• Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016

     Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016

    Malheureusement pour lui et pour nous, Bernard Maris doit sa célébrité d’abord au fait qu’il a été assassiné avec d’autres journalistes de Charlie le 7 janvier 2015. Il était connu par ses chroniques iconoclastes qu’il signait Oncle Bernard dans ce journal, et ses nombreux livres critiquant les fondements de l’économie ordinaire avaient pas mal de succès. Il fut également chroniqueur d’ouvrages d’économie dans Le monde au début des années quatre-vingt-dix. Bien qu’il soit professeur de sciences économiques à l’Université, ce n’était pas un économiste au sens traditionnel du terme.  C’est-à-dire qu’il ne publiait strictement rien dans les revues dites scientifiques ou académiques, ces revues appelées aussi à comité de lecture. Comme il ne publiait rien depuis longtemps en usant des techniques habituelles de l’économiste : statistiques, modélisation mathématique ou tests économétriques, la plupart de ses collègues le considéraient comme un mauvais universitaire. Etant donné les conditions d’accès aujourd’hui à l’enseignement universitaire, il n’aurait jamais pu intégrer la faculté, cela pour dire que les choses ont terriblement changé depuis que Maris a commencé à faire carrière dans l’enseignement supérieur à l’Université de Toulouse. Mais en vérité son travail possède comme premier intérêt de remettre en question la pertinence des travaux académiques, aussi bien dans leur objectif véritable que dans leurs résultats. Avec un sens de la dérision assez développé, il produisait au fil des jours une réflexion citoyenne sur l’économie et sa prétention à être une science comme les autres. Il aurait sans doute été outré par l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg[1]. Au fond pour lui l’analyse économique doit être le résultat de la réflexion de tous et ne pas être réservée à des experts auto-proclamés qui par leur jargon et les techniques qu’ils mettent en avant cherchent d’abord à disqualifier une analyse spontanée de la réalité économique subie et vécue. C’est un point de vue que je partage, et je pense que si Bernard Maris nous a laissé quelque chose en héritage, c’est bien cette nécessité de nous réapproprier justement l’analyse économique à des fins politiques. Evidemment cette vision des choses demande que soit discuté le langage des économistes, par exemple ceux-ci en arrivent à parler de « croissance négative » ! Mais aussi de définir qu’est ce qui fait sens, puisqu’il faut bien à un moment ou à un autre discuter de la solidité de la preuve lorsqu’on en vient à affirmer un peu de certitude en quelque domaine que ce soit. Il faut donc commencer par interroger la méthode qu’emploie les économistes.

    Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016 

    Intellectuellement et politiquement, il venait de la gauche socialiste et non-communiste, c’est sans doute pour cela que dans sa formation J.M. Keynes compta bien plus que Marx qu’il ne connaissait pas très bien. Mais il s’intéressait à l’histoire et plus particulièrement à l’histoire de la pensée économique, essayant de comprendre comment des théories plus ou moins nouvelles pouvaient devenir dominantes à un moment ou à un autre. Deux réflexes présidaient à sa réflexion, d’abord cette idée que l’économie ne peut pas être expliquée par des lois indépendantes de ce que sont les hommes, leurs institutions et leur histoire, donc que présenter son mouvement comme résultant de théorèmes mathématiques immuables est une tromperie, et ensuite celle selon laquelle la société est faite de classes sociales antagonistes où les plus puissants contournent la démocratie la plus élémentaire pour imposer un système de production et de partage de la valeur qui leur soit favorable. L’économie ne peut être alors qu’une question de rapports de force. Si on trouve cette idée chez Marx, comme chez Keynes, on existait aussi déjà chez Adam Smith qui présente le prix comme résultant de la capacité à faire payer[2]

     Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016 

    Tous les livres qu’il a publiés s’ils vont dans le sens d’une critique du libéralisme présentent aussi les économistes comme une catégorie d’agents de propagande particuliers ! Marx qui avait horreur qu’on le traite d’économiste disait déjà la même chose[3]. Bernard Maris va passer une grande partie de son temps à démontrer que les pseudo-certitudes avancées par les économistes n’en sont pas vraiment, d’où cet anti-manuel d’économie en deux volumes. Notez que les manuels d’anti-économie sont légions, mais s’ils servent de contrepied aux pitreries qu’on enseigne à l’université, ils ne sont guère pris au sérieux par les décideurs. L’avantage des livres de Bernard Maris est qu’ils sont clairs et bien écrits. En effet, Bernard Maris s’intéressait aussi à la littérature et, outre que lui-même a publié quelques romans, dans son dernier ouvrage il parlera de Houellebecq[4], l’écrivain sulfureux, considérant finalement que la littérature en dit plus long sur la réalité de la vie économique que la science qui lui est dédiée.

