• Revenu de base, revenu universel, Revenu sans condition, etc…

    La gauche a du mal à renouveler son discours. Et comme elle a abandonné l’idée de socialisme, il lui vient parfois des idées biscornues pour alimenter le débat et la dispute sans que cela débouche sur des solutions concrètes qui améliorerait l’état de la société. Depuis quelques temps, une idée est en train de devenir à la mode : donner un revenu à chaque individu quel que soit son niveau d’implication dans le système productif. Ils sont plusieurs à se disputer sur cette question, coupant les cheveux en quatre, ratiocinant à l’extrême sans se mettre d’accord sur rien. C’est un thème qui a beaucoup de succès dans les médias et que beaucoup de jeunes gens prennent pour une revendication subversive. En tous les cas, c’est une idée qui paraît moderne à première vue. En outre cette modalité permettrait de lutter sérieusement contre le chômage de masse.

    Au niveau européen il existe une pétition de l’initiative européenne pour un revenu de base qui a récolté un certain nombre de signatures en faveur d’une telle mesure. Elle aurait obtenu environ 100000 signatures au niveau de l’Union européenne dont 15000 en France. En Suisse le même type de démarche a récolté 100000 signatures, ce qui va permettre de soumettre l’idée à un référendum. En Allemagne l’idée est inscrite dans le programme des Verts mais aussi du parti Pirate.

    Mais qu’est-ce que c’est concrètement ? Il s’agirait de dissocier la rémunération d’un individu de son emploi ou de son travail. C’est une idée ancienne qu’on trouve d’abord chez Jeremy Rifkin dans un ouvrage préfacé par Michel Rocard. Elle a été reprise ensuite par le triste André Gorz. Elle est à mon sens un des résultats de la déconvenue des mouvements sociaux qui se sont effilochés après Mai 68. Elle émane de la deuxième gauche, justement celle qui craint surtout de réfuter la propriété des moyens de production et de  remettre en question les mécanismes du marché. C’est le résultat d’une réflexion sur le fait que le niveau de technologie est tellement élevé qu’il n’est pas possible de donner du travail pour tous, et du reste cette productivité élevé permet de redistribuer la richesse pour tout le monde. Mais cette idée a aussi sa source dans l’inscription attribuée à Guy Debord sur un mur de la rue de Seine au début des années cinquante. On sait que la trajectoire du théoricien de l’Internationale situationniste s’est accompagnée d’une volonté manifeste de réinvestir la sphère des loisirs. Mais bien évidemment pour qu’une société des loisirs advienne, il faut bien que quelque part les biens nécessaires à la vie soit produit. C’est là qu’intervient la technique. Or la technique est produite et dominée par ceux qui détiennent le capital qui possèdent les moyens de production et donc qui vont produire et orienter cette technique à leur profit.

    L’inscription fameuse de Guy Debord en 1953

    Cette idée sera abandonnée sous cette forme par Guy Debord lorsqu’il opérera avec l’IS le tournant politique. C’était la conséquence de sa fréquentation de Socialisme ou Barbarie. A partir de ce moment-là il reprit l’idée des conseils ouvriers. Ces conseils ouvriers qui furent expérimentés plus ou moins brièvement dans l’histoire, en Allemagne, en Russie, mais aussi en Espagne, supposaient que les ouvriers se réappropriaient les moyens de production pour leurs propres besoins. L’ultra-gauche y a vu là le moyen de se débarrasser du marché et de l’Etat dans un même mouvement. Refusant un socialisme autoritaire, ils y voyaient un moyen pour les prolétaires de construire la société nouvelle.

    La propriété des moyens de production

    Le principal point qui me fait m’opposer à l’idée d’un revenu universel, ou minimum sans condition, est d’abord l’abandon des vieilles revendications socialistes qui visent à se saisir collectivement des moyens de production, donc de combattre la propriété privée de ceux-ci. C’est pour moi une régression complète de la pensée. En effet au moment où on se demande comment et vers quoi on doit orienter la production et la consommation, il est évident qu’on ne peut laisser le système productif dans les mains de ceux qui le possèdent juridiquement. Le socialisme ne peut pas être une forme plus ou moins déguisée d’assistanat. Il doit permettre l’exercice de nos capacités créatrices, et comment y arriver sans un contrôle populaire sur le capital physique ?

