•  Croissance économique, vers l’effondrement ?

    La Commission européenne vient une fois de plus de réviser à la baisse ses prévisions en matière de croissance[1], l’INSEE aussi[2]. Pour une fois l’opinion des marchés nous rejoint et s’inquiète. J’avais avancé il y a quelques mois, et malgré l’optimisme ambiant, que l’essentiel du ralentissement tenait à deux raisons principales :

    - les excès d’offre engendrés par la crise de 2008 n’ont pas été résorbés, la production croissant plus vite que la demande à travers un transfert de valeur des plus pauvres vers les plus riches : les salaires stagnent dans le monde entier tandis que les profits s’envolent. Ce déséquilibre jouant comme une confiscation des gains de productivité du travail par les détenteurs de capital ;

    - le coût des matières premières, notamment le pétrole et le gaz sont repartis à la hausse, malgré la décision de l’OPEP d’augmenter les quantités produites[3]. Mais il y a également une pénurie de produits agro-alimentaires qui pèse sur l’ensemble depuis quelques années maintenant[4].

    Pour ce qui concerne la France, j’ai également signalé que la politique de Macron allait encore un peu plus aggraver ce phénomène : la politique de déflation plombant la demande, il n’y a aucune raison pour que les entrepreneurs investissent, même si les taux d’intérêt restent bas, même si depuis un an, ils ont tendance à remonter, ne serait-ce qu’à cause des difficultés des banques du monde entier.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    Dans un communiqué récent, le commissaire européen Pierre Moscovici a déclaré que :

    "La croissance en Europe devrait rester résiliente, étant donné que les politiques monétaires restent accommodantes et que le chômage continue de baisser. La légère révision à la baisse par rapport au printemps traduit l'impact des tensions commerciales et de l'incertitude politique sur la confiance et la hausse des prix de l'énergie. Nos prévisions tablent sur une poursuite de l'expansion en 2018 et 2019, bien qu'il existe clairement un risque baissier, en cas de nouvelle escalade de mesures protectionnistes.[5]"

    La façon ahurissante dont Moscovici présente la situation, montre que s’il est commissaire aux affaires économiques, il y entend bien moins que n’importe quel analyste. Passons sur le fait qu’il considère que le protectionnisme est une cause de la crise, et non une conséquence de celle-ci. C’est assez courant chez les économistes classiques. J’ai déjà dit ce qu’il fallait en penser[6]. Confondre cause et conséquence c’est justement ce qui leur permet de persister avec méthode dans l’erreur. Dans la mesure où la crise intervient avant la mise en œuvre de mesures protectionnistes, il est aberrant de considérer que celles-ci sont une cause de la crise. On remarque que Moscovici fait comme si l’Europe n’avait pas ses propres problèmes et que ceux-ci ne provenaient que de la politique de l’abominable Trump. Par exemple, il ne dit pas un mot sur les possibilités d’éclatement d’une crise bancaire de première grandeur, et sur le fait que le système monétaire européen est extrêmement fragile[7]. Et encore je ne viens même pas sur le terrain de l’idée selon laquelle la croissance économique se heurte au simple fait que les ressources de la planète sont limitées[8].

    J’ai déjà détaillé les raisons d’une politique protectionniste de Trump. Mais on le voit aujourd’hui à l’offensive sur un autre terrain : au dernier sommet de l’OTAN, il a fait l’objet d’un splendide isolement. Son message était assez clair, les Etats-Unis ne veulent plus payer pour l’OTAN[9]. Cette nouvelle considérable a plusieurs buts, tout d’abord diminuer les dépenses des Etats-Unis, ce pays est en effet le premier contributeur du budget de l’OTAN, ils assurent 70% de celui-ci, pour une somme de plus de 700 milliards de dollars[10].  C’est très important, surtout vu l’état des finances publiques américaines. Mais ces dépenses, sans entrez dans le détail apparaissent d’un point de vue économique comme une fonction de demande pour l’économie mondiale, et donc si elle devait disparaître ou fondre radicalement, cela créerait très certainement un trou d’air important.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    En vérité les Américains, au risque de lasser le monde entier, se livrent encore une fois à un chantage éhonté : la menace de diminuer leur participation au budget de l’OTAN est aussi une manière d’empêcher que les Européens, et plus particulièrement les Allemands ne reprennent l’achat de gaz à la Russie et donc qu’ils laissent tomber leur projet de gazoduc Nord Stream 2[11]. Etant dans la situation de produire un gaz excédentaire, les Etats-Unis voudraient bien remplacer les Russes comme fournisseurs de l’Europe. C’est sans doute là une des raisons qui font que l’ineffable Trump a attaqué Merkel en avançant qu’elle était complètement inféodée – pour ne pas dire vendue – à la Russie. Bien évidemment Trump profite à la fois de la faiblesse de Merkel sur le plan intérieur, mais aussi de la division de plus en plus évidente des pays européens. Il parie sur l’impossibilité de ces pays à construire un front commun contre ses agressions répétées.

    Cette politique a sa logique propre : il s’agit pour les Etats-Unis de restaurer leur puissance économique et politique en sortant du multilatéralisme, que ce soit en contestant l’OMC, ou au contraire en contestant l’OTAN. Très souvent on considère que l’OTAN est une très mauvaise chose parce qu’elle est dominée par les Américains, c’est de moins en moins vrai. L’OTAN est un appareil bureaucratique qui a acquis sa propre détermination, au-delà de l’intérêt de ses membres. Elle cherche à justifier aussi bien ses fonctions que ses budgets, c’est pourquoi périodiquement elle allume les feux du côté de la Russie pour tenter de faire croire que celle-ci est une. On peut reprocher beaucoup de choses à Poutine, mais une chose est certaine, il n’est pas fou. Il est clair que non seulement ce n’est pas dans ses intentions d’attaquer l’Europe occidentale, mais qu’en outre, il n’en a pas les moyens militaires.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    L’Union européenne, étant donné qu’il n’y aucune chance qu’elle mette ne place une défense militaire commune sérieuse, se trouve devant un choix :

    - soit elle cède à Trump pour avoir la paix et continuer à commercer avec lui, mais alors elle se ferme un peu plus le marché de la Russie ;

    - soit elle assure elle-même sa défense en augmentant les sommes allouées aux différents appareils militaires dans l’Union. Dans ce dernier cas, cela a un coût important en matière de croissance, les dépenses militaires étant particulièrement improductives, même si on peut reconnaître qu’elles engendrent des retombées technologiques importantes[12]. C’est d’ailleurs au fait que pendant longtemps les pays comme le Japon et l’Allemagne n’ont pas engagé des dépenses militaires, qu’ils doivent une grosse partie de leur prospérité et de leurs excédents.

