• Schlomo Sand décliniste sans le savoir[1]

    Schlomo Sand décliniste sans le savoir[1]

     

    Position d’un intellectuel dans le système de la marchandise 

    Shlomo Sand s’est assuré un succès de librairie international en choisissant comme sujet la critique d’Israël et plus généralement la critique de l’identité juive. Venant d’un intellectuel juif, israélien de surcroît, c’est le genre de démarche qui ne pouvait que plaire aussi bien à l’extrême-gauche dont il est issu et qui a fait de la cause palestinienne presque son unique but, qu’à l’extrême-droite antisémite soralienne. Il est présenté un peu partout comme, je cite, « un historien de renommée internationale », bien qu’il ne soit pas historien et qu’il ne doive sa renommée internationale que pour des livres très polémiques qui ont fait le bonheur des antisionistes et des antisémites de tout poil. Il est sociologue de formation et a fait sa thèse sur Georges Sorel à l’EHESS[2]. En tous les cas, il est tout au plus historien des idées, et non pas des faits et encore moins du peuple juif. Laissons là cette querelle sur sa propre spécialisation, et accordons-lui le droit qu’a tout citoyen de s’exprimer sur n’importe quel sujet. Ses thèmes de prédilection, comme le statut de professeur derrière lequel il s’abrite, lui assurent de très bonnes ventes de librairie.

    Il est cependant important de rappeler tout cela parce que ses livres destinés à nier de façon obsessionnelle l’existence du peuple juif reposent d’abord sur des données de seconde main, sur des amalgames et des à-peu-près. Eric Marty s’est attaché à une critique en profondeur des arguments avancés par Sand à propos de son livre Comment le peuple juif fut inventé[3]. Je ne reprendrais pas ces arguments ici, sauf que Shlomo Sand jongle avec les concepts en mélangeant sans précaution race et peuple quand cela l’arrange. Ce manque de rigueur est condamnable pour un universitaire.

     Schlomo Sand décliniste sans le savoir[1] 

    Son nouvel ouvrage, La fin de l’intellectuel français ?, est du même tonneau que les précédents. Bien qu’il critique les déclinistes de profession, il en devient lui-même un en affirmant que du temps de Sartre, Camus ou Foucault[4], c’était bien mieux, et que depuis on est passé à une médiocrité terrible avec Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq. Il explique ce déclin essentiellement par le fait que les médias qui font la promotion de ces intellectuels visent le consensuel, et ce consensuel serait aujourd’hui l’islamophobie. Il évite de parler de sa propre médiatisation : on le voit en effet dans tous les médias, Le monde, Le Point, L’express, lui accordent une très large publicité avec photos et interviews. Et les médias de gauche ne sont pas en reste, Politis, L’humanité ou Le monde diplomatique lui ouvrent largement leurs colonnes. Comme si son statut d’essayiste médiatique ne pouvait se comparer à celui d’Onfray ou de Zemmour, et que lui serait quelqu’un de rigoureux puisqu’universitaire. 

    Une démarche volontairement erronée 

    Sand aime bien enfoncer les portes ouvertes. Un jour il découvre que les Juifs ne sont pas une race, quelle nouvelle !, un autre que l’écriture de l’histoire est orientée et appartient à l’élite[5]. Il fait semblant de se questionner alors même qu’il a fabriqué la réponse avant d’écrire son livre. Plutôt que de produire un savoir, il produit un discours idéologique dans lequel et successivement, il va nier aussi bien le fait d’être juif, que le fait de faire de l’histoire ou encore l’existence de l’intellectuel et de la France !

    Bien qu’il mette un point d’interrogation au titre de son nouveau livre, il est clair que pour lui l’intellectuel français tant vanté – mais par qui ? – a bel et bien disparu. Il n’exercerait plus cette fonction critique tant vantée. Au passage, et parce qu’il compare l’islamophobie à l’antisémitisme du temps de Zola et de l’affaire Dreyfus, il oublie de nous dire que tout intellectuel critique que soit Zola, c’était tout de même un ennemi de la Commune de Paris qui n’avait pas de mots assez durs pour fustiger les insurgés.

