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    L'Europe et l'euro sont mal en point. Et cette décomposition alimente la montée de l'extrême droite. Mais les eurocrates prétendent que plus d'Europe nous tirera d'affaire. Sortir de l'euro n'est pas une catastrophe, la catastrophe, on l'a déjà. Au contraire, c'est une chance pour que les sociétés repartent sur de nouvelles bases et fassent enfin de la politique. 

    Pour ceux qui suivent les travaux de Jacques Sapir depuis quelques années, cette nouvelle étude ne surprendra pas. Elle se situe dans la continuité des articles qu’il met sur son blog http://russeurope.hypotheses.org/. Il s’agit ici d’une étude commandée par la fondation Res Publica, qui est en quelque sorte la think tank de Jean-Pierre Chevènement. Que se passe-t-il concrètement si on sort de l’euro ? Est-ce une catastrophe ? Etant données les misères que cette monnaie nous a apportées, la réponse est claire : c’est une nécessité que d’en sortir. Dans une brève introduction, les auteurs montrent que l’euro, contrairement à ses promesses, a apporté les résultats suivants :

    - la zone euro est la région où la croissance est la plus faible du monde, et du reste les pays de l’Union européenne qui ne l’ont pas adoptée, comme la Suède et le Royaume Uni, s’en tirent mieux que nous ;

    - les économies sont de plus en plus divergentes, loin de les rapprocher du point de vue du niveau de vie, l’euro a accru les écarts entre les pays riches du Nord et les pays un peu plus pauvres du Sud ;

    - la monnaie unique est également, de par sa gestion, responsable de la dérive des finances publiques, et sa manière d’y faire face est une catastrophe qui plonge la zone dans la dépression.

    Donc pour eux la monnaie unique est condamnée. Ils vont ensuite modéliser différents scénarios de sortie de l’euro. Le premier est une hypothèse de dissolution concertée, les pays considérés se mettent autour d’une table et constatant l’échec de cette monnaie, décident de mettre fin à cette expérience (H1). Le second scénario est l’hypothèse d’une zone euro à deux vitesses, il s’agit de mettre en forme deux euros, l’un pour la région du Nord autour de l’Allemagne, et l’autre pour la région du Sud autour de la France (H2). Enfin le troisième teste l’hypothèse d’une sortie de l’euro dans le désordre, les pays abandonnant cette monnaie les uns après les autres pour retrouver leur souveraineté (H3).  A ces trois hypothèses on ajoute trois orientations possibles pour la politique économique : une orientation dite pro-consommation, une autre dite pro-investissement, et enfin une troisième qui choisirait de donner la priorité au rétablissement des finances publiques.

    Les résultats du modèle sont spectaculaires et convaincant : la croissance repart, les pays comme la France, l’Italie et l’Espagne qui s’étaient fortement désindustrialisés depuis la mise en place de l’euro, relocalisent leur production industrielle, le chômage baisse – pour la France en deux années il reculerait de 1,7 millions de personnes et bien sûr les finances publiques se rétablissent.

    Les auteurs ajoutent que ces résultats devront s’appuyer sur deux mesures étatiques fortes : d’abord évidemment le contrôle des changes et des mouvements de capitaux, ensuite le développement de la formation afin d’utiliser au mieux les opportunités de ré-industrialisation. L’ensemble est très convaincant, et cela d’autant plus facilement qu’on a vu à l’œuvre les dégâts que l’euro a générés depuis sa mise en place.