    Le travail

     On comprend tout à fait bien que le travail dans la société capitaliste est une sorte de malédiction. La plupart du temps le salariat accompagne un emploi ennuyeux et souvent inutile. Mais refuser le travail dans la société capitaliste ne doit pas être confondu avec le refus de travailler en général. On peut par exemple revendiquer une baisse du temps de travail radicale, sans pour autant refuser de se rendre utile à l’ensemble de la collectivité. Le travail est aussi le lieu de la recréation du lien social. Les tenants du revenu de base comme Baptiste Mylondo pensent cependant que le lien social pourrait se renouveler dans la sphère des mouvements associatifs et du bénévolat. Ils supposent donc que l’individu à partir du moment où il existe n’a pas besoin de justifier de son utilité : comme l’économie est un circuit, le simple fait de dépenser l’argent qu’on a est utile.

    L’individualisation des revenus

     Sur le plan des revenus, cette idée d’un revenu universel s’inscrit également dans la consécration d’une individualisation croissante de la société. Elle suppose en effet que chacun, en toute indépendance de la collectivité puisse disposer à sa guise d’un revenu. C’est une autre manière de jouer l’individu contre la collectivité et de sacraliser en quelque sorte la dislocation du lien social. Mais c’est également une manière aussi de sanctifier le rôle de la monnaie qui est au fond le véhicule du développement du capitalisme. Le plus souvent les tenants du revenu de base inscrivent leur proposition dans la logique du marché : chacun disposant d’un revenu décent, libre à ceux qui le veulent de continuer à travailler pour augmenter ou compléter ces revenus. Cela ne pourrait pas manquer d’aggraver un peu plus la dualité de la société actuelle, entre ceux qui gagnent beaucoup et dépensent sans compter et les autres. Mais surtout cela n’entamerait en rien la domination de la marchandise dans la société capitaliste aujourd’hui

    Le financement d'une telle mesure

    Les chiffres les plus fantaisistes sur le montant d’un tel revenu courent. Ils vont de 400 euros chez Christine Boutin à 1750 euros chez les plus radicaux. Le plus souvent les défenseurs d’une telle mesure ils tournent plutôt autour du SMIC. Baptiste Mylondo avance qu’une partie de ces dépenses nouvelles seraient couvertes par la disparition d’autres formes d’allocations, comme par exemple le RSA qui n’aurait plus de sens. Le reste serait financé par une augmentation de la CSG. Le problème est que si un tel dispositif voyait le jour, on ne sait pas quel serait le nombre de demandeurs. Mais le point le plus troublant est sans doute que cette mesure ne pourrait être financée dans le système actuel européen fondé sur la compétitivité entre les salariés. On voit déjà que les allocations chômage sont contestées au nom de la désincitation qu’elle induirait vis-à-vis de l’emploi. La preuve que cette mesure est loin d’être subversive c’est que des politiciens de droite, peu suspects par définition de renverser le système, aient admis l’idée. On a cité le nom de Christine Boutin, on peut y ajouter aussi celui de Dominique de Villepin.

    Florilège

     Voici quelques exemples de ce que le confusionnisme peut produire en la matière.

    « Mais il faut se rendre à l’évidence, si nos sociétés richissimes ou supposées telles, ont besoin d’un revenu inconditionnel, c’est parce que la gratuité y a disparu, parce que la solidarité et l’entraide y sont des biens sociaux de plus en plus rares, tandis que l’exclusion et la « désaffiliation », y sont de plus en plus courantes. Si nous avons besoin d’un revenu inconditionnel, c’est parce que, victimes du règne de la marchandise, nous ne savons pas faire autrement… »

    Baptiste Mylondo, Pour un revenu sans condition, Editions Utopia, 2012

    Le raisonnement est curieux. Le revenu sans condition serait donc la compensation à notre soumission à la marchandise. Ce qui veut dire que Mylondo a abdiqué l’idée de reconstruire une société un peu plus humaine et solidaire. C’est une sorte de chantage : « donnez-nous de l’argent sans rien faire et on vous aide à faire tourner le système ». mais s’il est utopique de réclamer un revenu sans condition pourquoi ne pas revenir à une bonne vieille utopie qui viserait à engager une rupture avec le système capitaliste ?

    « Ce revenu doit être universel – accordé aux riches comme aux pauvres – pour permettre de dire plus facilement oui à des activités pas ou peu rémunérées qui en valent la peine, en particulier des stages et des emplois dont la productivité nette immédiate est faible mais qui incluent une bonne dose de formation.

    Ce revenu doit aussi être inconditionnel – accordé aux chômeurs volontaires comme aux chômeurs involontaires – pour permettre de dire plus facilement non à des emplois de piètre qualité intrinsèque et peu prometteurs en termes de formation et de promotion. »

    Philippe Van Parijs , Le monde, 13 décembre 2013

    Comme on le voit Van Parjis suppose que les riches et les pauvres doivent être traités sur un pied d’égalité. Ce qui veut dire qu’il ne remet pas en question les inégalités initiales dans la distribution des revenus, il ne la corrige même pas. Il suppose même qu’on pourra laisser la possibilité aux riches de devenir encore plus riches.