    Dans les deux cas les Européens sont perdants. Cette guerre tous azimuts, lancée par Trump, est la conséquence logique de l’impasse dans laquelle se trouve la mondialisation. Comme on le voit les considérations militaires sont principalement, pour les occidentaux, dictées par la conduite des affaires économiques, elles doivent s’y adapter, c’est ce que fait Trump.  Les Européens n’ont pas vraiment d’idée en ce qui concerne la défense, et pour cause, l’Union européenne n’est pas une nation ! Les revirements incessants de Trump vont les forcer à prendre des mesures coûteuses qui sans doute pourront compenser à court terme le manque de dynamisme de leur marché intérieur, mais cela va probablement accélérer un peu plus la division entre eux. On peut douter que cela soit bon pour l’économie et l’emploi, à court et moyen terme. Ce ralentissement durable de la croissance va obliger les nations à recentrer leur modèle de développement sur leur propre marché intérieur. C’est sans doute ce que Trump ne comprend pas très bien : il ne peut pas à la fois martyriser ses alliés et en même temps se servir de leurs marchés pour ses propres intérêts. Quoi qu’on en dise, le libre-échange ne peut fonctionner – même mal – que sur le mode de la réciprocité. Les turbulences sont devant nous : les pays qui s’en sortiront le mieux, sont ceux qui auront compris avant les autres qu’une nation doit avoir d’abord une économie équilibrée et autosuffisante. C’est ce qu’annonçait Keynes dans un texte de 1933, “National Self-Sufficiency”, The Yale Review, vol.22, n˚ 4, june 1933), p. 755-769[13]. Ce que dénonce Keynes dans ce texte c’est l’idée fausse selon laquelle le libre-échange amènerait la prospérité et la paix. Il en revient ainsi à l’idée des mercantilistes français du début du XVIIème siècle, et il annonce en réalité ce qui va se mettre en place d’abord avec le New Deal aux Etats-Unis et en Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce que cette crise économique impose, c’est un changement de modèle économique, et signale la fin du modèle dit de la mondialisation.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    Ce changement de modèle, ce basculement nécessaire, peut déjà se lire dans la stagnation du commerce international qui ne s’est pas relevé justement de la crise de 2008, on n’a pas insisté assez suffisamment sur ce point le recul du commerce international date de 2018, donc avant de la prise de mesures protectionnistes. Mais comme en même temps cet affaiblissement des échanges internationaux est compensé par une hausse globale du PIB, cela signifie bien que doucement mais sûrement, le monde change de modèle économique. Ce changement se traduit dans un premier temps par des ajustements douloureux. Plus le changement tarde à apparaître, et plus la situation sera difficile. Le Royaume Uni et les Etats-Unis ont pris les devants en s’émancipant de la tutelle des accords multilatéraux, la France est complètement en retard dans ce sens : en élisant malencontreusement Macron à contre-courant, elle va probablement s’enfoncer dans la crise économique. Les Italiens sont encore un peu hésitants, ils ne le seront plus s’ils sortent de l’euro. Dans ces conditions, on voit bien que l’Union européenne, et plus encore l’euro, est un handicap. En effet, comme le démontre le Brexit, ce n’est pas une partie de plaisir que de sortir de ce « machin », même si on reconnait de plus en plus ouvertement que c’est une nécessité. Cela demande beaucoup de courage de la part des hommes politiques, et on se doute que les bureaucrates de la Commission européenne, comme ceux de la BCE ne vont pas se laisser déposséder de leur pouvoir sans se battre.



    [1] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/guerre-commerciale-bruxelles-abaisse-ses-previsions-de-croissance-785041.html

    [2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2107840

    [3] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0301725956173-lopep-et-la-russie-pretes-a-augmenter-leur-production-de-petrole-2178984.php

    [4] http://www.economiematin.fr/news-des-experts-alertent-sur-un-risque-accru-de-penurie-alimentaire-mondiale

    [5] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/guerre-commerciale-bruxelles-abaisse-ses-previsions-de-croissance-785041.html

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/l-europe-face-au-protectionnisme-de-trump-a146161564

    [7] http://www.liberation.fr/planete/2018/02/28/crise-financiere-dettes-credits-opacite-les-foyers-de-la-deflagration-sont-connus_1633013

    [8] https://www.les-crises.fr/recommande-leffondrement-global-est-il-imminent-par-graham-turner/

    [9] https://francais.rt.com/international/52362-sommet-otan-trump-se-felicite-avoir-pousse-allies-payer-plus-plusrapidement

    [10] https://www.franceinter.fr/monde/non-les-etats-unis-ne-financent-pas-l-otan-a-90-mais-ils-sont-bien-le-plus-gros-contributeur

    [11] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/12/pourquoi-trump-attaque-merkel-sur-le-gaz-russe_5330608_3234.html

    [12] Geneviève Schméder, « Le casse-tête économique des dépenses militaires. Le cas des États-Unis », Innovations, 2013/3 (n° 42), p. 17-38.

    [13] https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-7.htm en propose une traduction en français.

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  •  L’affaire Benalla est extrêmement grave

    A peine la coupe du monde s’est achevée que le quinquennat de Macron retombe dans l’infamie. Si le président croyait se refaire une santé sur le compte de Deschamps et de sa bande, c’est complètement raté. Voilà que le journal Le monde, pourtant journal macronien de la première heure nous rapporte qu’un proche de Macron, un dénommé Alexandre Benalla, plus ou moins préposé aux basses besognes de l’Elysée, mi-garde du corps, mi-fournisseur sans doute de produits difficiles à se procurer ailleurs que sur le marché parallèle a été identifié dans une vidéo tournée le 1er mai dernier, en train de tabasser en règle un manifestant hostile à son maître[1]. Le problème n’est pas qu’il ait frappé un manifestant, mais qu’il se soit couvert le dessus de la tête d’un casque des forces de sécurité. Ce qui caractérise un abus de fonction puisqu’il n’est, ni de près, ni de loin un membre des forces de police ou de sécurité. Mais on ne sait pas pourquoi un conseiller de l’Elysée se trouvait à traîner dans la rue avec pour but de frapper ceux qui protestent contre la politique macronienne. Etait-il en service commandé ? Sans doute. Cette affaire est d’autant plus troublante que le dénommé Benalla a été photographié au cours d’une autre manifestation avec un brassard marqué police. Ce qui caractérise un nouvel abus de fonction. C’est donc une vraie habitude que ce demi-délinquant avait prise que d’usurper l’identité d’un policier[2]. Il ne s’agit donc pas de policiers qui ont une attitude condamnable, mais d’un vulgaire clampin qui usurpe une fonction pour laquelle il n’a aucune qualité. La vidéo est plutôt choquante car on y voit Benalla en train, en toute impunité, de frapper une personne à terre. On pourrait dire que toute la lâcheté de la Macronie est résumée ainsi.

      L’affaire Benalla est extrêmement grave

    L’affaire révèle beaucoup de disfonctionnements de l’Etat de droit. D’abord que dans les couloirs de l’Elysée traînent des semi-délinquants comme Benalla. Montebourg révèle qu’il avait eu affaire à ce garçon, mais qu’il avait dû s’en débarrasser lorsqu’il avait eu affaire à lui en tant que membre du SPHP pour une affaire de droit commun : Benalla avait provoqué un accident de voiture et avait voulu prendre la fuite[3]. Le second point est que l’Elysée a avancé qu’il avait déjà pris des sanctions extrêmement vagues en réalité contre Benalla, mais que ce dernier était maintenu dans ses fonctions. Il fallait donc que Macron y soit particulièrement attaché, même changé qu’il avait enfreint plus d’une fois la loi. On apprend également que Benalla n’était pas le seul visé dans cette histoire, mais également un certain Vincent Crase[4]. Celui-ci naviguait avec Benalla dans les eaux très troubles de la sécurité privée. Le retour des barbouzes n’est pas très éloigné. L’Elysée a tenté de faire croire qu’il se dissociait des pratiques de Benalla par ces mesurettes qui n’en sont pas vraiment, histoire d’éteindre le feu. Mais devant la gravité des faits, le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête et celle-ci débouchera non seulement sur les violences de Benalla, mais aussi sur l’usurpation de fonction. Car c’est bien cela qui pose le plus de problèmes : comment Benalla pouvait il avoir un brassard marqué police, ou un casque des forces de sécurité ? L'usurpation de fonction est passible de trois ans
    d'emprisonnement et 45000 euros d'amende, celle de signes réservés à l’autorité publique peut donner lieu à un an d’emprisonnement et à 15000 € d’amende.

    Toute la chaine de commandement va être touchée par cette salade. En effet, pourquoi les policiers – les CRS en l’espèce – ont-ils toléré un étranger, un homme de rien dans leurs rangs ? Il n’avait rien à faire là. Les CRS ne pouvaient pas l’ignorer. A quelles directives ont-ils obéi ? il semble qu’on assiste doucement mais sûrement avec la bande à Macron, à une forme de privatisation de la violence régalienne. Que les sbires de Macron se substituent à l’autorité de la police ordinaire, semble vouloir dire que le locataire de l’Elysée se moque de la séparation des pouvoirs.

    Evidemment la classe politique s’est emparée du sujet. On trouve même certains députés LREM désireux de cette manière de faire de la politique. Mais le plus spectaculaire est sans doute que ce soit le journal Le monde qui ait lancé la battue, les autres enchaînant pour ne pas être dépassés. En dehors des suites judiciaires qui vont démontrer que la moralisation de la vie politique se fera sans Macron et sa bande mafieuse, cela dénote un lâchage spectaculaire des médiacrates. Cette affaire n’en restera pas là, en plus elle tombe au milieu de l’été, à un moment où on n’a pas grand-chose pour exprimer toute notre défiance à l’égard de Macron. Au fur et à mesure que le temps passe, on va s’apercevoir que ce petit voyou de Benalla était aussi très proche de Macron qu’il accompagnait de partout même avant sa prise de fonction. Macron a avancé, bien imprudemment, que cette affaire « ne touchait pas la République qui est inaltérable ». Peut-être a-t-il raison, mais elle le touche lui, et de plein fouet ! Tôt ou tard la façon dont Macron choisit ses collaborateurs va être interrogée et son amateurisme va se trouver mis en question.

