• Retour sur les privatisations

     Retour sur les privatisations

    J’ai signalé il y a quelques semaines que le gouvernement Valls s’apprêtait à reprendre le mouvement de privatisation des biens qui restent la propriété de l’Etat. De partout dans le monde ces mouvements de privatisation s’accélèrent, et on parle maintenant de privatiser la justice avec le développement des tribunaux arbitraux. Il n’y a pas un jour qui ne voit se développer l’éducation privée, la santé privée. Bref le capital privé colonise tout ce qui était encore il n’y a pas si longtemps du ressort de la puissance publique et qui petit à petit rentre dans la sphère privée. Des entreprises comme EDF ou GDF, fleurons de l’économie nationale, sont privatisées plus ou moins partiellement sans que leur prospérité puisse être rattachée au génie entrepreneurial du secteur privé. Quoi qu’on en pense, la logique n’est pas seulement économique – la soif des profits – mais elle est aussi politique : réhabituer le citoyen à respecter et à vénérer la propriété privée qui en avait pris un sacré coup durant les Trente Glorieuses. On reconnait un gouvernement de droite au fait qu’il privatise à tour de bras. Lionel Jospin a été le premier ministre qui a le plus privatiser sous la cinquième République.

    Retour sur les privatisations  

    Manifestation en Inde contre les privatisations en 2013 

    Que veut dire privatiser ? 

    Depuis une trentaine d’années on privatise à tour de bras dans le monde entier. Massivement les Français y sont opposés, comme y sont opposés les travailleurs et les citoyens d’autres pays dans le monde, mais elles se sont faites tout de même et probablement on peut voir que c’est par là que nous sommes entrés en « post-démocratie ». Massivement elles ont donné lieu à des escroqueries financières : c’est-à-dire que ces privatisations ont été de très bonnes affaires pour ceux qui ont acquis des entreprises ou des morceaux d’entreprises. Il faut bien comprendre qu’en règle générale les personnes ou les groupes de personnes qui achètent des entreprises à privatiser ne déboursent aucun argent. Cela se passe par le biais d’une structure de crédit qui permet par endettement de transférer la propriété d’un bien collectif qui appartient à la nation à des intérêts privatifs.

    Quelles sont les raisons avancées pour justifier les privatisations ? La première raison qui a été avancée en 1986, lors de la première alternance, c’est que l’Etat avait spolié les banques et les grandes entreprises nationalisées en 1983 et donc qu’il était normal que ce capital productif revienne dans les mains de ses légitimes propriétaires. Le second point avancé est celui du vieux Frédéric Bastiat selon lequel l’Etat serait incompétent pour gérer correctement une entreprise parce qu’il n’a pas le souci du profit et du rendement du capital. Bastiat ajoutait aussi que l’Etat était corrompu c’est pourquoi il fallait lui enlever des moyens à disposition.

     Retour sur les privatisations 

    Le second argument qu’on a mis en avant c’est que l’Etat étant endetté, il lui faut se séparer de ses biens. C’est encore aujourd’hui ce que demandent l’Eurogroupe et le FMI au gouvernement grec. Privatiser serait une manière de diminuer la dette. Cette assertion est un mensonge éhonté : il faut le dire clair et net : les privatisations accroissent la dette de l’Etat sur le long terme. Donnons un exemple simple : les autoroutes ont été privatisées et génèrent environ 15 milliards de bénéfices tous les ans. Or on nous dit que le capital qui a servi à l’acquisition des droits d’exploitation a été remboursé en 5 ans ! Comme ces privatisations ont été effectuées en 1995, soit il y a vingt ans, l’Etat s’est privé d’environ 150 milliards de recettes sur les dix dernières années. Et cela n’est que l’exemple des autoroutes. C’est un transfert de fonds publics vers le secteur privé.

    On pourrait multiplier les exemples à l’infini. D’ailleurs dans les anciens pays communistes, l’URSS en particulier, on a fait émerger grâce aux privatisations toute une classe d’oligarques qui sont devenus milliardaires du jour au lendemain grâce à leur proximité avec le pouvoir en place et sans bourse délié évidemment. Mais ce mouvement de spoliation du bien public s’est réalisé de partout de la même manière, dans la corruption et la concussion.