    Les auteurs de ce petit livre montrent une préférence marquée pour l’hypothèse n°1 celle d’une dissolution concertée de l’euro. Ils pensent que c’est celle qui entraînera le moins de tension et c’est surtout celle qui est finalement le plus favorable à l’Allemagne. Selon moi, c’est bien pour ça qu’elle ne sera pas adoptée. En effet, le principal bénéficiaire de l’euro est l’Allemagne, entrer dans le processus de dissolution de l’euro entraînera un recul de son économie, recul qu’elle ne pourra compenser qu’en laissant filer l’inflation, c'est-à-dire en acceptant de diminuer les inégalités de revenus entre les classes. Or, étant donnée la mentalité de petit boutiquier des capitalistes allemands, on les voit mal renoncer à leurs privilèges. Les auteurs signalent également que les banquiers perdront dans cette affaire beaucoup d’argent, eux non plus n’ont pas intérêt à la dissolution de l’euro. Cette alliance des capitalistes allemands et des banquiers européens empêche d’envisager une sortie sereine de l’euro par dissolution. Remarquons que la sortie de l’euro entraînera de fait un transfert d’emplois de l’Allemagne vers la France et les autres pays, comme l’euro a transféré des emplois de ces pays vers l’Allemagne.

    Le seconde hypothèse d’un euro à deux vitesses n’est pas envisageable non plus, ne serait-ce que parce qu’elle nécessiterait la signature de nouveaux traités. C’est d’ailleurs l’hypothèse la moins intéressante sur le plan économique, une des raisons à cela est que dans le cas d’une zone euro à deux vitesses, la France qui serait alors le grand bénéficiaire de cette évolution, deviendrait le pivot de la zone du Sud, et les mêmes problèmes recommenceraient pour l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

    Il vient sous le sens que c’est seulement l’hypothèse 3 qui doit être envisagée. C’est-à-dire, une sortie désordonnée de l’euro. La raison est assez simple c’est que les maîtres de l’euro et de l’Union européenne ne sont pas prêts, même si on leur explique les choses longuement, à renoncer à leurs privilèges. Donc cette alliance dont nous avons parlé entre les banquiers européens et les capitalistes allemands, va imposer jusqu’au bout – jusqu’à la mort – ce système dont elle vit grassement. Les auteurs de cette étude pensent que l’hypothèse H1 est la plus probable car elle est la plus avantageuse au bout du compte pour l’Allemagne. C’est une erreur de croire que les décisions politiques intègrent une logique coût-avantage claire à moyen et long terme, elles sont le plus souvent prises pour préserver des positions de court terme, sinon, il n’y aurait plus de guerre depuis bien longtemps !!

    Pour ma part, je pense que c’est vers cette hypothèse qu’on se dirige, mais pas tout de suite, la classe politique ne se rend pas bien compte que le temps qui passe creuse tous les jours un peu plus les déficits et plombe l’emploi. Il faut pour qu’on en arrive à choisir cette hypothèse 3 que les dégâts apparaissent enfin irrémédiables aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique. C’est pour l’instant seulement en Grèce qu’on se rend compte de cela.

    J’émettrais aussi des réserves quant aux conclusions de cette étude, notamment en ce qui concerne le pouvoir du monde de la finance. Si les auteurs comprennent assez bien qu’il faudra mettre en place tout de suite, dans l’optique d’une sortie ou d’une dissolution de l’euro, un contrôle des mouvements de capitaux, ils n’envisagent pas une large nationalisation du secteur du crédit. Celui-ci me semble pourtant envisageable et nécessaire, car sinon les banquiers demanderont des compensations pour les pertes importantes qu’ils subiront. Egalement l’étude si elle est très bien menée en ce qui concerne les gains potentiels d’une dissolution de l’euro, est plutôt faible pour ce qui concerne la mise en place d’une monnaie commune qui laisserait les monnaies nationales en place en leur permettant de dévaluer quand cela est nécessaire. Car en effet, pour mettre en place une monnaie commune, il faut un minimum de coopération. Or c’est seulement dans le cadre de l’hypothèse 1 que cela sera possible. Mais il faut dire aussi que les avantages d’une monnaie commune ne nous apparaissent pas très convaincants, sauf à se placer dans une pure logique de marché.