      L’affaire Benalla est extrêmement grave

    L’affaire pourrait prendre un tour d’autant plus inattendu que la presse étrangère s’en est emparée. The gardian parle des sbires de Macron qui frappe les manifestants[5]. Toute l’organisation du pouvoir à l’Elysée pourrait en être bouleversée.



    [1] https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/07/18/le-monde-identifie-sur-une-video-un-collaborateur-de-m-macron-frappant-un-manifestant-le-1er-mai-a-paris_5333330_823448.html

    [2] http://www.liberation.fr/france/2018/07/19/agression-d-un-manifestant-par-un-collaborateur-de-macron-il-l-etrangle-et-lui-met-plusieurs-coups-d_1667457

    [3] https://www.nouvelobs.com/politique/20180719.OBS9913/un-collaborateur-de-macron-frappe-un-manifestant-une-affaire-tres-grave.html

    [4] https://www.huffingtonpost.fr/2018/07/19/vincent-crase-un-deuxieme-collaborateur-de-lelysee-vise-dans-laffaire-benalla_a_23485208/

    [5] https://www.theguardian.com/world/2018/jul/19/emmanuel-macron-security-official-alexandre-benalla-filmed-hitting-protester?CMP=share_btn_tw

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  •  L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Des balances commerciales qui ne se rééquilibrent pas 

    On peut penser ce qu’on veut de Trump, et même beaucoup de mal, parce qu’il est imprévisible et changeant. Mais il y a une question importante qu’on ne peut pas éviter, c’est celle de la nécessité de son protectionnisme. En effet, année après année, le déficit commercial des Etats-Unis se creuse de plus en plus. Ce qui veut dire que ce pays achète beaucoup plus à l’étranger qu’il ne lui vend. Longtemps ce problème n’est pas apparu comme important, d’une part parce que les Etats-Unis rééquilibraient leur balance des paiements en rapatriant les profits de leurs investissements à l’étranger, et d’autre part parce que la maîtrise du dollar, première monnaie internationale, leur donnait une latitude importante en développant un déficit budgétaire important : on était dans une situation de déficits jumeaux. Egalement pendant très longtemps les Etats-Unis avait un taux d’ouverture relativement faible par rapport à leur PIB, ce qui faisait que la question du déficit commercial pouvait paraître secondaire. En outre, ils pensaient être protégés par la maîtrise des fluctuations monétaires par la possibilité de produire du dollar autant qu’ils le veulent.

    Le graphique ci-dessus nous montre qu’à partir des années soixante-dix, la mondialisation des économies a propulsé le déficit commercial étatsunien très fortement à la hausse. Autrement dit le marché n’a pas fonctionné correctement. Selon la théorie classique, lorsque la balance commerciale est déficitaire, la valeur de la monnaie locale se détériore et ensuite, en provoquant une baisse des prix à l’exportation et une hausse des prix à l’importation, elle fait       ainsi baisser le volume des importations et croître les exportations, et il s’ensuit que la balance commerciale se rééquilibre. Comme nous le voyons sur le graphique ci-dessus, il n’en a rien été. D’une manière symétrique, le Japon, l’Allemagne et maintenant la Chine ont des balances commerciales structurellement excédentaires. Le cas de l’Allemagne est un peu particulier parce que son excédent est protégé par l’euro : tant que ce pays est dans la zone euro, l’excédent ne peut pas tomber très vite, s’il en sort, et si par exemple le mark revient en usage, la hausse de la valeur de sa monnaie explosera et freinera fermement ses exportations. Le Japon par contre voit son excédent commercial fondre, après de longues années fastueuses, probablement parce que les accords internationaux ont forcé de pays à abandonner certaines formes protectionnistes liées à la « qualité ». La Chine poursuit une politique mercantiliste agressive depuis au moins vingt-cinq ans, se servant d’ailleurs des taux de change pour consolider ses avantages comparatifs. Ces trois pays, contrairement aux Etats-Unis, ont choisi un mode de développement dit « mercantiliste », soit ils considèrent que ce sont les échanges qui doivent tirer la croissance. Ils recherchent clairement le déséquilibre commercial en leur faveur. Ce qui à terme a des implications politiques importantes. En règle générale on considère qu’un déficit commercial n’est pas dangereux s’il n’est pas régulier et s’il est faible. Un excédent commercial peut être bon s’il aide un pays à se développer en accumulant du capital. Mais lorsqu’un déséquilibre dure et s’accroît de manière continue, il signifie que le pays considéré rentre dans le cercle vicieux de la dépendance économique : ainsi les Etats-Unis dépendent pour leur consommation ordinaire des produits manufacturés chinois, mais le développement chinois est dépendant du marché américain. Si celui-ci se referme, alors le développement de la Chine va se trouver contrarié.

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Le déficit commercial se cumule d’année en année, et finalement appauvrit l’ensemble du peuple américain, notamment parce qu’une partie des emplois file à l’étranger. Si les Américains ne se sont pas rendu compte qu’ils s’étaient appauvris, c’est essentiellement parce qu’ils ont emprunté et donc qu’ils se sont endettés auprès du monde entier, tous les secteurs de l’économie américaine sont concernés, et pas seulement le secteur public comme le montre le graphique ci-dessus. Mais l’endettement de l’économie américaine signifie qu’une partie de celle-ci appartient de fait maintenant à l’étranger. Globalement la dette américaine atteint aujourd’hui 350% du PIB.

    D’un certain point de vue, on peut dire que c’est parce que les Américains ont refusé pour des questions idéologiques de redresser leur balance commerciale qu’ils ont provoqué une crise financière de première grandeur qui, en 2008, a bien failli tout emporter. En effet plus la mondialisation s’accélère et plus le déficit américain se creuse. Mais la mondialisation est entre autres choses le résultat de la déréglementation financière voulue elle-même par les grandes banques américaines[1]. Si je regarde sur une période plus récente, entre 1992 et 2017, le déficit commercial étatsunien s’est accru encore en deux temps, et il s’est aggravé fortement à partir de la crise de 2008 sous les deux mandats d’Obama.  Si on peut vivre très longtemps avec des excédents commerciaux importants en espérant que nos partenaires laisseront l’endettement courir, on ne peut pas vivre en permanence en consommant plus que ce qu’on produit. Il n’empêche que malgré cette nécessité évidente de rééquilibrer la balance commerciale beaucoup critiquent Trump. On a vu une sorte de pétition signée par plus de 1000 économistes qui expliquent en gros que dans les années trente ce n’est pas la crise qui a amené le protectionnisme, mais le protectionnisme qui a engendré la crise et donc que Trump a tort de vouloir s’émanciper du cadre merveilleux du libre-échange[2]. Dans le même temps la presse dite « économique » multipliait les articles pour dénoncer la politique de Trump. Evidemment le FMI est partie prenante de cette cabale.  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Ce n’est pas le protectionnisme qui engendre la crise, mais c’est la crise qui engendre le protectionnisme. 