    Cette approche est triplement fausse. D’abord pour une raison évidente : pour faire tenir debout sa thèse, il sélectionne des intellectuels dits conservateurs et que sans doute il n’a pas lus, sans parler des autres qui justement viendraient contredire sa thèse. En effet, bien qu’il se croie original, Sand a mis ses pas dans ceux d’autres intellectuels qui ont fait du combat contre l’islamophobie leur cheval de bataille. La liste est très longue, de Plenel à Todd, de Badiou à Boniface qui sont aussi des auteurs à succès. Et donc si on regarde la vivacité de ce courant antisioniste, Sand ne devrait pas parler de déclin, mais au contraire de renouveau de son propre point de vue. 

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    Manifestation de soutien à Charlie 

    Schlomo Sand, comme n’importe quel trotskyste de base, a décidé une fois pour toute que ceux qui avaient soutenu Charlie étaient de furieux réactionnaires, évidemment il ne peut pas le démontrer. Il assène cette vérité comme un fait établi, et si la majorité de la population n’est pas d’accord avec lui, c’est qu’elle est plutôt bornée : la modestie n’est pas pour Schlomo Sand. Il est bien au-dessus de ces considérations bassement matérielles. Et de ce point de vue il est moins original que Todd qui a essayé de soutenir ses élucubrations à l’aide de cartes et des statistiques un peu fumeuses[6]. Il ne se pose pas la question d’ailleurs de savoir quel est le rapport justement entre les idées et le peuple : pour lui il est évident que si le peuple est massivement pour Charlie, c’est qu’il est massivement réactionnaire. Seule l’avant-garde consciente possède la bonne clé de la compréhension de l’époque et donc crache sur Charlie coupable de ne pas publier les bons dessins.

    La deuxième erreur de Sand est de penser que toute réflexion politique aujourd’hui doit tourner autour de la question de l’islamophobie. Moishe Postone, grand commentateur de Marx, a dit tout le mal qu’il fallait penser de cette démarche qui consiste à remplacer la lutte des classes par la lutte contre le sionisme, l’impérialisme américain[7]. Cet erreur de perspective conduit Sand à considérer que l’islamophobie d’aujourd’hui serait l’équivalent de l’antisémitisme des années trente. Cette thèse ne repose sur rien et surtout elle est démentie par les faits : en 2015 entre le mois de janvier et le mois de mai, on recensait 508 actes antisémite et 274 actes antimusulmans, soit 2,5 actes antisémites pour 1 acte antimusulman[8]. Mais par ailleurs, la population juive en France, dans son acception élargie serait de 500 000 personnes, et la population musulmane de 5 000 000. Il y aurait donc 10 fois plus de musulmans que de juifs. On voit facilement que la communauté juive française est 25 fois plus touchée en proportion que la communauté musulmane. Et donc que s’il y a une montée du racisme c’est, objectivement, plutôt du côté de l’antisémitisme qu’il faut le voir que du côté d’une islamophobie supposée. D’autant que le nombre de Juifs quittant la France pour Israël est  en augmentation d’une année sur l’autre, ce qui n’est pas le cas des Français-musulmans[9].

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    Lordon prenant la parole à la Nuit debout 

    La troisième erreur ressort de la précédente, il ne considère l’intellectuel que du point de vue de la question qui le tarabuste : l’islamophobie. Or il existe des « intellectuels critiques »[10] en quantité importantes en France mais qui n’ont pas fait de cette question le centre de leur réflexion, et ces intellectuels sont nombreux et appréciés. Il y a par exemple tout le courant anti-européen de gauche avec Frédéric Lordon et Jacques Sapir, ou encore François Ruffin. Il y a aussi des intellectuels qui pensent la question du travail, que ce soit Bernard Stiegler à travers le changement technologique ou Alain Supiot à travers le changement du droit. Mais sans doute Schlomo Sand ne les connait-il pas, et peut être qu’il me rétorquera que ces plumes sont plutôt des universitaires que des intellectuels. Mais récemment on a vu Lordon et Ruffin jouer un rôle politique important dans le développement de la lutte contre la loi El Khomri, brisant le cercle d’un entre soi mortifère et allant échanger avec le peuple. Quant à Sapir ses interventions sont constantes sur le terrain du débat politique, et ses thèses alimentent des débats dans toute l’Europe.