    Les auteurs analysent insuffisamment les effets politiques de la sortie de l’euro. Or une des raisons qui devraient nous pousser à sortir définitivement de l’euro et de l’Union européenne, c’est qu’il s’agit de la seule manière finalement de retrouver le goût de la politique. La souveraineté de la nation retrouvée permettrait enfin de débattre au fond du modèle de société que nous voulons construire, discuter de la place de l’Etat, discuter des inégalités de revenus et de l’impôt, ou encore de la meilleure manière qu’il y a pour défendre notre environnement.

    Malgré ces réserves – ces timidités on pourrait dire – cette étude est excellente et ses résultats très sérieux. J’avais par ailleurs réalisé un calcul grossier en calculant ce que  coûtait à la France l’euro, en divisant le montant du déficit commercial par le coût annuel d’un emploi (44000 € en moyenne, charges comprises), j’arrivais à attribuer au déficit commercial de la France 1,7 millions d’emplois, soit l’équivalent de ce que trouve les auteurs ce cette étude qui donne ce chiffre comme une baisse du chômage en France lors d’une sortie de l’euro.

     

     

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    Jean-Claude Michéa

     

    La parution des deux derniers livres de Jean-Claude Michéa ont déchaîné contre sa personne un feu nourri de critiques plus ou moins honnêtes et bienveillantes. Ces attaques sont venues essentiellement d'intellectuels de la gauche de la gauche. A mon sens elles montrent assez clairement que Michéa a touché juste. Ces attaques sont venues pêle-mêle de l'économiste Frédéric Lordon, grand critique médiatique de la mondialisation et du libéralisme économique, de Luc Boltanski, sociologue, auteur du Nouvel esprit du capitalisme et encore de Serge Halimi le directeur du Monde diplomatique, auteur d'un ouvrage remarqué sur Les nouveaux chiens de garde. Bien sûr la gauche et l'extrême-gauche ont toujours aimé ces querelles intestines dont la violence est inversement proportionnelle aux enjeux véritables, le courant trotskiste ayant été exemplaire de ce point de vue pendant des décennies. Mais cette fois la querelle semble révéler des vérités aussi bien comportementales que programmatiques. Après tout on pourrait se dire que tous ces penseurs sont farouchement hostiles au libéralisme et donc que le reste ne sont que des querelles de détail. Il n'en est rien.

    Il y a beaucoup d'écrivains, de professeurs, dont ceux qui s'attaquent à Michéa, qui critiquent d'une manière qui se veut radicale le monde dans lequel nous vivons et qui identifient ses tares comme le résultat d'un système économique et social : le capitalisme. Et beaucoup sont capables d'écrire des choses pertinentes. Cependant cette critique ne débouche en pratique sur presque rien, et surtout elle reste à l'écart de ceux qui devraient le plus s'y intéresser, les pauvres et les exploités. L'idée d'un changement de système n'arrive pas à progresser alors même que le capitalisme flamboyant mis en place depuis le début des années quatre-vingts parait condamné. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais parmi elles, il y a aussi que ceux qui produisent critiques et analyses du capitalisme n'ont pas une connaissance véritable du peuple et de ce que voudrait le peuple. Il ne s'agit pas de dire que le peuple a toujours raison, mais il me parait difficile de vouloir un changement radical de système sans que le peuple y participe. Il y a évidemment plusieurs manières de réclamer cette participation, soit en considérant que le peuple est une masse de manœuvre qui permet la réalisation d'un projet social développé par des élites - mais alors on reproduit les tares du système capitaliste - soit au contraire en admettant que ce fameux peuple amènera des idées et des principes qui nous sont encore un peu étrangers. Dans le premier cas on retrouve toujours les avant-gardes autoproclamées et éclairées.

