• Réchauffement climatique, progrès technique, décroissance et misère politique

     Réchauffement climatique, progrès technique, décroissance et misère politique

    La lutte contre le réchauffement climatique 

    A la fin du mois de novembre 2015, il y aura à Paris une conférence importante dite COP21 sur le climat. Le but officiel est de réunir les différents pays pauvres et riches et de faire en sorte que des solutions sérieuses apparaissent pour lutter contre le réchauffement planétaire. En effet, il est avéré – quoiqu’en disent quelques « scientifiques » – que si on les laisse les choses continuer du même train, le réchauffement planétaire rendra la vie impossible : 

    - une hausse trop importante de la température entrainerait un affaiblissement radical des rendements agricoles, et aggraverait les tensions en matière alimentaire ;

    - de nombreux pays connaitraient une pénurie d’eau ;

    - les déplacements de populations s’accéléreraient, générant des conflits nombreux ;

    - la pauvreté et les inégalités augmenteraient ;

    - une partie de la faune et de la flore disparaitrait.

    Tout cela est bien connu et détaillé par les rapports alarmistes du GIEC (Groupement d’Experts Indépendants sur l’évolution du Climat) qui travaille sous l’égide de l’ONU. Ces rapports ont commencé à être publiés en 1988 – soit il y a presque trente ans. Ils ont eu pour conséquences des grandes messes où des soi-disant mesures ont été décidées dans des protocoles qui n’ont pas toujours été signés par les pays les plus pollueurs comme les Etats-Unis. Ces mesures consistent à trouver des solutions principalement à l’émission de gaz à effet de serre (GES).

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    Le marché dans toute sa splendeur inefficace 

    Les échecs de ces sommets de la bonne conscience écologique sont bien connus : non seulement ils sont les résultats de la mauvaise volonté des hommes politiques sous l’influence des lobbies industriels, mais aussi de la manière de penser le développement économique. En effet les solutions avancées se doivent d’être compatibles avec les lois du marché. Par exemple, on pourrait penser qu’un pays comme la France pourrait mettre en place une taxe écologique à l’entrée de son marché et renchérissant le coût des produits qui sont fabriqués sans tenir compte des normes environnementales. Mais cela n’est même pas envisagé parce que cela serait contraire aux accords de libre-échange de l’OMC et selon ces experts cela ralentirait la croissance en renforçant le protectionnisme. C’est une lecture purement idéologique parce que même en faisant abstraction de cette idée loufoque de viser la croissance en permanence, il n’y a jamais eu de lien établi entre ouverture et croissance. Dans un livre assez récent, Nicholas Stern et Roger Guesnerie débattaient sur les solutions que nous pouvons adopter pour faire évoluer les choses dans le bon sens[1].  Leur volonté manifeste n’était pas de trouver des solutions de rupture, mais des solutions de transition, c’est-à-dire qui restent compatibles avec la logique du marché. Comme si celle-ci était indépassable. Pour l’un – Roger Guesnerie – les taxes étaient la solution, puisque ces taxes compenseraient « les effets externes négatifs » qui ne peuvent pas être pris en compte par le marché ; pour l’autre – Nicholas Stern – la solution est de développer des marchés de la pollution, par exemple en étendant le marché du carbone. En réalité les deux solutions sont tout aussi mauvaise parce qu’elles n’introduisent pas ce qui est fondamental : une rupture avec les exigences du marché et de la consommation.

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    Il est vrai que remettre en question le système des besoins est assez difficilement pensable, tant on a pris l’habitude de laisser croire que celui-ci était guidé par les désirs individuels, comme si ceux-ci pouvaient exister indépendamment du système de la production. C’est un thème bien connu de la critique de la société de consommation et qui a été popularisé par John K. Galbraith qui parlait de filière inversée pour désigner ce phénomène selon lequel à l’âge d’abondance de marchandises, ce n’est plus le système des besoins qui détermine ce que les entreprises produiront, mais au contraire ce sont les grandes firmes qui détermineront ce que les consommateurs achèteront.

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    En Chine la foule se presse pour le lancement du Iphone 4S 

    Il est assez évident qu’on peut organiser la société dans les pays riches en consommant beaucoup moins qu’on ne le fait. Chacun peut faire la liste des produits inutiles qu’il consomme. C’est vrai aussi pour les plus hostiles à la société de consommation. Regardons autour de nous : on change en permanence notre téléphone portable, on surconsomme des produits cosmétiques sensés améliorer notre apparence ou masquer nos odeurs, on mange aussi beaucoup trop et beaucoup trop de produits frelatés de l’agro-industrie. Tout cela est bien connu. On a commencé à critiquer massivement la société de consommation à la fin des années soixante, et naïvement nous croyions à cette époque que le monde se détacherait peu à peu de cette maladie de la consommation. Guy Debord avait rédigé un article pour le numéro 12 de l’IS, Le commencement d’une époque. Il y annonçait le début d’une lutte frontale contre la marchandise. Cette vision des choses a été erronée. 1968 a été le début au contraire du développement de la société de consommation. C’est bien vers cette époque que la croissance des températures prend une allure alarmante. Il faut croire qu’on n’avait guère compris les mécanismes sous-jacents de la consommation.