    On ne peut pas par ailleurs affirmer que la France n’existe pas ou plus, et déplorer le fait qu’elle décline au point de ne plus produire d’intellectuel critique. Ce qu’il y a d’un peu sournois dans ce genre de démarche, c’est de prétendre discuter du statut de l’intellectuel critique dans la France d’aujourd’hui pour en réalité en venir à critiquer uniquement les intellectuels qui seraient islamophobes ce qui en fait est le véritable but de sa démarche. 

    De quoi Schlomo Sand est-il le nom 

    La position de Schlomo Sand outre qu’elle ne repose sur aucune démonstration sérieuse, n’est qu’une posture reflétant comme n’importe quel chroniqueur de L’express ou du Point – Nicolas Baverez ou Christophe Barbier par exemple – cette vieille lune selon laquelle la France déclinerait et n’arrêterait pas de sombrer. Comme il a déjà décidé que le peuple juif n’existait pas, le voilà qu’il moque ceux qui défendent l’idée d’une France qui selon lui n’existerait pas non plus ! On connait cette position : la France déclinerait depuis la Révolution française de 1789 ! Ce sont le plus souvent les chroniqueurs de droite qui se livrent à cet exercice, mais il arrive aussi que ce type de comportement se retrouve à l’extrême-gauche pour tenter de démontrer que l’idée même de nation est complètement dépassée. C’est en tous les cas une posture commode et vendeuse qui se donne des allures de rébellion : comme si les propos de Sand avaient quelque chose de dérangeant et qu’il lui faille dénoncer des mensonges avec courage ! Ils ressortent au contraire de la paresse intellectuelle et n’existent que pour flatter un public plutôt ignorant.

    Il est assez cocasse par ailleurs de voir que Schlomo Sand dénonce Zemmour – juif berbère – et Finkielkraut – juif polonais[11] – coupables d’une forme d’obséquiosité qui leur permettrait de se faire reconnaitre comme des bons Français à part entière, quand on met en parallèle les efforts pathétiques qu’il fait lui-même pour qu’on admette qu’il n’est pas juif[12]. On pourrait lui faire remarquer que ce faisant, il représente jusqu’à la caricature un de ces personnages à la Houellebecq de Soumission. Et si selon Schlomo Sand l’intellectuel français est en voie de disparition, c’est parce qu’il ne lutte pas assez contre l’islamophobie !

     Schlomo Sand décliniste sans le savoir[1] 

    En tous les cas, si Schlomo Sand soutient les BDS[13], ne comptez pas sur lui pour se poser des questions sur la place de la femme dans l’islam, ou pour essayer de comprendre le lien qu’il peut y avoir entre cette religion et les guerres qui ravagent le Moyen-Orient. Pour lui, comme beaucoup à l’extrême-gauche, le terrorisme est seulement la conséquence de l’attitude foncièrement mauvaise des occidentaux vis-à-vis des musulmans. Et s’il est prompt à critiquer les dérives religieuses d’Israël, pourquoi pas d’ailleurs, il est moins empressé à critiquer la nature religieuse des Etats arabes environnants. Un peu comme si les Israéliens devaient impérativement abandonner la base religieuse de leur Etat national, tandis qu’il serait considéré comme normal que les Etats arabes soient d’abord des Etats musulmans[14]. Il y a une condescendance étrange, comme si les Musulmans ou les Arabes – pour lui c’est la même chose – étaient excusés par avance de produire des formes étatiques et religieuses détestables parce qu’ils sont pauvres et bien moins développés que les Israéliens qui eux soutiendraient des formes institutionnelles attardées en connaissance de cause. 