    Il est donc dans la logique des choses que les Etats-Unis, Trump ou pas Trump réagissent à cet appauvrissement programmé. Contrairement à ce que disent les libéraux, ce n’est pas le protectionnisme qui engendre la crise, mais c’est la crise qui engendre le protectionnisme, puisqu’en effet, la crise de 2008 a aggravé les déficits commerciaux des pays qui en avaient un. C’est le cas des Etats-Unis, mais aussi de la France comme on le voit dans le graphique ci-après. Si l’entrée dans l’euro a bel et bien plombé le commerce extérieur français, il est clair que la crise de 2008 l’a aggravé. Néanmoins sous les injonctions de l’OMC, du FMI et d’autres boutiques spécialisées dans la propagande pour la mondialisation, ni la France, ni les Etats-Unis n’ont pris des mesures pour résorber leur déficit commercial : les libéraux pensant que les mesures de protection seraient encore pires que le mal[3], mais en réalité ils n’ont rien d’autre à proposer pour combler les déficits commerciaux que de continuer comme avant. Ils n’arrivent pas à comprendre que c’est le modèle du libre-échange qui a engendré les problèmes, et que c’est donc bien celui-ci qui par l’évolution économique réelle remis en question. Dans un article récent Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, faisait comme si le retour au protectionnisme n’était qu’un caprice irrésolu de Donald Trump[4]. La crise économique et financière de 2008 venant avant les mesures protectionnistes que Trump développe, et que certainement d’autres pays vont adopter ensuite[5], il parait difficile d’imputer à ces mesures l’origine de la crise. C’est exactement le même schéma qui a été développé en 1930. Les mesures protectionnistes sont clairement venues après le déclenchement de la crise. En vérité, la séquence est la suivante, en 1929, comme en 2018 : l’ouverture emballe les marchés, engendre des déséquilibres commerciaux, et pour résorber ces déséquilibres, on en vient au protectionnisme. Le protectionnisme apparaît quand un Etat n’a plus les moyens de continuer d’accroître son déficit commercial et que le recours à des réformes structurelles qui apporterait un supplément de compétitivité apparaissent comme dérisoire. Trump n’a-t-il pas été élu aussi pour que les Etats-Unis rapatrient leur industrie ? Hillary Clinton lui avait emboîté le pas durant la campagne présidentielle, et l’opinion américaine est vent debout contre les productions importées de l’étranger.

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    L’excédent commercial de la zone euro avec les Etats-Unis, masque sans doute le principal, plusieurs pays européens ont un commerce déficitaire structurel : la Grèce, l’Espagne, la France et le Portugal. C’est le résultat des trajectoires divergentes des économies de la zone euro. La France connait un peu les mêmes problèmes que les Etats-Unis, et principalement depuis l’entrée en vigueur de l’euro. Ce déficit commercial, face à l’excédent commercial allemand, a été un des prétextes pour mettre en place ces fameuses réformes structurelles qui tuent peu à peu l’économie. L’idée étant que pour redresser la balance commerciale il fallait retrouver de la compétitivité et que celle-ci passait à la fois par une baisse des salaires et une baisse des impôts des entreprises. Cette politique, menée au moins depuis 2007 et qu’aggrave en ce moment même Macron, n’a eu aucun succès, bien au contraire. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais la principale est sans doute que la France utilise pour son commerce international une monnaie forte – l’euro – qui la pénalise sur les marchés internationaux.  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Les Etats-Unis ont clairement deux pays dans le collimateur : la Chine qui pourtant détient 40% de la dette américaine et qui a commencé à en vendre à titre de représailles[6], et l’Allemagne avec qui le déficit se creuse de plus en plus, et particulièrement dans le domaine de l’automobile, de la sidérurgie. Pour la Chine, les représailles risquent d’être telles, que cela fasse plonger le commerce international. Mais pour l’Europe, il y a une autre menace : c’est que si le marché américain se ferme aux produits chinois, ceux-ci vont tenter de trouver de nouveaux débouchés en Europe qui est bien plus facile à pénétrer que les Etats-Unis. Si la Chine continuait à vendre de la dette américaine, cela contribuerait certainement aussi à dévaloriser le dollar, or une baisse de la valeur du dollar n’est pas bonne pour les produits européens qui vont se renchérir sur le marché américain, mais contribuera à rééquilibrer la balance commerciale américaine.  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Le plan d’ensemble de Trump pour rétablir la balance commerciale et affaiblir la concurrence 

    Malgré les cris d’orfraie des libre-échangistes, on se rend compte qu’ils n’y croient pas. Dans un article récent l’ancien « socialiste » Pascal Lamy, toujours à côté de son sujet déclarait que Trump ne pourrait rien contre la mondialisation en marche vers un avenir radieux. Son idée, bien peu originale il est vrai dans ces milieux, est que les capitalismes du monde entier sont tellement imbriqués qu’on ne peut pas remettre cette imbrication en question[7]. C’était au mois d’avril 2018. On ne peut guère se tromper plus.  Lamy décrète que le coût de la démondialisation est trop élevé pour qu’on s’y risque. Mais en réalité, et comme on vient de le dire, ce coût hypothétique doit être mis en balance avec justement le déficit du commerce extérieur qui coûte bon an mal an, 60 milliards de dollars aux Etats-Unis depuis une douzaine d’années. Autrement dit le coût à court terme de la démondialisation doit être mis en balance avec le gain à long terme que cette démondialisation peut engendrer. On sait que les taux de croissance sont beaucoup plus forts dans les périodes de relative fermeture des échanges que dans les périodes d’ouverture débridées. C’est ce qu’on montre dans le graphique ci-dessous : quand l’ouverture est trop rapide, la croissance s’effondre.

     L’Europe face au protectionnisme de Trump 

    Dans les pays développés, ouverture et croissance évoluent en sens inverse 

    Le plan de Trump et de ses conseillers est assez simple, il compte d’abord et principalement sur l’impossibilité des Européens de présenter un front uni. Et on va voir un peu plus bas qu’il ne se trompe pas sur ce point. Trump a trois atouts dans sa manche : le racket des banques et des multinationales étrangères, le marché iranien que les Etats-Unis comptent s’approprier après le renversement du régime des mollahs et enfin de l’arsenal traditionnel des taxes diverses et variées destinées aussi bien à renflouer les caisses de l’Etat qu’à faciliter la vie aux industries américaines. On aurait tort de dissocier ces trois types d’actions. Parlons d’abord du racket qui consiste à faire en sorte que la justice américaine distribue des amendes aux banques et aux multinationales qui ont selon elle transgresser les règles. Ces règles peuvent avoir été transgressées au moment du développement de la crise des subprimes, par exemple, la Deutsch Bank, banque allemande quasiment en faillite, a récolté de 14 milliards de dollars d’amende[8]. En tout, et en s’arrêtant à l’année dernière, les Etats-Unis auraient ainsi engrangé plus d’une centaine de milliards de dollars. Les amendes peuvent pleuvoir si par exemple une firme commerce avec la Russie, alors que les Etats-Unis sont pour les sanctions contre ce pays. Ils se comportent en réalité comme juge et partie. Le Crédit Agricole et la BNP se sont fait ainsi racketter respectivement de 700 millions et de 9 milliards. Les banques suisses ou anglaises ne sont d’ailleurs pas en reste[9]. Cette pratique plus que déloyale s’appuie sur le fameux FCPA (Foreign Corrupt Practices Act) voté en 1977 et qui au début devait en principe combattre les pratiques déloyales des entreprises américaines en dehors du territoire. Mais avec Obama, cette pratique s’est étendue à toute entreprise utilisant le dollar pour ses transactions. Elles seront d’autant plus vulnérables au chantage qu’elles travaillent aussi sur le territoire américain[10]. En 2016, un rapport parlementaire rédigé par Karine Berger et Pierre Lellouche sur cette question[11] avait signalé ce problème, mais il s’est avéré que le gouvernement français a baissé les bras sur cette question. Les Américains ont principalement visé des entreprises européennes et aucune chinoise, sans doute parce que la Chine a des possibilités de rétorsion que les Européens n’ont pas. 

    L’Europe face au protectionnisme de Trump 

    Trump signant le décret promettant des sanctions économiques aux entreprises européennes qui commerceraient avec l’Iran 

    Récemment c’est la question du nucléaire iranien qui a servi ces noirs desseins. Trump a décidé que toutes les entreprises européennes qui travaillent en Iran seront durement sanctionnées par les tribunaux américains[12]. On peut parler de désastre, et plus particulièrement pour l’industrie française qui s’était bien implantées en Iran suite justement à l’accord sur le nucléaire que Trump a déchiré. Il a donné 3 à 6 mois aux entreprises européennes pour débarrasser le plancher. Le but est assez simple à comprendre : on chasse les entreprises européennes du marché iranien, on attend que le gouvernement des mollahs tombe sous la pression populaire, ce qui ne devrait pas tarder[13], et on s’y installe comme on l’a fait en Irak pour piller le marché du pétrole et de la reconstruction. Pour l’Europe c’est un marché de 21 milliards d’euros qui disparait[14]. Macron a bien roulé un peu des épaules, mais finalement on a laissé faire, et Peugeot qui avait beaucoup investi sur ce marché vient de le quitter en courbant la tête. La plupart des groupes européens ont décidé de suivre le même chemin. La liste des entreprises françaises qui ont quitté l’Iran est déjà très longue, Total, la CMA CGM, BMP, Airbus, etc.[15] Les entreprises suisses ont aussi pris le même chemin de la reddition[16].