     

    Que dit la théorie économique ? 

    Si on excepte les libéraux comme Bastiat, la théorie ne dit pas qu’il faut privatiser. Par exemple Léon Walras, le père de l’économie moderne, considère que les nationalisations sont inévitables dès lors qu’on touche à un bien public – comme les réseaux de circulation – ou les monopoles naturels comme la terre par exemple. Pour lui la privatisation n’a de sens que dans le cadre d’un système de concurrence où les droits d’entrée sont faibles.

    On peut avancer deux arguments théoriques contre les privatisations. Le premier est une sorte d’effet d’éviction à l’envers. En effet en privatisant, le capital oisif, les capacités d’investissement du secteur privé viennent se porter sur des entreprises qui existent déjà, privant l’économie de capacités de création dans les secteurs d’avenir. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas là une explication au ralentissement de la croissance que nous constatons depuis une bonne trentaine d’années. Le second argument est que les privatisations transfèrent l’endettement de l’Etat vers le secteur privé et donc renforcent l’endettement global de la nation. Cet endettement se remboursera en partie en abaissant les salaires et en pesant sur les conditions de travail.

     Retour sur les privatisations 

    Dans le graphique ci-dessus, vous remarquerez que le développement continu du crédit privé, celui qui est distribué par les banques est directement à l’origine de la croissance continue de la dette publique. C’est vrai pour la France, mais aussi pour l’ensemble des autres pays du monde. 

    L’aspect politique des privatisations 

    C’est tout aussi important que sa dimension économique. En effet, en privatisant on réduit le périmètre de l’Etat et par là on le prive d’une politique économique et industrielle qui tienne aussi compte des intérêts de la collectivité. Et l’affaiblissement de l’Etat contribue à renforcer les prérogatives des marchés. L’Union européenne agit dans ce sens depuis une bonne trentaine d’années en poussant les Etats à privatiser à tour de bras, au nom de la sacro-sainte concurrence. C’est au nom de ce principe abstrait qu’on privatise des biens qui se trouvent être non seulement des propriétés collectives, mais aussi en situation de monopole naturelle où justement il ne peut pas y avoir de concurrence. C’est le cas des réseaux de distribution d’eau, d’énergie ou encore des sempiternelles autoroutes. On note évidemment que la privatisation des réseaux a été vendue aux naïfs citoyens comme une possibilité de faire baisser les tarifs pour les usagers et donc par la voie d’une rationalisation des coûts qui serait intrinsèque au secteur privé, une possibilité d’améliorer le pouvoir d’achat des consommateurs. Les résultats ont de partout dans le monde été désastreux. Non seulement les tarifs appliqués aux services privatisés ont de partout explosé, mais en outre, ils se sont dégradés considérablement. Que ce soit en ce qui concerne l’électricité, l’eau, les chemins de fer et maintenant l’armée comme aux Etats-Unis.

    Mais ce mouvement très large et qui n’est pas fini a aussi le résultat d’accroître le poids des multinationales dans les négociations avec l’Etat. Et de renforcer l’idée que la propriété privée des moyens de production serait un état de nature. Dans la volonté de déposséder les citoyens d’un rôle politique décisif, la privatisation est l’autre face de la mondialisation.

    Il est d’ailleurs assez étrange de voir que la gauche et l’extrême-gauche ne se sentent pas plus mobilisées pour défendre le bien public et s’opposer aux privatisations, alors que tous les sondages montrent que les Français sont particulièrement sensibles à ce sujet. Ensuite le PS a beau jeu de dire que s’il vire à droite, vers un libéralisme décomplexé à la Reagan-Thatcher, c’est qu’il est à la poursuite de ses électeurs ! Mais ceux-ci n’ont jamais été favorable à la moindre privatisation. 

    Liens 

    http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20141218trib637d7d9d0/autoroutes-l-etat-paie-l-erreur-de-dominique-de-villepin.html

    « ActualitésActualité »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :