• Réforme, socialisme, gauche radicale: le sens des mots de la bourgeoisie

     

    Au-delà des choix politiques et des analyses, notre monde moderne fabrique et détourne du langage qui fut longtemps celui des opprimés. Ce détournement à vaste échelle fait qu’on ne sait plus de quoi l’on parle. Or évidemment, les choses ont besoin d’être nommées avant que d’être analysées. Je ne suis pas le premier à m’insurger contre l’usage d’une Novlangue[1] qui consiste à consolider le pouvoir des classes dominantes. Mustapha Khayati avait écrit un article important, une sorte de préface à un dictionnaire, intitulé les mots captifs[2].  

     

    Le déclin de la pensée radicale accroît considérablement le pouvoir des mots, les mots du pouvoir. « Le pouvoir ne crée rien, il récupère. » (cf. I.S. 8). Les mots forgés par la critique révolutionnaire sont comme les armes des partisans, abandonnées sur un champ de bataille : ils passent à la contre-révolution ; et comme les prisonniers de guerre, ils sont soumis au régime des travaux forcés.

    Mustapha Khayati

     

    Ce n’est pas un sujet nouveau, mais il me semble qu’auparavant le mensonge linguistique n’avait jamais été aussi loin. Donnons quelques exemples et corrigeons notre époque dans sa langue et dans son usage. C’est un combat quotidien, et il convient de refuser catégoriquement l’usage des mots tel que nous l’impose les classes dominantes à travers ses médias.

     

    La réforme

    Qui n’accepte pas la réforme n’est pas moderne. Cette antienne on la connaît depuis longtemps. Réformer voudrait dire s’adapter et aller dans le sens du progrès. C’est du moins le sens de ce mot en politique. En vérité la réforme est un terme qu’on emploie aussi pour les animaux qui ont trop servis, qui sont usés et qu’il faut envoyer à l’abattoir.

    Jusque dans les années quatre-vingts, la réforme signifiait une production accrue de lois et de règles qui allaient dans le sens de l’intérêt des classes inférieures. Par exemple, la mise en place d’un salaire minimum – en dessous duquel l’employeur ne pouvait pas descendre – était une réforme. Et ceux qui refusaient la réforme étaient dénoncés comme des conservateurs puisqu’ils voulaient conserver leurs privilèges et les règles sociales et économiques qui les consolidaient. Ce retournement est bien la preuve que le mot conservateur a conservé sa puissance négative. 

     

    Depuis les débuts de la contre-révolution conservatrice, la réforme va, au nom de la liberté des individus, dans le sens d’une diminution des règles. Le FMI, l’Union européenne et toutes les boutiques qui travaillent pour l’accumulation du capital, réclament des « réformes structurelles »[3]. C’est-à-dire à un retour vers les règles sociales et économiques qui régnaient au XIXème siècle. Il est supposé que nous allons de l’avant ainsi, bien que les résultats économiques et sociaux soient désastreux. Ainsi on voit des prétendus socialistes, des socialistes d’un nouveau genre comme Pascal Lamy, Philippe Aghion et quelques autres nous proposer une réforme du marché du travail qui par exemple en finirait avec le SMIC. Comme on le voit la réforme proposée s’inscrit dans l’ide de privilégier les intérêts de l’entreprise – entité du reste assez floue – et non plus les travailleurs.

    Prenons un autre exemple celui des privatisations, exercice auquel le gouvernement de Lionel Jospin s’est beaucoup livré, sans qu’on en connaisse la raison. C’est considéré comme « moderne », donc comme allant dans le sens de l’histoire. Mais à moins d’être idiot, on se rend compte que les nationalisations n’ont pas pu être mises en place avant les privatisations. Et en réalité ce sont les nationalisations qui sont forcément la conséquence des privatisations. Les nationalisations sont forcément plus modernes que les privatisations. Et donc si on voudrait réformer dans le sens de la modernité représentée par le sens de l’histoire, il conviendrait plutôt d’envisager un dépassement des nationalisations, mais au-delà de la propriété privée, quelque chose de nouveau, plutôt que d’un misérable retour en arrière.

    Du temps où les conservateurs ne s’étaient pas saisis encore de ce mot, le mot réforme avait un tout autre sens. Il était un simple moyen pour aller au socialisme, une manière d’éviter une révolution sanglante pour construire un système social nouveau inéluctable. C’est d’ailleurs le thème de l’ouvrage de l’économiste Joseph A. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie publié en 1942. 