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Le reste du plan de Trump est plus traditionnel, il consiste à mettre des taxes sur les productions étrangères en espérant qu’ainsi l’industrie américaine va récupérer des marchés. Les produits européens tels que l’acier seront taxés à 25%, l’aluminium à 10%[17]. Ce n’est pas encore très clair, mais il semblerait que Trump qui a horreur du multilatéralisme se serve de cette politique protectionniste pour s’orienter vers des accords bilatéraux et donc contourner les règles de l’OMC qui est sans doute promise à une mort à moyen terme. C’est probablement cela la grande nouveauté de la présidence Trump. Il est vrai que l’OMC avait condamné plusieurs fois les Etats-Unis pour des pratiques non-concurrentielles et protectionnistes, aussi bien dans le textile que l’agro-alimentaire et surtout dans le marché de l’aviation[18]. 

    La traitrise de Merkel 

    Manifestement les Européens, intoxiqués par leur propre philosophie libérale, persuadés que le protectionnisme c’est la mort, n’ont pas anticipé les rétorsions des Etats-Unis et ne savent pas comment se comporter vis-à-vis de cette agression. Ils n’ont pas de plan de secours. Et puis surtout ils sont complétement divisés. En mars dernier Juncker annonçait que l’UE allait se lancer dans une escalade protectionniste en mettant en place des taxes sur les produits américains à une hauteur de 2,8 milliards d’euros par an[19]. Ces 2,8 milliards seraient selon les services de la Commission la compensation des pertes européennes sur le marché américain. Egalement Juncker avait envisagé que la Chine et l’Europe puissent porter plainte contre les USA auprès de l’OMC. Mais cela pourrait finalement accélérer l’éloignement de Trump du multilatéralisme. En tous les cas, pour l’instant, rien ne s’est passé. Les Européens possèdent cet art suave de l’immobilisme verbeux. Et les mesures de rétorsions sont restées à l’état de vœux pieux. Les Européens croyaient-ils vraiment qu’ils allaient impressionner Trump avec ces rodomontades ? Les Américains savent très bien à quel point l’Europe est divisée et empêtrée dans ses contradictions, d’autant que l’Union européenne est beaucoup plus liée au commerce international que les Etats-Unis, son taux d’ouverture est bien plus élevé, et encore plus pour l’Allemagne dont l’économie est tré dépendante de de la dynamique du commerce international. C’est évidemment la faiblesse des politiques économiques dites « mercantilistes ».

     L’Europe face au protectionnisme de Trump 

    Taux d’ouverture en 2004 

    Lors du dernier G7 qui s’est si mal passé, Macron s’est également posé en chef de file de la campagne anti-Trump. Il a menacé « sérieusement » les Etats-Unis d’isolement avec son « ami » Trudeau, le président transformiste[20]. Bêtement en ce mois de mai 2018, il avait avancé « Je suis convaincu que l’Europe tiendra son unité et la tiendra dans la durée sur ces sujets ». La suite va lui montrer combien il a eu tort de parler à tort et à travers. Si au mois de mars 2018 Merkel prétendait faire face à Trump sur la question du protectionnisme[21], elle est devenue aujourd’hui bien plus raisonnable. On vient d’apprendre en effet qu’elle est en train de négocier directement avec l’administration américaine pour obtenir des aménagements sur les taxes que celle-ci prétendaient instaurer sur les automobiles allemandes[22]. Trump a donc gagné la première manche : en amenant Merkel à négocier directement avec lui, sans passer par les instances de l’Union européenne qui sont censées définir une politique commerciale commune, il a encore divisé un peu plus l’Union européenne, il montre que celle-ci n’existe pas sur le plan politique – c’est seulement un regroupement d’intérêts disparates, passagers et égoïstes – et que nous entrons maintenant dans une nouvelle ère, celle des accords bilatéraux. Certains organes de presse ont une propension effarante à s’aveugler, par exemple Le point qui pensait encore il y a quelques jours que cette guerre commerciale enclenchée par Trump allait forcément souder l’Europe, ou L’obs, journal macronien de « gauche », qui se fiait à ce que lui disait un conseiller de l’Elysée[23]. Les échos suivait bêtement le même mouvement moutonnier, comme s’il suffisait d’énoncer un souhait pour que celui-ci se réalise[24]. L’ensemble de cette presse bien peu sérieuse, incapable d’anticiper quoi que ce soit, n’en démordait pas, elle tenait pour établi une fois pour toute qu’il n’y avait pas d’avenir en dehors d’un libre-échange débridé, et donc que les politiques finiraient bien par s’en rendre compte et redeviendraient raisonnables. Mais il ne suffit pas de condamner, il faut encore comprendre pourquoi de telles décisions politiques en apparence contradictoires avec la logique sont prises.  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Alors pourquoi Merkel endosse-t-elle aujourd’hui la figure de la trahison et de la division en Europe ? En vérité elle n’a guère le choix, compte tenu de la fronde des députés de son propre parti contre elle : au moindre faux pas, elle risque de prendre la porte – c’est ce qui était arrivé à Margaret Thatcher, mais pour d’autres raisons, qui avait été limogée par son propre parti. Elle ne peut pas affronter Trump, sachant que la bonne santé de l’économie allemande dépend d’abord comme nous l’avons dit de ses excédents commerciaux. C’est là d’ailleurs qu’on voit se pointer clairement les limites du modèle mercantiliste : car si des excédents commerciaux permettent de piller la richesse de ses partenaires, ils deviennent aussi une forme de dépendance sur le plan politique, c’est le cas pour l’Allemagne, et c’est aussi le cas pour la Chine. Il suffit que les échanges commerciaux diminuent, ou que la zone euro éclate pour mettre complètement l’économie allemande à genoux. Contestée en Allemagne pour sa politique migratoire déraisonnable, Merkel ne peut pas se permettre de perdre le marché américain comme le montre le tableau ci-dessous. Elle ne pourrait pas non plus perdre le marché français. Mais ce dernier marché est tenu bien en laisse par la monnaie unique dont on ne peut échapper… pour l’instant. Et il est vrai que tant que Macron se trouve au pouvoir en France, la monnaie unique n’a que peu de chance d’être remise en question. Mais cela pourrait changer dans les mois qui viennent si une nouvelle crise bancaire – sans doute provoquée par la faillite de la Deutsch Bank[25] – devait advenir. Rappelons que la Deutsch Bank a un endettement, à cause des produits dérivés, compris entre 42 000 et 60 000 milliards de dollars, soit entre 3 et 4 fois le PIB de toute l’Union européenne, ou entre 12 et 17 fois le PIB de la vertueuse Allemagne[26] !  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump 

    Si on comprend bien que Merkel défende d’abord les intérêts de l’Allemagne, on comprend aussi que ceux-ci se sont dissociés des intérêts de l’Union européenne depuis au moins une bonne dizaine d’années. Elle doit donc choisir entre deux voies : soit elle défend le modèle européen, ce que lui propose inconsidérément Macron, et elle guerroie avec Trump ce qui risque de coûter très cher à son pays, soit elle défend les intérêts de ses multinationales, et elle entraîne l’Union européenne dans la division. Elle suppose qu’en l’état l’Europe peut attendre et qu’elle n’est pas en danger sur ce terrain, et donc que la priorité est bel et bien de trouver un terrain d’entente avec les Etats-Unis pour que le commerce puisse continuer. 