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    Les coûts de production d’un film de type documentaire ont baissé considérablement du fait par exemple de l’utilisation du numérique. Cette évolution a permis un développement considérable d’un cinéma contestataire et militant. Ayant peu de frais de production, mais n’ayant pas beaucoup accès aux grands médias, ces films sont le plus souvent présentés à travers des réseaux animés bénévolement. Cette production parallèle de films se permet d’aborder tous les sujets qui intéressent les citoyens et qui sont le plus souvent délaissés par les partis ayant pignon sur rue. C’est une nouvelle manière de reprendre la parole et de construire peu à peu, à travers les discussions qui s’engagent autour d’un film, une pensée politique. J’ajouterais que de nombreux signes indiquent, en France comme ailleurs, une volonté populaire de se réapproprier l’espace politique, que ce soit dans les événements comme Nuit debout, ou dans les nouvelles formes de prise de parole. C’est pour partie la conséquence d’une dévalorisation continue de la parole des partis et des syndicats, mais pas seulement, les nouvelles conditions de la vie sociale engendrent une demande de démocratie directe. Le développement d’un cinéma militant fait partie de ce mouvement. L’immense succès du film de François Ruffin, Merci patron, en atteste.

     Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016 

    Le film développe les idées générales de Bernard Maris. Filmé en 2000, donc avant la crise de 2008, et avant l’entrée de la France dans l’euro, il se présente comme une critique du capitalisme. La réalisation est de Richard Brouillette, un cinéaste militant québécois et le montage a été réalisé en 2015. Brouillette avait auparavant, en 2008, réalisé un autre film, L’encerclement, la démocratie dans les rets du néo-libéralisme. On distinguera dans ce film le fonds et la forme. Le fonds c’est la réflexion de Bernard Maris sur l’économie et la manière dont la science économique en parle. Bien qu’il critique l’expertise des économistes, Bernard Maris est posé en expert par le réalisateur lui-même.  La première partie de cette anti-leçon, est consacrée à la méthode de l’analyse économique dominante : répétant toujours les mêmes choses quel que soit les sujets, derrière une apparente complexité des modèles, cette discipline est extrêmement pauvre en idées. Quel que soit le problème, on en appellera toujours au même type de solution : déréglementons le marché du travail, les services publics, privatisons la sécurité sociale et visons l’équilibre budgétaire. Il relève que le fonds de cette approche relève plus de la croyance religieuse que de l’analyse proprement dite. Il relève que principalement l’analyse économique est statique, qu’elle ne tient pas compte ni du temps ni de l’incertitude, et quand elle le fait, elle s’engage dans des voies extrêmement complexes parce qu’elles veulent préserver le noyau dur du paradigme. Bien qu’il n’insiste pas assez, un des points clés est la critique de la notion d’équilibre, il avance que l’économie est toujours en mouvement et donc en déséquilibre. C’est juste, c’est d’ailleurs pour cela que la monnaie et l’inflation sont nécessaires à la croissance. Le point qu’il aurait dû développer – et qu’il connaissait bien sûr, mais que le format ne lui permettait pas de le faire – est que le modèle de l’équilibre est fondé sur le premier principe de la thermodynamique, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de perte d’énergie : « rien ne se perd et rien ne se crée » avance Jean-Baptiste Say[5]. Or c’est maintenant contesté : selon le second principe de la thermodynamique, l’énergie s’épuise sans retour[6], ce qui veut dire qu’il n’y a pas de possibilité pour que l’équilibre revienne en permanence avec le temps qui passe. Déjà en 1844, Marx signalait que l’équilibre ne pouvait apparaître qu’accidentellement, tandis que le déséquilibre était la règle de l’activité économique[7].

    Le second aspect de cette intervention est l’analyse de la financiarisation de l’économie, avec les conséquences qu’on a connues depuis comme la répétition des crises financières, et particulièrement celle de 2008 dont nous ne sommes pas encore sortis. Prétendant expliquer, cette « science » obscurcit encore un peu plus les choses. Incapable de penser le temps et l’argent la pensée dominante finit par être juste le cache-misère des intentions politiques d’une classe particulière. Pour Bernard Maris, il s’agit plutôt d’une manière malhonnête de détourner de l’argent à l’ère de la désindustrialisation dans les pays occidentaux !

