• Retour sur La sociale, film de Gilles Perret

     Retour sur La sociale, film de Gilles Perret

    J’ai déjà dit tout le bien qu’il fallait penser du film de Gilles Perret en tant qu’instrument de réflexion et support de la mémoire de l’histoire sociale[1]. Depuis cette date le temps a passé, les élections présidentielles aussi. Le film a connu un beau succès un peu partout en France, et moi-même je l’ai accompagné en animant des débats dans les cinémas du Sud Est qui le projetaient. Le public a été nombreux, très motivé, posant des questions pertinentes, avançant des idées de solution pour résoudre l’épineux problème du financement de la Sécurité Sociale. Sa carrière en salle touche un peu à sa fin maintenant, mais le DVD qui va sortir ces jours-ci va permettre d’en continuer la diffusion.

    La première évidence est que ce film touche un public très large, au-delà des habituelles divisions qui traversent le peuple de gauche. J’ai en effet présenté ce film devant des publics de syndicalistes cégétistes – très fier que la CGT ait été le premier syndicat à soutenir le développement de la Sécurité Sociale et à la mettre en place, des militants mutualistes, des associations de citoyens, des mélenchonistes et même devant des publics de lycéens ! Chaque fois le public était assez ému de découvrir ces héros très particuliers de la lutte des classes, Ambroise Croizat qui fut le ministre communiste qui travailla à la mise en place effective de ce grand projet, ou Jolfred Fragonara qui fut le premier dirigeant de la Sécurité Sociale dans le département de la Savoie. Je crois qu’une des images les plus émouvantes de ce film est l’enterrement de Croizat suivi par une foule considérable et émue.  

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    On peut penser aussi que si le film a eu un aussi bon accueil c’est également à cause des projets des candidats de la droite, Fillon et Macron, qui menacent directement ce système auquel le peuple français est très attaché au nom d’une logique économique et comptable assez peu claire. En vérité le plan de déconstruction de la Sécurité Sociale qui a commencé en 1967 avec les ordonnances Pompidou, est un des axes de la politique européenne. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, l’a répété encore il y a quelques jours, les dépenses publiques sont trop élevées en France[2]. Mais ce qui déplait au patronat dans ce système c’est que la Sécurité Sociale c’est d’abord une sorte de gestion collective d’une partie du salaire, ces cotisations que Macron, en bon porte-parole de la droite affairiste, appelle « charges sociales », comme si elles pesaient indûment sur les seules épaules des chefs d’entreprises ! C’est toujours au nom de la compétitivité et de l’emploi qu’on refuse les lois sociales : si on avait écouté ses mauvaises sirènes, aucune loi sociale n’aurait été votée depuis 1848 ! Il faut inlassablement rappeler que si ces « charges sociales » étaient privatisées pour le plus grand bonheur des groupes d’assurances privées, Juncker ne trouverait rien à redire à leur niveau élevé. Mais il faut rappeler que globalement la Sécurité Sociale est très efficace et ses frais de gestion sont peu élevés.

    Ce n’est pas dans un but d’efficacité économique et sociale[3] que la droite vise une privatisation latente de la Sécurité Sociale, son but est double :

    1. Pour les grands groupes d’assurances privées mettre la main sur une partie du pactole de la Sécurité Sociale ;

    2. Faire baisser les salaires par le biais de la baisse des « charges ».

    Si je rappelle cela c’est que probablement Macron va prononcer des ordonnances qui iront dans le sens d’abord de la baisse des charges, celle-ci étant compensée par une hausse la TVA « sociale » qu’on essaie d’imposer maintenant depuis 10 ans. Il s’agirait alors d’un transfert des entreprises vers les ménages donc d’une baisse réelle et certaine de deux ou trois points de pouvoir d’achat. Macron présentera cela sans doute comme une nécessité d’efficacité pour à la fois assurer la couverture sociale, mais aussi pour améliorer la compétitivité des entreprises françaises.

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    L’autre aspect positif du film de Gilles Perret et de montrer concrètement ce qu’est un syndicalisme offensif et créatif. Evidemment au moment de la création de la Sécurité Sociale, nous sommes en 1945-1946 dans un contexte favorable. Mais aujourd’hui la CGT ne représente plus que 650 000 adhérents, contre 10 fois plus en 1946. Aujourd’hui les syndicats – je ne parle pas bien entendu du syndicat jaune CFDT – sont plutôt sur la défensive, dans un contexte de défense des acquis. Pourtant lorsqu’il s’agit de défendre le droit du travail ou la Sécurité Sociale, les manifestations sont massives, et les sondages montrent un fort taux d’adhésion. Il y a donc à mener une réflexion sur ce que doit être le syndicalisme aujourd’hui dans un contexte d’attaques répétées contre le monde du travail, mais aussi dans ce contexte particulier de désindustrialisation accélérée.  

    Retour sur La sociale, film de Gilles Perret

    Je profite de ce petit billet pour rappeler la qualité des intervenants dans le film de Gilles Perret. Bien sûr Fregonara dont j’ai déjà parlé, et qui est malheureusement décédé depuis la fin du film, mais aussi Michel Etievent qui a écrit un très beau livre sur Ambroise Croizat qu’on peut se procurer aujourd’hui dans une nouvelle version. Les autres universitaires sont aussi très bien, et démontrent qu’on peut faire ce curieux métier tout en conservant une conscience de classe : Colette Bec qui a écrit un passionnant ouvrage sur la Sécurité Sociale qui introduit l’idée que celle-ci introduit dans l’entreprise la démocratie, soit qu’elle est un complément nécessaire à la démocratie politique. Egalement on notera les interventions très pertinentes de Frédéric Pierru et de Bernard Friot qui rappelle utilement comment dans la lutte des classes la bourgeoisie tente de voler la mémoire des luttes, notamment, ici, en faisant presque disparaître Ambroise Croizat de l’histoire sociale, mais aussi les capacités créatrices de la classe ouvrière lorsqu’elle décide de prendre son destin en main.    

    Retour sur La sociale, film de Gilles Perret

    C’est un film que j’ai vu et revu avec plaisir, une belle œuvre de cinéma politique et dont le succès sera selon moi durable. Il me reste plus qu’à vous donner le lien pour l’achat du DVD qui devrait être disponible à partir du 15mai. C’est ici :

    http://www.cp-productions.fr/boutique/?fond=produit&id_produit=30&id_rubrique=5#.WRfqIuvyiUn

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    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/la-sociale-gilles-perret-2016-a127265540

    [2] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/juncker-a-macron-les-francais-depensent-trop-707861.html

    [3] Le système de Sécurité Sociale français est sans doute l’un des plus efficace au monde comme le soulignait Paul Krugman dans son ouvrage L’Amérique que nous voulons, Le Seuil, 2008

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