    L’avenir de la démondialisation[27] 

    Ce que pointent les foucades de l’imprévisible Trump, se sont d’abord les échecs de la mondialisation. Contrairement à ce que pense l’obscur chercheur du CEPII Sébastien Jean qui n’a pas beaucoup étudié l’histoire économique, nous sommes dans une phase difficile de démondialisation. Sébastien Jean pense que la mondialisation a été tellement loin qu’il est impossible de revenir en arrière[28]. Si je le cite, ce n’est pas tellement que son point de vue soit intéressant et fondé, mais c’est plutôt parce qu’il représente l’immobilisme, pour ne pas dire la paresse, de la réflexion des économistes mainstream. C’est comme si on avait dit dans le temps que la puissance de l’Empire romain était telle qu’il était impossible que celui-ci s’effondre, ou encore que la solidité du IIIème Reich suffisait en 1941 à lui assurait une pérennité. Bien évidemment la démondialisation a un coût, mais la mondialisation aussi en termes de pouvoir d’achat, de chômage, de dégradation de l’environnement et de chaos politique. Si notre collègue Sébastien Jean avait étudié un peu l’histoire de la pensée économique, il se serait rendu compte que James Steuart[29] – cet économiste sur lequel Adam Smith a copié une grande partie de son œuvre majeure, connue sous le titre d’Enquête sur les causes de la richesse des nations – envisageait l’évolution historique des économies en remarquant que l’espace économique parfois s’ouvrait et parfois se fermait. Mais surtout que les phases d’ouverture fatiguaient les peuples et que ceux-ci avaient besoin de se reposer un peu, de souffler, de jouir des choses de la vie plutôt que d’être en permanence accablés par la concurrence internationale[30]. A mon sens nous en sommes là. Le repli des peuples sur la souveraineté nationale, qu’on trouve aux Etats-Unis, mais aussi au Mexique, ou encore en Europe, s’explique par cet harassement physique et moral. Mais sans doute le principal qui échappe à Sébastien Jean comme à ses collègues mondialistes, c’est que cette nécessité de fermeture vient compenser les dégâts engendrés par la mondialisation accélérée depuis la fin des années soixante-dix. Cette démondialisation apparait maintenant d’autant plus urgente que la mondialisation ne profite qu’aux plus riches[31]. Non seulement la croissance économique est confisquée par le fameux 0,1%, ce qui ôte ses soutiens à l’idée même de mondialisation, mais le fait d’enrichir de plus en plus les plus riches au détriment des plus pauvres la condamne à la crise de surproduction et à l’effondrement des profits.



    [1] Esther Jeffers et Jean-Paul Pollin, « Déréglementation bancaire des années 1980 et crise financière », Revue d'économie financière,  Année 2012,  105  pp. 103-112 

    [2] https://www.courrierinternational.com/article/plus-de-1-000-economistes-rappellent-trump-les-dangers-du-protectionnisme

    [3] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/faut-il-craindre-le-retour-du-protectionnisme-632931.html

    [4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/04/14/pascal-lamy-donald-trump-croit-en-economie-comme-ailleurs-a-la-loi-du-plus-fort_5285486_3232.html

    [5] https://www.lesechos.fr/monde/europe/0301909907977-guerre-commerciale-la-contre-attaque-de-leurope-sur-les-exportations-americaines-2188975.php

    [6] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0301844694432-la-chine-se-met-a-vendre-de-la-dette-americaine-2185326.php

    [7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/12/pascal-lamy-trump-ne-pourra-pas-mettre-fin-a-la-globalisation_5313454_3232.html

    [8] https://www.monfinancier.com/le-racket-americain-24455.html

    [9] https://www.capital.fr/entreprises-marches/comment-les-etats-unis-s-enrichissent-sur-le-dos-des-banques-europeennes-1195826

    [10] https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-racket-geant-des-amendes-economiques-infligees-par-les-etats-unis_1848745.html

    [11] http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i4082.pdf

    [12] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-sanctions-americaines-mettent-a-mal-les-entreprises-francaises-778011.html

    [13] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/01/mort-au-hezbollah-pahlavi-comprendre-les-slogans-iraniens_5236507_3232.html

    [14] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-sanctions-americaines-mettent-a-mal-les-entreprises-francaises-778011.html

    [15] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-etats-unis-font-plier-un-par-un-les-groupes-europeens-784426.html

    [16] https://www.rts.ch/info/economie/9684368-des-entreprises-suisses-quittent-l-iran-apres-la-volte-face-americaine.html

    [17] https://www.nouvelobs.com/monde/20180301.OBS2962/protectionnisme-trump-va-fortement-taxer-les-importations-d-acier-et-d-aluminium.html

    [18] https://www.capital.fr/entreprises-marches/l-omc-condamne-les-etats-unis-pour-les-subventions-accordees-a-boeing-la-france-s-en-felicite-1189855

    [19] http://www.lepoint.fr/europe/comment-l-ue-veut-repondre-au-protectionnisme-de-donald-trump-07-03-2018-2200472_2626.php

    [20] https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/06/07/trudeau-et-macron-unis-contre-la-decision-de-trump-d-imposer-des-taxes-douanieres-a-ses-allies_5311358_3222.html

    [21] https://www.challenges.fr/monde/europe/acier-l-allemagne-attaque-le-protectionisme-de-trump_572580

    [22] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/06/automobile-angela-merkel-divise-l-europe-face-a-donald-trump_5327009_3234.html

    [23] https://www.nouvelobs.com/monde/20180511.OBS6471/iran-humiliee-par-trump-l-europe-a-l-heure-du-choix.html

    [24] https://www.lesechos.fr/amp/67/2090867.php

    [25] https://www.cbanque.com/actu/rss/score-advisor/809515-deutsche-bank-ou-la-faillite-en-direct-dune-banque-systemique

    [26] http://www.alterinfo.net/Crise-financiere-La-Deutsche-Bank-sur-le-point-de-sauter_a125612.html

    [27] Jacques Sapir, La démondialisation, Le seuil, 2011.

    [28] https://www.latribune.fr/economie/international/le-cout-d-une-demondialisation-serait-immense-sebastien-jean-cepii-784237.html

    [29] http://in-girum-imus.blogg.org/james-steuart-1712-1780-a117198166

    [30] An Inquiry into the Principles of Political Oeconomy: Being an Essay on the Science of Domestic Policy in Free Nations, in Which Are Particularly Considered Population, Agriculture, Trade, Industry, Money, Coin, Interest, Circulation, Banks, Exchange, Public Credit, and Taxes, 1767

    [31] https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2017-01-16/huit-hommes-possedent-autant-que-la-moitie-de-la-population

     

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  •  Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession

    Nantes vient de connaître des nuits d’émeutes, avec incendies de voitures et multiples dégradations. Le prétexte à ces actions est le décès d’un « jeune », Aboubakar Fofana. La mort de ce « jeune » survient lors d’un contrôle d’identité par une compagnie de CRS dans le quartier du Breil, un quartier comme on dit difficile[1]. Il semble que ce « jeune » qui était recherché par la police pour divers délits, et qui avait quitté la région parisienne justement parce qu’il était recherché, a tenté de fuir. Ensuite ce qui s’est passé est couvert par deux versions. D’un côté des témoins issus de ces quartiers qui affirment que Aboubakar n’a rien fait de mal et donc que la police a tiré sans raison, et celle de la police qui, s’étant rendu compte que le conducteur de la voiture visée était en infraction, ont voulu l’amener au poste. Aboubakar s’étant rebeller et ayant tenté de fuir en enclanchant la marche arrière, il s’en est suivi un tir mortel. Entre les deux versions, il est difficile de trancher, et une enquête de l’IGPN est en cours. Malgré le flou qui manifestement entoure ce contrôle d’identité, Poutou, le représentant d’un groupuscule moribond, a choisi de mettre tout sur le dos du CRS, légitimant de fait les actes de vandalisme qui ont eu lieu plusieurs nuits dans ce quartier. Son opportuniste natif l’a fait réagir très promptement et de manière inconsidérée. On remarque que dans le tweet suivant, Poutou ne dit rien de la situation d’Aboubakar Fofana qui était recherché par la police, il n’analyse pas ni les causes, ni les conséquences d’un phénomène dramatique, il condamne et ressort le vieux slogan habituel du nécessaire désarmement de la police, ce qui par les temps qui courent relève au minimum de l’imbécilité et au pire de la cuistrerie. Aboubakar Fofana était, semble-t-il, un petit délinquant, spécialisé dans le trafic de stupéfiants[2] et recherché pour cette raison. Il aurait quitté la région parisienne pour se cacher du côté de Nantes. 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Le langage de la guerre civile 