    Luc Boltanski

     L'intérêt de l'œuvre de Michéa est justement de se poser cette question : comment tenir compte de la volonté populaire et de ses valeurs. Prenons un exemple assez simple, celui du travail. L'extrême-gauche défend l'idée d'une disparition du travail. Ça va de Guy Debord en 1953 et de son slogan "Ne travaillez jamais" aux proposition d'Utopia pour un revenu détaché du travail. Cette idée est doublement fausse du point de vue de la transformation des rapports sociaux. D'abord parce qu'en détachant les revenus de l'activité, elle suggère que la technique palie l'absence de travail humain. Elle rend donc l'homme dépendant d'une technique qu'il ne maîtrise pas. Elle suggère que la société ne doit plus être organisée autour du travail, mais autour des loisirs. Certes on comprend bien qu'on refuse le travail dans le monde capitaliste, et que de trop longs horaires de travail rendent la vie pénible et sans attrait, mais doit-on refuser toute autre forme de travail ? Les tenants de cette thèse sont ceux justement qui supposent que les formes du travail qu'on connaît sont immuables et progresse toujours plus vers la diminution de la quantité de temps qu'on met à produire les biens nécessaires à la vie. On ne peut pas en effet critiquer les formes industrielles de l'agriculture et de l'alimentation, et éviter de revenir en arrière en terme de qualité : la qualité demande du temps de travail. La seconde critique à cette idée est qu'il n'y a aucune raison qu'une partie de la société travaille pour une autre partie. C'est la base même de l'exploitation.

      

    Frédéric Lordon

     Michéa prétend que pour changer le système, il faut revenir en arrière, et retrouver l'amour du travail bien fait, du travail artisanal. Ce n'est pas sans raison que le candidat à l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy, a fait de la valeur travail son antienne. Comme le rappelait Serge Halimi dans sa préface à l'ouvrage de Thomas Frank (Pourquoi les pauvres votent à droite ?), on l'a même vu dans une usine au petit matin faire à ce moment là l'éloge du travail ouvrier, ce qui est assez cocasse quand on pense que ce fils de la haute bourgeoisie n'a jamais travaillé une minute de sa vie. Mais si la droite a pu aussi facilement récupérer l'idée de valeur travail à son compte, c'est bien par ce que sur ce terrain la gauche et l'extrême-gauche étaient défaillantes, puisqu'en effet elles considèrent que le travail, comme la famille et la patrie sont des valeurs obsolètes qui nous ramènent aux temps troublés du pétainisme[1]. On comprend bien que sur le plan du travail et de sa réhabilitation, les penseurs d'extrême-gauche sont peu en phase avec le peuple et particulièrement les ouvriers. Vous me direz que cela n'a guère d'importance, parce que des ouvriers, il n'y en a plus beaucoup.

      

    Serge Halimi

     Ce refus de revenir en arrière c'est ce qui oppose Michéa à ses critiques. Car ceux-ci veulent rester modernes, dans le sens de l'Histoire. Ce qui ne va pas sans contradictions. Par exemple Frédéric Lordon, en tant qu'économiste, se rend compte que les formes de l'Union européenne, la monnaie unique, sont des constructions bancales qui produisent la régression de tous les points de vue. Et pourtant, il répugne à dire clairement qu'il faut revenir au cadre national. L'idée de penser la nation comme une forme institutionnelle adéquate pour faire de la politique[2] est une idée qui répugne et qui fait peur à Lordon et effectivement on le verrait assez mal chanter La  marseillaise.  

    Le plus curieux est cependant Serge Halimi qui préface un ouvrage de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, en disant combien celui-ci est excellent et qui s'en prend à Michéa par ailleurs, alors que finalement les points de vues de Frank et de Michéa sont très proches, tous les deux s'interrogent sur l'enracinement et les traditions qui structurent les classes pauvres et tous les deux en concluent que les partis de gouvernement pris dans une fausse alternance entre la droite et la gauche, abandonnent les classes populaires à leur sort.

    Michéa dont les ouvrages abondent de références à l'histoire se pose la question de savoir comment on doit et on peut intégrer le passé pour comprendre le présent. Et de fait on ne peut pas en même temps refuser l'agriculture industrielle et s'interdire de penser que quelque part "avant c'était mieux".

