encore de vieux fachos du FN. Le journal Le monde a été le promoteur de cette thèse. Mais on pourrait lui rétorquer que le « oui » était encore plus hétéroclite, rassemblant une large partie de l’UMP, la partie de droite du PS, et quelques grands financiers : les tenants de l’Europe sociale et de l’Europe de la finance.

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    Le second point important qu’il faut rappeler ici, c’est que le « non » l’avait emporté après une campagne passionnante. Passionnante essentiellement parce qu’elle avait engendré des débats nombreux et variés dans toutes la France, tandis que l’establishment médiatique faisait massivement campagne pour le « oui ». Ce fut aussi la première campagne électorale où Internet joua un rôle important, c’est d’ailleurs comme ça que le très controversé Etienne Chouard se fit connaître. En tous les cas le TCE avait été décortiqué, en long, en large et en travers. Le peuple avait voté en connaissance de cause et la campagne avait été enthousiaste.

     

    Conséquences à long terme 

    On peut dire sur cette affaire que le peuple a manqué de vigilance et a laissé se réaliser les manœuvres de l’abominable Sarkozy pour amener l’ensemble des parlementaires à voter en faveur du Traité de Lisbonne. Il y a bien eu quelques manifestations devant l’Assemblée nationale, mais cela ne fut pas assez massif pour émouvoir la canaille parlementaire sans foi ni loi. Et bien sûr le peuple paie toujours sa passivité. la question est de savoir maintenant si cet esprit du 29 mai 2015 est toujours vivant.

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    Depuis cette époque la méfiance vis-à-vis de l’Union européenne et de ses boutiques s’est accrue. La crise est passée par là. Or cette crise a été soignée en Europe essentiellement par les mêmes recettes qui l’ont provoquée : baisse des salaires, démantèlement du service public, détricotage du droit du travail, j’en passe et des meilleures. On peut dire que le divorce entre le peuple et ceux qui prétendent le diriger s’est aggravé. Les électeurs sont de moins en moins enclins à aller voter. Ce qui renforce ce sentiment selon lequel nous ne sommes plus en démocratie.

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    Mais il y a autre chose. C’est qu’en 2005 on avait voté essentiellement contre une forme d’Europe libérale, et beaucoup pensaient encore qu’une Europe sociale était possible. Aujourd’hui il n’y a plus personne pour croire qu’on peut parvenir à la construction d’une Europe sociale et de plus en plus commencent à comprendre qu’il n’y a qu’une seule forme d’Europe, celle de la banque et du capital. Au moins je n’ai jamais eu ce genre d’illusion. En 2005 j’avais publié un petit ouvrage de combat contre le TCE où j’indiquais que l’Europe n’avait aucun avenir pour la gauche et qu’en aucun cas elle ne pourrait se transformer en une Europe sociale. Le Front de Gauche et les partis qui le composent, le Parti de Gauche et le PCF, ont payé très cher depuis 2005 ce manque de clarté dans le positionnement. Défendre l’Europe, fut-elle sociale, est devenu complètement abstrait, sans contenu. Plus personne y croit. L’enjeu est aujourd’hui la transformation de nos institutions qui ne fonctionnent plus. L’Union européenne tente de gouverner par des traités. Elle y arrive jusqu’à un certain point, mais elle le fait en dissolvant la nation dans un ensemble de régions plus ou moins autonomes qui empêche la démocratie de se manifester. Les grandes décisions politiques, économiques et sociales se prennent dans les bureaux feutrés de la Commission européenne sans être ennuyé par le peuple, et la gestion quotidienne revient peu à peu aux Régions. L’Etat national va être dissous. Mais ce n’est pas une bonne chose pour la démocratie. On le voit avec les pitreries de Sarkozy puis de Hollande : nos présidents n’ont plus de responsabilité.

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    Des partis anti-européens commencent à se développer. D’abord sur cette idée très simple : qu’on soit de gauche ou de droite, les Traités européens interdisent de faire de la politique et même au peuple de s’exprimer. Le cas de Grèce est exemplaire avec ce bras de fer interminable entre le gouvernement social-démocrate d’Athènes et l’Eurogroupe, ensemble de vendus et de collaborateurs qui veulent sa reddition.

    Il y a donc des partis anti-européens de droite et de gauche. Cela va du FN au PRCF, en passant par l’UPR, le M’PEP et quelques autres comme ceux qui ont pris l’initiative du mouvement du 14 juillet. Tous ces partis ont un point commun : dans l’Union européenne, il n’y a plus de politique possible, plus de débat, il n’y a plus qu’une ligne qui s’impose. Cela ne veut pas dire évidemment que les clivages entre la droite et la gauche n’ont plus de sens, ou qu’on est d’accord avec la ligne du FN. Au contraire, mais le débat entre la droite et la gauche ne peut plus s’exprimer dans le cadre d’institutions qui ont démontré leur nocivité.

    Il se trouve par ailleurs que si un nouveau référendum nous était proposé – nos politicards ne sont pas fous, ils ne risquent pas de le faire – les Français voteraient à nouveau massivement non. On aurait 62% pour le « non » et 38% pour le « oui ». Il semble que le rejet de l’Europe se soit donc approfondi. 

    La tâche la plus urgente 

    Pour toutes les raisons qui viennent d’être développées si dessus, il me semble que la tâche la plus urgente est d’en finir avec l’Europe, non seulement avec l’euro, mais aussi avec la Commission européenne et l’Union européenne. Les « socialistes » qui sont de plus en plus décalés des réalités sociales et économiques nous disent qu’il faut défendre les acquis européens. Cela fait plus de trente ans qu’on nous présente la défense de l’Europe comme un objectif important et intéressant. Les résultats depuis 1983 sont catastrophiques dans tous les domaines : il n’y a rien de positif dans l’Union européenne et son développement. C’est un échec complet. Pourquoi vouloir poursuivre ? Pourquoi s’entêter ? Au nom de quoi ? D’un avenir radieux qui arriverait dans 1000 ans ?

    Cette année sera décisive : d’une part parce que la Grèce risque de sortir de l’euro, même si l’Allemagne va faire tout ce qu’elle peut pour l’en empêcher, et d’autre part parce que le Royaume Uni risque aussi mais pour d’autres raisons de rompre avec l’Union européenne et sa logique débile. On le voit la Grèce et le Royaume Uni demandent des passe-droits, des réformes. Celles-ci sont contradictoires, mais si l’Union européenne y cédait pour se préserver, elle n’obtiendrait qu’une victoire à la Pyrrhus. En effet, pour maintenir en même temps le Royaume Uni et la Grèce dans l’euro et dans l’UE, il faut envisager que tous les pays suivent un chemin particulier, celui qui les arrange au détriment d’une logique d’ensemble. C’est la voie inverse du fédéralisme.

    En  attendant il nous faut continuer à approfondir la critique de l’Union européenne et de ses différentes boutiques, non seulement parce qu’elles n’ont aucun résultat positif, mais aussi parce qu’elles débouchent sur une absence évidente de démocratie à l’échelle d’un continent.

     

    Liens  

    http://www.francetvinfo.fr/dix-ans-apres-le-referendum-sur-la-constitution-europeenne-les-francais-revoteraient-non_925799.html#xtor=AL-79-%5Barticle%5D-%5Bconnexe%5D

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