    Tout cela serait relativement banal : un petit délinquant qui tente d’échapper à la justice et qui décède. Mais en réalité ce qui l’est moins, c’est maintenant que ce modèle, inspiré des Etats-Unis où la police a pris l’habitude de tirer sur des noirs, fait tache d’huile et se reproduit avec constance dans les quartiers difficiles. D’une manière claire et nette, les « jeunes » des quartiers, au Breil à Nantes, mais aussi à Garges-Lès Gonesse, se sont mobilisés très rapidement, avant même de savoir clairement ce qui s’était passé. Comme le montrent les deux photos ci-après, ce sont essentiellement les populations d’origine immigrée qui ont participé à ces manifestations, accompagnées de quelques autochtones, avec les slogans maintenant habituels « Police assassin », « pas de justice, pas de paix ». Ce dernier slogan doit être pris très au sérieux. Il ne s’agit pas seulement de dire qu’on conteste la lenteur ou la partialité de la justice, mais d’abord de reconnaitre qu’on est en guerre avec la République française dont on ne reconnait plus ni les lois, ni les institutions qui les représentent. On parle de paix comme d’un objectif à atteindre entre les différentes communautés, c’est donc bien qu’on pense être en guerre : les communautés d’origine immigrée contre les blancs ou les gaulois, ou tout ce qu’on voudrait d’autre comme dénomination pour dénoncer une forme de pouvoir raciste qui s’exercerait à l’endroit des minorité dominées. 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Mobilisation à Sarcelles pour Aboubakar 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Marche blanche à Nantes pour Aboubakar 

    Cette situation rappelle en mineur ce qui se passe depuis des décennies de l’autre côté de l’Atlantique, sauf évidemment qu’aux Etats-Unis, les minorités visibles, les noirs essentiellement, n’ont jamais été des migrants, et que c’est de force et avec beaucoup de violence qu’on les a amenés en Amériques sans leur demander leur avis pour y travailler dans les champs de coton. Pour l’instant on est encore loin de la mobilisation qui avait été conduite en 2005 à partir des événements de Clichy-sous-Bois. A cette époque les émeutes avaient duré un mois entier, s’étaient étendues à toute la France et le bilan avait été désastreux : 10 000 véhicules brûlés, 3000 interpellations, une soixantaine de policiers blessés et 2 morts. Ces émeutes de 2005 ont clairement fondé une logique identitaire qui s’est reproduite ensuite. Je rappelle au passage que ces émeutes avaient renforcé clairement la popularité de Sarkozy qui allait ensuite se présenter aux élections, jouant les hommes forts, capables de juguler ce genre de mouvement de dissidence. Ces émeutes se sont reproduites ensuite avec plus ou moins d’intensité. A Villiers-le-Bel en 2007, en 2009 à Firminy et à Chambon-Feugerolles, jusqu’à l’affaire Théo Luhaka en 2017. La plupart du temps ce sont des « jeunes » délinquants qui sont arrêtés, tués ou maltraités, et cela engendre une forme de solidarité plus ou moins communautariste. L’affaire Théo Luhaka qui a eu lieu à Aulnay-sous-Bois, a par exemple été le prétexte d’une violente manifestation à Marseille[3]. 

    La logique de l’affrontement 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Bobigny février 2017 

    A chaque fois ce sont des petits délinquants qui sont à l’origine de ces émeutes, c’est un fait. Et le plus souvent il y a deux lectures complètement opposées qui se font front : d’un côté les populations issues de l’immigration prennent tout de suite et sans recul fait et cause pour les victimes des violences policières, sans même se poser la question de savoir ce qui s’est passé réellement, et de l’autre côté, d’une manière symétrique la grande majorité des Français qui soutient la police, sans trop savoir non plus ce qui s’est passé vraiment. En vérité ces émeutes sont, pour la population issue de l’immigration, une manière de se démarquer de la population française et de contester le modèle républicain dominant. Il y a donc une vraie lecture politique de ces événements qui peut être faite. Les émeutes sont le contrepoint évident de la volonté des communautés issues de l’immigration en développant une autre manière d’aborder la vie collective : on sait que de nombreux quartiers ont fait sécession d’avec la République. Un grand nombre de cités sont refermées sur elles-mêmes, vivant principalement de l’aide sociale et de différents trafics allant du vol à la prostitution et en passant par le trafic de stupéfiants. Dans ces lieux relativement fermés à la pénétration policière, on note aussi que l’islamisation vient combler un vide, donner du sens à la vie collective, mais en même temps justifier la position victimaire de ces communautés. Evidemment dans ces quartiers le taux de chômage est extrêmement élevé, ce qui ne peut qu’augmenter le niveau de frustration et alimenter une culture victimaire qui n’a guère de fondements réels. 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Chiffres de 2011 

    Récemment on a vu à Trèbes, un quartier proche de Carcassonne, des cités se réjouir de la mort du gendarme Beltrame lors des attentats islamistes. La cité Ozanam s’est montrée à ce propos en sécession d’avec l’ordre républicain, n’hésitant pas à agresser des journalistes qui essayaient de comprendre ce qui se passait ici[4]. L’ensemble de ces faits semble indiquer que la population d’origine immigrée – je ne parle pas des migrants récemment arrivés, mais de ceux qui sont installés en France depuis une, deux ou trois générations – s’installe de plus en plus dans un refus de s’intégrer[5]. Il est très probable que ce refus d’intégration qui conduit inévitablement à l’affrontement avec les institutions quelles qu’elles soient, provient d’abord et principalement de la croissance du poids des communautés issues de la diversité : plus ce poids est important, et plus un modèle sociétal dissident s’installe. La ghettoïsation des banlieues accroit encore ce sentiment d’abandon. La rancœur vient maintenant des deux côtés : les immigrés et leurs descendances n’ont pas accès aux meilleurs emplois, c’est un fait, ils sont massivement au chômage dans un pays qui ne crée pas assez d’emplois – ce simple fait invalide d’ailleurs toutes les thèses stupides consistant à dire que les immigrés ne génèrent pas du chômage, à moins de considérer que ces populations sont nativement fainéantes ou que les patrons sont racistes. Et les autochtones manifestent une rancœur croissante contre ces communautés qui se replient sur elles-mêmes et qui souvent les ont chassés de leur ancien quartier. Un symbole de cette sécession des populations d’origine immigrée se trouve dans l’incendie volontaire de la bibliothèque du quartier Malakoff à Nantes, comme si ces populations refusaient d’accéder à une culture qu’elles ne reconnaissent pas comme leur, qu’elles ne veulent pas s’approprier. Le plus inquiétant est que ce sont les enfants d’immigrés, plus encore que leurs parents qui refusent cette intégration par la culture et l’éducation[6]. On est dans un cercle vicieux qui ressemble de plus en plus à ce qui se passe aux Etats-Unis : une bavure policière entraînant régulièrement des émeutes toujours ruineuses et alimentant sporadiquement une atmosphère de Guerre civile. 

    Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    La bibliothèque du quartier Malakoff à Nantes a été réduite en cendres 

    Il est peu probable que les choses en restent là, puisqu’on a appris que le policier qui avait tiré et donc tué Aboubakar Fofana, avait menti et fini par avoué qu’il avait tiré « par accident », formule qui ne semble vouloir ne rien dire. Voilà de quoi réenflammer Nantes et les banlieues entre deux matches de foot[7]. Bien entendu il ne faut pas le cacher, la police a une appréhension non pas vis-à-vis des « jeunes » comme on l’entend ici et là, mais vis-à-vis principalement d’une population immigrée ou issue de l’immigration qu’elle n’arrive plus à contrôler. Elle perd souvent ses nerfs. Il faut dire que depuis un an les CRS ont été très sollicités : Macron les a utilisés à tort et à travers, contre les zadistes, contre les cheminots, contre les étudiants, et bien sûr la menace terroriste qui demande une attention soutenue. Et évidemment dans ces quartiers ils ne se sentent pas en sécurité, ils sont prompts à la bavure. Un rapport récent souligne ces difficultés que le gouvernement, marqué par son amateurisme, ne semble pas vouloir prendre au sérieux, il préfère traquer les automobilistes qui roulent à plus de 80 km/h parce que ça fait rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat[8]. Malgré ça des imbéciles continuent à trouver que les heures supplémentaires des forces de sécurité ou du personnel soignant coûtent un pognon de dingue, reliant bêtement les difficultés d’un personnel anémique à la loi sur les 35 heures[9]. Il n’est guère probable que le moral de la police augmenterait si on contournait la loi sur les 35 heures, déjà que cette profession attire de moins en moins de candidats, ce serait alors une fuite.

