• Serge Séménov, La faim, Editions Montaigne, 1927

    Serge Séménov, La faim, Editions Montaigne, 1927  

    Cette année nous allons commémorer le centenaire de la Révolution russe. Le renversement du Tsar et de l’oligarchie en place fut un évènement considérable qui retentit dans le monde entier comme le signe d’une avancée décisive pour en finir avec le capitalisme et la misère récurrente qu’il engendre. En Europe comme aux Etats-Unis, au Japon et jusqu’en Chine, ce mouvement fit naître l’espoir. Pourtant les choses n’ont pas tourné comme on l’aurait voulu, et la révolution russe fut progressivement confisquée par le parti bolchévique qui instaura ensuite une dictature sanglante avec les conséquences que l’on sait. Mais cela ne nous empêche pas de voir que ce moment révolutionnaire a bel et bien existé et qu’il possède une valeur en soi.

    La littérature russe, au moins à partir de Dostoïevski, fut un puissant véhicule pour exprimer la révolte et nourrir la réflexion sur la nécessité et les formes des changements à venir. Séménov dont on ne sait presque rien, et qui se trouve complètement et injustement oublié, même en Russie, est un écrivain russe, communiste, un écrivain prolétarien qui put être publié grâce à l’aide apportée par Maxime Gorki. Il était né en 1893, venant de la campagne, il s’installa à Saint-Pétersbourg qui s‘appelait alors Petrograd et qui devint par la suite Leningrad. La faim, sa troisième œuvre, est le seul de ses livres qui ait été traduit en français.

    C’est un véritable écrivain prolétarien. En ce sens que, autodidacte, il a dû inventer les formes dont il a usé, n’ayant pas fait de véritables études et ayant également assez peu lu. Il a puisé son inspiration directement dans ce qu’il a vécu. Il a été ouvrier, mais aussi soldat de la révolution, se battant sur tous les fronts. Il est de ces soldats russes qui ont fraternisé avec les ouvriers dans le but de trouver une issue aux blocages de la société et de réinventer un possible. 

    Serge Séménov, La faim, Editions Montaigne, 1927 

    Séménov présente la Révolution russe comme une exaltation de tous les sens de la vie. Une renaissance pour lui et ses semblables. L’ouvrage proprement dit, La faim, ne traite pas directement de la Révolution, mais des conséquences de celle-ci. Nous sommes en 1919, Fénia qui n’a que 15 ans, arrive à Petrograd pour trouver du Travail. Elle vient de la campagne et retrouve à la ville son père et son frère marié chez qui elle va loger. Elle va découvrir la dureté des temps. Même en travaillant il est presque impossible de manger à sa faim. Et la faim non seulement la torture, mais elle rend tous les êtres autour d’elle méchants et égoïstes. Les armées blanches encerclent la ville sous la direction de Ioudenitch et menacent de faire un massacre[1].

    La faim fut un des thèmes de prédilection de la littérature prolétarienne. On a du mal à comprendre cela aujourd’hui dans notre société d’abondance et de gaspillage. Vers le début du XXème siècle les pauvres passaient presqu’exclusivement leur temps à chercher de quoi manger[2]. C’était encore plus vrai dans un pays bloqué comme la Russie. Il est d’ailleurs fait brièvement allusion aux armées de Denikine et de Ioudenich et à la mobilisation du peuple pour faire face à la contre-révolution, alors que le pays sortait difficilement de la guerre avec l’Allemagne.

    Cette description de la faim suffit à elle seule à expliquer et à justifier la poursuite de la Révolution, d’autant que la situation était aggravée par les nécessités de la guerre civile. Il y a en effet de bonnes âmes qui considèrent que la Révolution a eu un coût élevé en hommes et en richesses matérielles, et qu’elle aurait pu être évitée, ce qui aurait été bien meilleur pour le développement économique[3]. Mais en réalité il faut partir des situations concrètes et comprendre par quel processus une révolution devient un événement incontournable autant que nécessaire. Discuter de ce qu’il aurait pu être, un siècle après, est une entreprise spéculative de peu d’intérêt. Je ne vais pas me lancer ici dans une défense de la Révolution russe, surtout que la connaissance que j’en ai, me porte plutôt à une critique de Lénine et de ses successeurs. Mais j’ai le souvenir que la Banque mondiale considérait que malgré tout, cette révolution avait permis le décollage véritable de l’économie russe. 

    « Les Révolutions ont le bras terrible et la main heureuse ; elles frappent ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et mâtinées, et réduites à l’état de révolution cadette, comme la révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité providentielle pour qu’elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n’est jamais une abdication. »

    Victor Hugo, Les misérables, 1862 

    Le roman de Séménov possède évidemment une valeur historique. Nous sommes en mai 1919, et il nous décrit un peuple littéralement en ébullition avec des soldats qui défilent derrière le drapeau rouge en chantant l’Internationale. Un peuple qui rêve d’en découdre et de sortir de la misère. Il y a beaucoup d’agitation politique, des prises de parole intempestives. On voit bien aussi qu’une partie de la ville se pose la question de savoir si finalement il ne serait pas meilleur du point de vue de l’alimentation que Petrograd soit livrée aux armées blanches.