    Egalement, il suppose qu’il y a des chômeurs volontaires et d’autres involontaires. On ne sait pas dans quelles proportions. Ce qui laisse entendre qu’il y a des emplois à occuper en grand nombre, mais que la faiblesse des rémunérations dissuade les chômeurs de s’y présenter. Cette vision stupide du chômage est évidemment démentie par les données statistiques qui montrent que le chômage est lié principalement à la conjoncture : quand celle-ci s’améliore, le chômage baisse. Il n’y a donc pas de chômage volontaire. C’est une idée évidemment de droite.

     

    Liens

    http://revenudebase.info/

    http://blogs.mediapart.fr/edition/revenu-universel-de-base/article/120913/du-16-au-22-septembre-2013-semaine-internationale-du-revenu-de-base

    http://www.slate.fr/story/61823/revenu-base-gauche-peur

    http://alencontre.org/economie/droit-a-l%E2%80%99emploi-ou-revenu-universel.html

     

    Bibliographie

    Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La dispute, 2012

    Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995.

    Baptiste Mylondo, Pour un revenu sans condition, Utopia, 2012

    Jeremy Rifkin, La fin du travail, La découverte, 1996

    « Aurélien Bernier, La gauche radicale et ses tabous, Le seuil, 2013Addendum »
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  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Janvier 2014 à 18:51
    Un autre façon de voir le revenu citoyen
    Je comprends votre argumentation mais elle ne correspond pas à ma conception du revenu citoyen : Voir cette proposition : www.trazivbule.fr/revenu-d-inactivite.php Le problème du travail est qu’il est souvent confondu avec le salariat une soumission volontaire imposée par le manque de revenu. La validation de cette situation de dépendance est renforcée par le chômage qui dévalorise la personne qui le subit, alors qu’un revenu citoyen n’aura pas cette marque d’infamie. Le financement de ce chômage va en plus pénaliser ceux qui travaillent en leur imposant des baisses de salaire par le système des contributions sociales essentiellement assumée par le salariat. L’appropriation des moyens de production s’en trouve renforcée, car via le machinisme, le revenu des entreprises dépend plus du financement des actionnaires que du travail humain donc elles sont dépendantes d’autant plus des actionnaires que leurs salariés ce qui désarme leurs revendications. Ainsi la marchandisation du travail lui-même et même des entreprises retire toute écoute aux notions d’humanistes ou de respect de l’environnement. Il faut bien se rendre compte que ce système est moribond, et que cette appropriation des moyens de production est devenue secondaire par rapport à l‘appropriation des moyens de financement. Le travail dépend des entreprises qui dépendent des financiers, tout cet édifice étant construit sur une monnaie construite sur une confiance si fragilisée qu’elle devrait s’écrouler très rapidement. Ce n’est pas seulement parce qu’il touche de l’argent qu’un citoyen travaille sinon il n’existerait aucun bénévolat, et même le salarié a une part importante de son activité qui n’est pas lié à la recherche d’un revenu, mais est liée à la volonté de remplir son rôle social. Ce n’est pas parce qu’il touche de l’argent à ne rien faire qu’un citoyen ne se rendra pas utile aux autres. (A part quelques égoïstes ou paresseux extrêmes, mais ceux-ci savent déjà très bien agir de la même façon sans revenu citoyen). Délivré du souci de sa survie, les citoyens seront moins soumis aux valeurs de concurrence donc plus ouvert vers la reconstruction de liens sociaux. Rendre la parole aux citoyens est le premier but de ce revenu citoyen, car cela leur permet de se libérer du joug du salariat, cela leur rend une dignité pour les sortir de cette marchandisation de leur temps de travail. Reste à le financer, j’ai pour cela déjà développé plusieurs solutions, qui toutes tiennent compte de la mécanisation et de la fin évidente de cette course à la croissance. (Voir la TAC la TEB et la monnaie démocratique…) Détruire l’inégalité par une réappropriation des richesses, ne ferait que leur faire changer des mains, je suis convaincu que ces déséquilibres se réduiront que par des règles conduisant à l’équilibre. Donner le droit à la richesse comme le droit à la paresse, (à chacun sont choix) sans que l’un ai le sentiment de payer pour l’autre, et faire que la richesse soit le résultat d’un travail réel et d’une compétence, mais pas facilité par la richesse elle-même. Le revenu citoyen n’est donc pas destiné à prolonger ce système inégalitaire mais lui donne au contraire un changement de cap vers le retour à l’égalité. Je vous invite à un débat approfondi autour de ces réflexions. Trazibule
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