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    A part quelques attardés stipendiés par les lobbies industriels comme Claude Allègre ou Vincent Courtillot[2] dont la réputation de vieux cons n’est plus à faire, l’ensemble de la communauté scientifique a fait le constat d’une impossibilité de continuer la croissance économique pour cause de limitation des ressources naturelles et pour cause de réchauffement climatique. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les défenseurs du libéralisme sont également les tenants des thèses « climato sceptiques »[3]. On se trouve donc en face de deux thèses : pour les uns la croissance économique ne saurait être infinie étant donné que les ressources naturelles de la planète sont limitées, et pour les autres, il suffit pour continuer ce mouvement sans fin d’utiliser des technologies plus économes en énergie et en matières premières et aussi de « dématérialiser » la croissance[4]. Mais les preuves qu’une telle croissance est possible n’existent tout simplement pas : cette idée repose sur la croyance quasi-religieuse selon laquelle les « savants » – entité déconcertante autant que floue – découvriront en temps et en heure les solutions techniques à nos problèmes pour peu qu’on investisse suffisamment dans la recherche. Evidemment il est assez facile de montrer que quand bien même des solutions techniques existeraient, il n’est pas sûr qu’elles puissent être mises en œuvre avant la catastrophe finale. 

    Les chemins escarpés de la décroissance 

    Serge Latouche s’en est pris depuis longtemps à l’idée même de développement économique depuis longtemps : à cette croyance finalement que le règlement des problèmes du monde provient de cette religion du progrès par le biais de l’accumulation des richesses. Il est venu à cette conclusion à partir de l’échec des politiques de développement dans les pays pauvres. L’impossibilité de résoudre les questions de la pauvreté provenant d’abord et principalement de cette volonté de vouloir que les pays les plus pauvres suivent finalement la même trajectoire que celle que nous avons suivie en Occident. Même si c’est avec un appareillage différent de celui de Marx, il traduit l’idée qu’on trouve chez ce dernier du fait que la richesse crée nécessairement la pauvreté[5].

    Cette idée a été développée d’une autre manière déjà par Nicolas Georgescu-Roegen au début des années soixante-dix qui part de l’idée que le processus de production à l’échelle planétaire suit une loi d’entropie qui fait que les ressources naturelles ne reviennent jamais dans le circuit économique et donc que la déperdition d’énergie dans le système condamne à terme la croissance. Les processus de production étant interdépendant à l’échelle du monde il est illusoire de croire que les pays riches puissent continuer à inscrire leur histoire dans une courbe de croissance économique, comme il est illusoire de croire que les pays en voie de développement trouveront leur voie en suivant le modèle de développement de l’Occident.

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    La solution n’est pas technologique, même si ici et là on peut remplacer des technologies énergivores par des technologies plus économes. Elle est politique, c’est-à-dire qu’elle passe par la remise en question non seulement du système des besoins, mais aussi par un contrôle amélioré des technologies utilisées. Or, la technologie n’est jamais neutre. Elle est dépendante de son financement et de sa mise en œuvre.

    Beaucoup de gens militent pour la décroissance, sans trop comprendre ce que ça peut bien signifier. Le premier point est que la décroissance nous l’avons aujourd’hui, mais dans le cadre du libéralisme, c’est-à-dire que nous sommes dans un système qui diminue d’abord les consommations des plus pauvres et qui continue par ailleurs à creuser les inégalités. Il va de soi que le premier constat qu’on peut faire est que la décroissance réussie passe par un nouveau partage de la richesse puisque ce ne sont évidemment pas les plus pauvres qui peuvent diminuer radicalement leurs consommations.

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    Ce n’est donc ni intellectuellement, ni techniquement que la décroissance est difficile, c’est du point de vue du lien social ou encore du point de vue politique. Les individus étant atomisés dans la société moderne, ils n’ont de relation entre eux que principalement par le biais de la consommation. Leur demander de changer de mode de vie est donc très difficile. C’est seulement dans la refondation du lien social qu’un autre chemin est possible. D’ores et déjà on peut commencer par favoriser les productions locales au détriment des productions qui viennent de loin – c’est une des raisons d’ailleurs de quitter l’Europe au plus vite. On peut mener une campagne contre les déplacements inutiles : montrer comment il est laid, destructeur et stupide de faire du tourisme. On peut mener sur ce point une campagne à la manière de ceux qui critiquent frontalement la consommation de viande d’animaux morts, ou de ceux qui se sont attaqués à la corrida. Car lutter contre les déplacements motorisés, c’est obligatoirement favoriser les relations sociales à une échelle plus petite.

     

    Bibliographie 

    Guy Debord, « Le commencement d’une époque », in, Internationale Situationniste,  n° 12, 1969

    Roger Guesnerie et Nicholas Stern, Deux économistes débattent du réchauffement climatique, Le Pommier, 2012

    John Kenneth Galbraith, L’ère de l’opulence, Calmann-Lévy, 1961

    Nicolas Georgescu-Roegen, The entropy law and economic process, Harvers University Press, 1971

    Serge Latouche, L’occidentalisation du monde, La découverte, 1989

    Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006

    Serge Latouche,  Vers une société d'abondance frugale : Contresens et controverses sur la décroissance, Fayard - Mille et une nuits,‎ 2011

    Karl Marx, Les manuscrits de 1844, Editions sociales, 1968 

     

     


    [1] Deux économistes face aux enjeux climatiques, Le Pommier, 2012.

    [2] http://www.slate.fr/story/18809/qui-sont-les-climatosceptiques-giec-allegre-courtillot-

    [3] Voir par exemple le site http://www.wikiberal.org/wiki/Liste_de_scientifiques_sceptiques_sur_le_r%C3%A9chauffement_climatique

    [4] C’est le genre d’idée débile vendue et vulgarisée par le semi-crétin Jacques Attali qui parle de croissance virtuelle dans un monde virtuel.

    [5] Karl Mazrx, Les manuscrits de 1844, Editions sociales, 1968

    « De l’indépendance de la CatalogneAnna Trespeuch-Berthelot, L'internationale situationniste, de l'histoire au mythe (1948-2013), PUF, 2015 »
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