    Le socialisme

    Comme on le sait le socialisme est un mot qui à l’origine recouvre d’abord l’idée d’une mise en commun des moyens de production, donc de lutter contre la propriété privée des moyens de production. Cette lutte est définie dans sa nécessité de plusieurs manières, mais elle revient toujours à dire que la propriété des moyens de production engendre des inégalités qui sont injustes et également que cette privatisation est source de gaspillages, notamment pour cause de concurrence qui nécessairement détruit le capital des entreprises les plus faibles. On pourrait dire d’ailleurs que si le langage de la bourgeoisie met en scène la concurrence, elle se sert pourtant aussi de la coopération, ne serait-ce qu’à travers la division du travail. C’est pourquoi Marx pensait voir sous le capitalisme poindre les prémisses d’une société socialiste.

    Le socialisme prône donc la coopération contre la compétition. On peut discuter autant qu’on veut des méthodes et des voies qu’il faudrait suivre pour y arriver, mais le socialisme est nécessairement le développement de la coopération, et le refus qu’une fraction particulière de la société s’approprie le résultat du travail d’autrui.

     

     Or aujourd’hui le « socialisme moderne », celui de Valls[4], d’Hollande et de quelques autres voudraient nous faire croire, se résumerait à une défense des entreprises plutôt que des travailleurs, et à améliorer la compétitivité de celles-ci sur les marchés internationaux. C’est ce positionnement mensonger qui explique fondamentalement et non pas à la marge le naufrage du Parti « socialiste », et non pas le fait que le peuple aurait décidé une fois pour toute de voter à droite. Ce qui est assez paradoxal, c’est que justement ce reniement du « socialisme » intervient alors même que le capitalisme affronte une de ses plus graves crises et que ses fondements sont remis en question un peu partout. Pour le coup, on peut dire que le PS n’est pas du tout moderne et que sa cécité l’empêche de se projeter vers l’avant.

    La bataille est d’importance, d’ailleurs Manuel Valls hésite, il voudrait bien abandonner le mot « socialisme ». Mais il sait que de se dire de gauche ou encore de se dire social est un marqueur pour former une opposition lorsque la droite décomplexée est au pouvoir. Alors on ajoute des mots à « social », on parle à tort de social-démocratie ou de social-libéralisme. Ce sont des oxymores, aussi incongrus que « croissance négative » pour parler comme les économistes qui n’osent employer le mot de dépression, ou même de récession. Cette deuxième gauche pourrie qui n’a de gauche que le nom, a mis la main sur le PS, lui imposant de se plier à la logique de la nécessité : le monde change, adaptons-nous à la mondialisation et à ses exigences. On voit le glissement puisqu’originellement les socialistes ont pour vocation non pas de s’adapter à la situation, mais à construire un mode nouveau. Le discours de l’adaptation nécessaire est comme celui de  la compétitivité, un discours de droite, un discours bourgeois, un discours réactionnaire. Les conservateurs et les bourgeois prétendent que c’est comme ça on n’y peut rien, il y a toujours eu des riches et des pauvres, nous vivons finalement dans le meilleur des mondes. Les socialistes,  radicaux ou non, pensent qu’à l’inverse on peut agir sur le monde et l’adapter à nos désirs comme à nos besoins. Les conservateurs sont pessimistes sur les capacités de nous soustraire à une réalité qui nous écrase, les socialistes au contraire sont optimistes et pensent que la réalité peut être positivement transformée.

     

    Gauche radicale

     

    Cependant la bourgeoisie a gagné une bataille très importante en désignant tout ce qui est à gauche du PS comme étant une « gauche radicale ». Donc on désignera des partis très réformistes et médiocrement pugnaces contre le capitalisme et ses institutions comme formant la « gauche radicale ». On mettra dans ce sac aussi bien les restes du PCF que Mélenchon ou encore Syriza. C’est un mensonge, mais c’est un mensonge auquel certaines personnes pourtant bien intentionnées se prêtent assez facilement. Par exemple, Aurélien Bernier titre son dernier ouvrage, La gauche radicale et ses tabous[5]. C’est un ouvrage que j’apprécie par ailleurs, mais qui cède à la tentation d’utiliser les mots de la bourgeoisie. En vérité la bourgeoisie a catégorisé les partis de la gauche « molle » de gauche radicale pour s’en servir de repoussoir. Un peu comme quand l’UMP au moment des élections reprend les mots de coalition socialo-communiste pour désigner la gauche de gouvernement, comme si celle-ci était encore bolchévique.

      

    Front populaire


     Mai 68

     

    Il y a une soixantaine d’années, le terme « gauche radicale » désignait tout ce qui se trouvait à gauche du PCF et qui contestait l’idée d’aller au socialisme par la voie parlementaire en se privant d’une bonne petite révolution. La gauche radicale remettait en question les institutions et notamment la démocratie bourgeoise qui à l’évidence est aujourd’hui tellement à bout de souffle qu’on la remplace par des traités.