    Le confusionnisme intéressé de Schlomo Sand contribue en réalité à semer la division dans le camp de la gauche anticapitaliste, en ramenant au centre du débat des questions de religion qui devraient en réalité disparaître avec le progrès de la lutte des classes. Comme Marx le faisait à propos de la question juive en 1843, on pourrait demander à Schlomo Sand et aux gauchistes qui soutiennent le même genre d’idées de dépasser la question religieuse et de cesser de défendre l’islam pour aller vers une émancipation humaine qui libère aussi les musulmans de ce fléau.

     



    [1] Ce titre doit s’apprécier dans son double sens.

    [2] On se rappelle que Georges Sorel est un auteur furieusement antisémite.

    [3] http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/03/28/les-mauvaises-raisons-d-un-succes-de-librairie_1173771_3232.html. Des critiques plus factuelles ont démontré que Sand parlait de ce qu’il ne connaissait pas : http://www.lemondejuif.info/2014/06/grosse-claque-pour-shlomo-sand-la-conversion-des-khazars-est-un-mythe/

    [4] Prendre comme référence Foucault, c’est assez risqué quand on sait à quelles aberrations celui-ci en est arrivé pour soutenir la dictature des mollahs en Iran. Mais c’est un peu la même démarche que celle de Badiou qui soutient le Hamas comme si celui-ci allait un jour devenir un mouvement socialiste et émancipateur. Quant à Camus, il est en tout aux antipodes de Sand, ne serait-ce que par sa position sur la question algérienne, mais peut-être que Sand ne le sait pas.

    [5] Le crépuscule de l’histoire, La fin du roman national, Flammarion, 2015.

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/emmanuel-todd-et-les-anti-charlie-a117572792

    [7] Critique du fétiche capital : le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, PUF, 2013.

    [8] http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/07/17/les-actes-islamophobes-et-antisemites-en-nette-progression-au-premier-semestre-en-france_4687414_1653578.html

    [9] Ils seraient 8000 dans ce cas en 2015. https://francais.rt.com/international/12660-israel-juifs-francais-immigration

    [10] L’intellectuel critique est celui qui remettrait en question les structures capitalistes, la référence pour Sand est Sartre sur lequel il porte une analyse condescendante, alors que Sartre s’est trompé en tout et sur tout..

    [11] C’est Sand qui rajoute ces qualificatifs qui, s’ils étaient de Soral ou de Dieudonné feraient hurler les bonnes consciences de gauche.

    [12] En réemployant la phraséologie du PIR, il en vient à traiter ces deux auteurs de souchiens. Ce qui est d’une élégance qu’on appréciera. Une partie de l’extrême-droite française celle de Soral-Dieudonné se sert de lui et l’encense, mais une autre, pétainiste indécrottable, lui crache dessus en lui faisant savoir que son coming out ne l’attendrira pas en cas d'épuration : http://www.hostingpics.net/viewer.php?id=381418RIVAROLJuin2013Numro3097.png

    [13] Ces gens aiment boycotter Israël pour sa mauvaise conduite, mais il ne leur viendrait pas à l’idée de boycotter le pétrole saoudien, les produits chinois ou même les films américains pour les mêmes raisons. Cette préférence pour taper sur Israël suffit à en discréditer la démarche.

    [14] Ce qu’Elisabeth Lévy avait remarqué d’ailleurs, mais Schlomo Sand se défendait en disant que les Arabes étaient faibles et que les Juifs étaient forts. Ce qui est contestable, mais surtout qui dénote une forme de condescendance vis-à-vis des Arabes qu’on prétend défendre. http://www.lepoint.fr/culture/shlomo-sand-l-invention-d-israel-08-09-2012-1504258_3.php

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