    Mais comme souvent dans la littérature prolétarienne l’intention esthétique sous-jacente n’en existe pas moins, sans doute même à l’insu de son auteur. La faim est écrit à la première personne du singulier, du point de vue de Fénia. La forme est celle d’un journal. C’est déjà un exploit en soi que cela puisque l’auteur est un homme qui a atteint la trentaine et qui a déjà une expérience importante de la vie et des luttes sociales. Ce point de vue féminin et adolescent donne une vérité subjective justement à la révolution et à la dureté des temps. Il nous en rend la nécessité sensible. Il y a beaucoup de larmes et de rage dans la description des ravages que provoque la faim, aussi bien sur le plan physique et intellectuel que sur le plan des relations humaines qui se décomposent. Fénia a de la haine pour son père qu’elle trouve avare et égoïste, mais elle le comprend aussi et sait percevoir sous cette dureté apparente l’humanité de celui-ci. A son avarice elle opposera par exemple le repas qu’il lui offre au restaurant le 1er mai. Le roman est aussi parcouru de revendications féminines, la quête de l’égalité s’accompagnant de la nécessité d’une égalité de genre.

     Serge Séménov, La faim, Editions Montaigne, 1927 

    C’est un ouvrage profond, chargé d’émotion, mais qui ne sombre pas dans l’emphase et la démonstration. Il reste au niveau de la relation des faits. Outre la complexité du caractère de Fénia qui apparaît dans ses rapports au monde et à sa famille, on notera le caractère dissolvant de la faim sur les sentiments même les plus nobles. L’amitié devient une denrée très rare, les relations entre collègues de travail sont sans pitié. Fénia elle-même se rend compte de cela et tâche de combattre sa dureté en reportant son besoin d’aimer sur son petit frère Boris. Séménov livre une réalité brute et n’enjolive rien, n’excuse rien. Il montre parfaitement les disfonctionnements du rationnement et les calamités qu’il engendre, la situation est proche de la famine, beaucoup meurent littéralement de faim, Fénia tombera malade au point que sa mère souhaitera la voir morte. La description des effets physiques de la faim sur les corps décharnés, les ventres qui gonflent, les jambes qui enflent, est tout à fait fascinante. Fénia aura aussi des hallucinations, des vertiges, des évanouissements.

    Serge Séménov, La faim, Editions Montaigne, 1927 

    On ne s’en souvient plus aujourd’hui, mais la situation russe engendra un mouvement de soutien dans le monde entier. De nombreux comités se mirent en place pour envoyer de la nourriture et des vêtements dans un pays en état de siège. Cette aide se poursuivit d’ailleurs jusqu’en 1923. Lénine était très réticent à demander une aide internationale, mais il s’y résolut devant l’ampleur de la catastrophe avérée.

     

    Extrait 

    « 27 mai

    La faim, la faim, la faim.

    Papa, parait-il, gagne 1200 roubles par mois et moi 800. Chacun de nous touche un repas au restaurant et en outre une ration de pain. C’est très peu. On peut mourir de faim en une semaine.

    Hier papa et maman tinrent une longue et douloureuse conférence. Comment vivre, Comment vivre ? Il fut décidé que l’on achèterait chaque jour deux livres de pommes de terre et une livre de betteraves.

    Mais cela coûte 250 roubles, et il faut 7 500 roubles par mois. Maman proposa de vendre peu à peu des affaires. Papa se prit les tempes entre les mains d’un air de martyr et se tut longuement. Puis il dit d’une voix sourde :

    – Eh bien, que faire – nous vendrons. Mon Dieu, mon Dieu !...

    Puis un frisson passa sur son dos étroit et long. Papa releva la tête et regarda maman dans les yeux. Je ne vis pas ses yeux, parce qu’il me tournait le dos, mais, sans doute, ils étaient effrayants. Et maman pleurait :

    – Peut-être Dieu nous viendra-t-il en aide. Vania promet d’envoyer un paquet.

    Papa fit un geste de désespoir et se mit o compter de l’argent.

    – Voilà, la mère, c’est pour demain, achète comme convenu.

    J’étais assise et je voyais tout. Je ne pleurais pas parce que je n’avais pas de larmes. Mais Boris dans un autre coin pleurait amèrement.

    Je me retournai, et, sans le vouloir, le cœur vide, j’arrêtais mon regard sur notre vieille horloge, qui ne peut marcher que posée de biais. Le balancier – tic tac, tic tac…

    Je la regardais longuement, et je n’avais pas de larmes. Mais quand je fus couchée, la tête sous la couverture, elles se mirent à couler. Je mouillai tout l’oreiller.

     

     


    [1] Voir aussi le témoignage de Victor Serge, La ville en danger, Petrograd, l’an II de la révolution, Librairie du travail, 1924.

    [2] Voir le roman de Kunt Hamsun, Faim, publié en 1890 ou celui de Neel Doff, jours de famine et de détresse qui date de 1911. De nombreux autres romans de la littérature prolétarienne qui s’inspirent du vécu des auteurs parlent du « pain ». C’est Henry Poulaille avec Le pain quotidien publié en 1932 ou Maxime Gorki, En gagnant mon pain, qui date aussi de 1911.

    [3] On trouve ce même genre d’élucubration à propos de la Révolution française chez François Furet par exemple qui, en tant que stalinien défroqué, s’amusait à refaire l’histoire avec des « si ».

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