    Or bien entendu, cette gauche radicale dont on parle aujourd’hui n’a rien de radical – le terme radical signifiant qu’on doit se saisir des problèmes à la racine et donc ne pas transiger avec les formes bourgeoises du pouvoir. Mélenchon sous ses airs de grande gueule est en fait un grand timide, il est « rose » profondément attaché aux institutions dans lesquelles il baigne depuis tout petit, tellement même qu’il n’ose pas imaginer remettre en questions les acquis tout à fait  imaginaires de l’Union européenne. Tsipras, le flamboyant représentant de Syriza, est de la même veine, il n’ose pas proposer que la Grèce sorte d’une institution, l’Union européenne, ou de l’euro, qui pourtant l’étrangle et la saigne jour après jour, la renvoyant dans les limbes des pays en voie de développement.

     

    Grèce 2012

     

    En conclusion, on réservera la locution « gauche réformiste » à Mélenchon, le PCF, celle de « gauche radicale », aux organisations et aux personnes qui contestent les institutions et qui veulent en changer « radicalement ». On appliquera au PS, aux écolo de EELV et à Daniel Cohn-Bendit qui fut considéré bien à tort comme un héros de Mai 68, la terminologie de Frédéric Lordon, « droite complexée » par opposition à la droite de type UMP qui affirme haut et fort son amour pour les inégalités et pour le pognon.

    A mon sens, lutter pour « parler propre » c’est un combat de tous les jours, et il faudrait l’étendre à d’autres mots, comme par exemple à démocratie, à austérité, voire au mot de liberté. La discussion pied à pied des termes même du vocabulaire qu’on utilise tous les jours sans trop faire attention est une nécessité et un combat de longue haleine. Mais le fait qu’aujourd’hui même la bourgeoisie détourne le langage de ceux qui l’ont contestée est quelque part aussi le signe d’une défaite pour elle-même, puisqu’elle ne peut plus vanter ses propres mérites, sans les travestir des oripeaux de la réforme, du socialisme et de la nécessité de lutter contre une menace extérieure.



    [1] Le terme de Novlangue est tiré du roman de George Orwell, 1984, publié en 1944.

    [2] « Les mots captifs, préface à un dictionnaire situationniste », in, Internationale situationniste, numéro 10, 1966. 

    [3] C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait les gens de droite au fait qu’au mot réforme ils ajoutent structurelles, ce vocabulaire qui se voudrait neutre, est un euphémisme qu’on peut traduire par : diminution de la protection sociale, abaissement du service public et déréglementation du marché du travail.

    [4] A l’Université du MEDEF en 2014, Manuel Valls s’est exclamé : « Moi, j’aime l’entreprise », et bien nous non !

    [5] Le seuil, 2014.

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  • Commentaires

    1
    Lundi 15 Septembre 2014 à 09:41
    Mots détournés et sens retournés
    J’ai également analysé de nombreux détournements de mots, exemple « économie libérale » nie la notion d’économiser et nie beaucoup de libertés, c’est exactement le contraire de ce que cela devrait signifier, ou ces « plans de sauvegarde de l’emploi » signifiant exactement l’opposé : des licenciements massifs. Mais je suis aussi frappé de voir l’évolution des termes appliqués à la même pratique : Il est très grave d’avoir remplacé « Instruction publique » donc construire pour le bien public, par « éducation nationale » textuellement conduire vers le nationalisme. Le paysan (pays paysage) devenu agriculteur (Le regard fixé sur sa terre), puis exploitant agricole (le regard fixé sur les rendements comptables de sa terre). Le « directeur du personnel » s’intéressait aux personnes de l’entreprise, devenu « directeur des ressources humaines », son rôle se limite au seul profit que ces personnes peuvent dégager, le sigle « DRH » évite même de prononcer le mot « humain ». Observez comment exprimer le temps qu’un être humain consacre à être utile à la collectivité (je ne sais même plus quel mot employer !) Autrefois c’était un métier qui plaçait l’honneur d’un homme dans son rôle social, ensuite c’est devenu un travail associé à l’idée d’une forme de torture, suite ce n’est qu’un emploi, la soumission à un patron, et de plus en plus un job c'est-à-dire faire n’importe quoi pendant quelque temps pour avoir de quoi vivre. Nous pourrions écrire un dictionnaire des mots détournés et des sens retournés.
    2
    Peretz
    Lundi 15 Septembre 2014 à 10:44
    Réforme
    Effectivement la sémantique est une bonne indication de l'évolution de la société. Du moins en France. Qu'en est-il des pays anglo-saxons ? Aux U.S.A le socialisme est assimilé au communisme destructeur donc du libéralisme.
    3
    Peretz
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 16:37
    Sémantique
    Il y a aussi une expression qui m'amuse, si j'ose dire, depuis 40 ans : il faut "redresser la France" disent tous les politiques! Trop penchée à gauche ou à droite ? Heureusement la la Pen viendra pour la faire marcher droit !!!
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