    Comme on le comprend le communautarisme mène rapidement à l’affrontement et à la rancœur, contrairement à ce qu’affirme ou feint de croire Macron. Le vivre ensemble n’est pas pour demain. Les voies du salut sont pourtant assez simples : elles passent à la fois par une intégration qu’on peut aussi bien dénommée assimilation, et aussi par une lutte constante contre les inégalités sociales. Ce n’est pas le chemin que suivent les gouvernements libéraux en Europe, même si on sent ici et là un retournement. Par exemple le Danemark a choisi de durcir la lutte contre le prosélytisme musulman, en interdisant la Burka dans l’espace public[10]. En France il existe une loi qui va dans ce sens, mais elle n’est guère appliquée, surtout dans des départements à l’abandon comme la Seine Saint-Denis. Les tenues en voile intégral s’affichent ouvertement et les prières de rue sont très fréquentes, le plus souvent protégées par la police ! Ce n’est pas du goût de la population autochtone. Ce sentiment d’abandon des territoires à une logique de grand remplacement renforce et consolide la séparation entre deux mondes qui s’ignorent dans une hostilité de plus en plus frappante et sans avenir[11]. 

      Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécession 

    Seine Saint-Denis, département en sécession



    [1] http://www.leparisien.fr/faits-divers/aboubakar-22-ans-tue-par-la-police-a-nantes-04-07-2018-7807398.php

    [2] https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/nantes-qui-etait-le-jeune-homme-tue-lors-d-un-controle-de-police-1530691662

    [3] https://www.20minutes.fr/societe/2012499-20170211-affaire-theo-quatre-interpellations-marseille-apres-manifestation

    [4] https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/24/a-carcassonne-des-journalistes-agresses-dans-la-cite-ozanam-ou-vivait-radouane-lakdim_a_23394342/

    [5] Michèle Tribalat, Assimilation. La fin du modèle français, Ed. du Toucan, 354 p, 2013

    [6] https://www.capital.fr/economie-politique/immigration-la-culture-arabo-musulmane-peut-nuire-a-l-integration-1030008

    [7] https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/07/06/jeune-homme-tue-a-nantes-le-parquet-requiert-la-mise-en-examen-du-policier_5327463_1653578.html

    [8] https://www.ladepeche.fr/article/2018/07/03/2829671-rapport-detaille-mal-etre-policiers-gendarmes.html

    [9] https://www.capital.fr/votre-carriere/fonctionnaires-leurs-heures-sup-nous-coutent-une-fortune-1269348

    [10] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/05/31/le-danemark-interdit-le-voile-integral-dans-l-espace-public_5307573_3214.html

    [11] Les Territoires perdus de la République - antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, sous la direction de Georges Bensoussan, Editions Mille et une nuits, 2002

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  •   Les économistes à Aix-en-Provence 

    Les 6, 7 et 8 juillet derniers, les économistes étaient très présents et actifs à Aix-en-Provence. En vérité il y avait deux rencontres sur le thème de l’économie. Les rencontres déconnomiques qui se tenaient au Parc Saint-Mitre et qui n’ont strictement aucun sponsor en étaient à leur huitième édition. Ça se passait en plein air, sous la forme de conférences et de débats en plein air, ouverts à tout le monde. Ces rencontres avaient pris pour thème la question de la monnaie, histoire d’en définir les contours, la réalité et ses servitudes. Ouvertement marquées à gauche, mais sans inféodation à un quelconque parti, globalement elles dénonçaient les effets récurrents et délétères d’une monnaie débridée qui accroit les inégalités et entraîne des crises récurrentes sur l’ensemble de la planète. L’euro en a bien sûr pris pour son grade, et a été dénoncé comme une sorte de camisole de force que les peuples européens sont obligés de porter, les intervenants démontrant que la monnaie comme la dette ne sont pas des instruments neutres, mais des constructions politiques destinées à exercer une forme particulière de pouvoir. Les interventions étaient de très bon niveau, et il faut ajouter que ces rencontres ont été organisées sous la forme du bénévolat, sans sponsor particulier. Ce ne sont pas rencontres où il faut être vu, mais des rencontres où on débat en essayant non pas d’asséner une vérité, mais d’avancer dans l’analyse d’une époque compliquée où la crise économique qui a été si violente en 2008 est loin d’être résorbée : 10 après le CAC40 est en retard de 1000 points par rapport à ce qu’il était avant la crise, et le chômage est toujours plus élevé, malgré une légère détente ces derniers mois. Les intervenants ont du reste insisté sur le possible retour d’une crise financière.  

      Les économistes à Aix-en-Provence

    Le contraste avec les rencontres organisées par Le Cercle des économistes est frappant. Celles-ci se sont tenues dans les locaux universitaires, mais surtout elles ont été soutenues par toute la clique de la finance et des multinationales, comme on peut le voir ci-dessous. Du coup ses soutiens se sont mis politiquement en phase avec toute l’idéologie de la droite extrême de la macronie. On a vu l’ineffable Jacques Attali, sorti pour l’occasion de la naphtaline. On y a vu Christine Lagarde, femme à tout faire du libéralisme mondialisé et surtout présidente du FMI. Edouard Philippe et Bruno Lemaire sont venus aussi adouber ces rencontres qui leur conviennent très bien. On y a même vu l’abominable Muriel Pénicaud venir vendre sa soupe aigre. L’ensemble donnait cette impression d’une sorte de marigot UMPS dévolu à la cause de la mondialisation heureuse et de l’Europe et à la promotion du macronisme, avec l’idée que le monde était au fond très bien fait comme il l’était et qu’on ne pourrait mieux faire qu’en renforçant la mondialisation et l’Union européenne. Le simple fait que ces rencontres organisées par Le Cercle des économistes soient l’exact inverse sur le plan des idées des Rencontres déconnomiques montrent au moins une chose : l’économie n’est pas une science, elle est forcément politique. Si les Rencontres du Cercle des économistes sont si richement dotées et si elles ont droit de citer dans la grande presse nationale, c’est bien à cause de sa facilité à se mettre avec une grande constance – dix-huit ans que ça dure tout de même – toujours du côté du manche.

     Les économistes à Aix-en-Provence 

    Les sponsors des Rencontres du Cercle des économistes 

    Si on suit le compte rendu de Libération les rencontres du Cercle des économistes étaient marquées particulièrement par un concours de lèche-cul, concours remporté haut la main par Christian de Boissieu. Mais les autres n’ont pas été en reste, que ce soit Aghion ou Jean-Hervé Lorenzi, caméléon de la gauche dite moderne, mais vrai porte- voix de la droite archaïque et accessoirement banquier – il fait aussi parfois semblant d’être un universitaire, mais on en doute un peu, tant ses circonvolutions idéologiques, si elles lui permettent de se faire bien voir de la finance, ne lui permettent pas de penser quoi que ce soit[1]. C’était une célébration avant l’heure des bienfaits apporter par leur gourou Macron. On a vu ainsi Aghion, semi-instruit qui a décroché un poste au Collège de France – on ne sait pas trop pour quelle raison – se renier complètement : il avait en effet envoyé avec Jean-Pisani-Ferry et Philippe Martin, deux autres économistes de sa catégorie, un avertissement à Macron, lui enjoignant de faire du social. Mais en ce début du mois de juillet, il a souligné (on n’est jamais trop prudent) combien Macron avait bien travaillé en mettant en forme les conseils qu’il lui avait donné.

     Les économistes à Aix-en-Provence 

    Le lèche-bottes de service Jean-Hervé Lorenzi faisant semblant de copiner avec Christine Lagarde 

    Ces rencontres du Cercle des économistes sont devenues tellement grotesques dans leur volonté de propagande, que même Marie Charrel, préposée au Monde à la propagande de l’Union européenne sous toutes ses formes, n’y croit plus[2] ! Il est frappant qu’elle mette l’accent sur le caractère indigent des propositions de Jean-Hervé Lorenzi pour rénover l’Union européenne qui semble prendre eau de toute part. bref quand on compare les deux événements, il est à peu près certain que les plus déconneurs ne sont pas ceux qui ont le plus d’argent derrière eux.



    [1] http://www.liberation.fr/france/2018/07/08/social-que-ce-soit-le-cercle-des-economistes-qui-rappelle-l-executif-a-l-ordre-c-est-risible_1665102

    [2] https://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/07/08/a-aix-en-provence-l-europe-est-appelee-a-s-unir-face-aux-risques-mondiaux_5328074_1656941.html

     

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