    Il est évident que Bernard Maris a été influencé par Jacques Sapir, que ce soit sur la question de la méthode, ou que ce soit sur la nécessité de sortir de l’euro[8]. Il reconnaitra d’ailleurs s’être trompé sur les conséquences de Maastricht, traité auquel il avait voté oui, comme il reconnaitra qu’il s’était trompé en votant aussi pour le TCE. Sa proximité intellectuelle avec 

    Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016 

    Il y a tout de même un point sur lequel Maris n’insiste pas assez, c’est que les recettes de la science économique dominante ne fonctionnent pas. Même s’il est contestable de rechercher la croissance du PIB, ce but n’est pas atteint contrairement à ce qui est promis, ce qui est vendu. Les faits invalident la théorie libérale : non, l’ouverture n’entraine pas la croissance, non la flexibilité du marché du travail n’engendre pas la baisse du chômage, et non encore la recherche de l’équilibre budgétaire ne permet pas la reprise économique. Or la théorie économique orthodoxe ne se pose pas la question de savoir pourquoi sa théorie est invalidée depuis au moins le début du XIXème siècle. L’autre point clé qui ruine complètement la théorie économique orthodoxe est qu’elle suppose le fonctionnement du marché indépendamment de l’Etat, comme si celui-ci ne venait se greffer qu’une fois le marché développé. Ce n’est pas exact ainsi que l’avait compris James Stewart[9] et Hegel[10] dans la critique d’Adam Smith, qu’on l’aime ou non le marché ne peut pas se développer sans l’Etat, et donc que celui-ci intervient forcément dans la détermination des prix, troublant la loi de l’offre et de la demande.

    D’autre part le film pose des questions de forme importantes. En effet, il s’agit d’un entretien qui a été filmé dans les locaux de Charlie, on pourra d’ailleurs apercevoir Cabu à un moment. Quasiment filmé en plans fixes, il a l’originalité si on peut dire de ne pas avoir travaillé sérieusement le montage et de le revendiquer comme l’expression d’une spontanéité évidente. Si bien qu’on a du mal parfois à suivre le jeu des questions et des réponses, le son étant particulièrement mauvais, intégrant les bruits de fon ou des morceaux de conversation qui ont lieu dans les locaux de Charlie. Brouillette a conservé des plans noirs et des plans blancs qui nous rappellerons le cinéma de Guy Debord, et aussi celui de Godard. Un peu comme si ces plans noirs visaient à montrer l’envers du décor, ou encore qu’ils mettaient l’accent sur ce qui était dit et non-dit. Ce genre de coquetterie nous a paru bien affecté. Manifestement revendiquer le film brut est là pour donner à croire que Brouillette possède un style particulier.

    Le film est entièrement négatif, en ce sens que si Bernard Maris critique fort justement l’économie réelle et la science qui la représente, s’il met l’accent sur l’impossibilité d’un tel système de se perpétuer, il n’avance pas de solution concrète pour avancer dans ce sens-là. Ce n’était pas le but de l’exercice bien sûr, mais néanmoins, si ces questions de l’après-libéralisme ne sont pas évoquées, c’est peut-être aussi que les solutions n’apparaissent pas clairement encore aujourd’hui. Dans son ouvrage Plaidoyer (impossible) pour les socialistes¸ publié en 2012, il revenait sur son parcours politique, enfant de mai 68, né dans une famille de gauche, il s’orienta comme beaucoup vers le PS, avant de s’en éloigner d’une manière un peu désabusée.

     Richard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016

     

     

     


    [1] Le Négationnisme économique, Flammarion, 2016. Sur cet ouvrage voir notre recension http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

    [2] Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (6e édition, 1790), Paris, éd. PUF, 1999. Sur ce thème on peut lire Alfred Hirschman, The Passions and the Interests: Political Arguments For Capitalism Before Its Triumph, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1977. Les passions et les intérêts : justifications politiques du capitalisme avant son apogée, PUF, 1997

    [3] Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Vrin, 2007.

    [4] Houellebeq économiste, Flammarion, 2014.

    [6] Cette idée a été développée par Nicolas Georgescu-Roegen dans The Entropy Law and the Economic Process, 1971, Harvard University Press. C’est la base de la réflexion moderne sur l’écologie.

    [7] Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Vrin, 2007.

    [8] Voilà l’hommage que Jacques Sapir rendit à Bernard Maris après son assassinat, http://russeurope.hypotheses.org/4425. Pour approfondir les idées de Bernard Maris, on peut lire l’excellent ouvrage de Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

    [9] Inquiry into the principles of political oeconomy, 1767, traduction française, Recherche sur les principes de l’économie politique et de l’impôt, Didot L’aîné, 1789. 

    [10] Principes de la philosophie du droit (en allemand, Grundlinien der Philosophie des Rechts), 1820, Gallimard, 1940.

     

    « Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS, 2016 »
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