    Quand on a commencé à évaluer la richesse avec des indicateurs alternatifs au PIB, on s'est rendu compte qu'entre 1945 et en gros 1975, le PIB progressait au même rythme que n'importe lequel des indicateurs de bien-être, ce qui veut dire que pendant ces trente glorieuses, la croissance du PIB représentait assez bien l'amélioration globale de la société dans les pays avancés. Mais depuis 1975, on s'aperçoit que si, bon an, mal an, en Europe comme aux Etats-Unis le PIB continue de progresser, à l'inverse les autres indicateurs de bien-être régresse depuis une bonne trentaine d'années. La conclusion qui s'impose c'est bien qu'avant c'était mieux !! Et cela est d'ailleurs corroboré par toutes les enquêtes d'opinion, qui valent ce qu'elles valent, mais qui toutes montrent que vers la fin des années soixante-dix, ou le début des années quatre-vingts, les populations constatent une dégradation de leurs conditions d'existence.

    Au-delà de ces remarques très générales sur les poux qu'on cherche dans la tête de Michéa, il me semble que cela cacher quelque chose de plus grave : la violence des réactions ressemble à un réflexe de classe. Boltanski, Lordon ou encore Halimi sont les enfants de la bourgeoisie lettrée. Et à l'évidence Michéa ne vient pas du même milieu, il les gêne, comme les gênent les gens du peuple qui n'ont pas les mêmes réflexes qu'eux dans le décryptage de la réalité quotidienne. Les remarques acerbes de Lordon à propos de citations décontextualisées des ouvrages de Michéa se présente comme la leçon d'un maître d'école à un élève dissipé. C'est bien du haut de sa chaire qu'il s'adresse à lui. On comprend bien que les thèses de Michéa finalement lui font de l'ombre.

    Boltanski est carrément malveillant. Dans un article publié dans Le Monde, il nous explique que finalement Michéa, quoiqu'il se réclame du socialisme a tout pour plaire à la droite, la preuve nous dit-il, on parle de Michéa dans certains journaux de droite. Il semblerait que Boltanski soit le seul à ne pas s'apercevoir que Le Monde est un journal libéral de droite qui défend pêle-mêle, le marché l'Union européenne et la guerre en Syrie. Lui aussi fait la leçon à Michéa, lui expliquant que non seulement ses thèses sont vieillottes, qu'invoquer Saint Orwell - ainsi qu'il le nomme - ne mène à rien mais qu'en outre, il n'a pas compris grand chose. En tous les cas ce qui est certain c'est que Boltanski n'a pas compris que Michéa s'attaque frontalement au libéralisme et qu'il en dénonce aussi bien la version de droite - le marché et l'économie - que la version de gauche - c'est à dire le soubassement culturel qui viser à justifier le déracinement des individus.

     



    [1] On fera remarquer à ce propos que si le pétainisme faisait la promotion des valeurs traditionnelles, il ne s'est jamais vraiment préoccupé de passer à la pratique. Non seulement Vichy avait vendu la Patrie aux Allemands, mais il n'avait strictement rien fait pour défendre le travail, envoyant même ses jeunes travailleurs outre-Rhin, mais sur le plan des mœurs, il avait complètement négligé les structures familiales. Ce fut à la Libération que les anciens Résistants remirent un peu d'ordre dans la réhabilitation des valeurs traditionnelles.

    [2] Emmanuel Todd considère que le retour dans le cadre national est le préalable au retour du politique, allant même jusqu'à dire que sans nations, il n'y a pas d'internationalisme.

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    L'époque est propice aux thèses de Jean-Claude Michéa, essentiellement parce qu'aujourd'hui il est évident que la société, la civilisation est en recul. Une des idées centrales de cet ouvrage est que l'histoire n'est pas linéaire et donc qu'il n'est pas assuré que le progrès en soi une de ses constantes. S'il est difficile de montrer que sur le plan des mœurs cette dégradation est à l'œuvre, c'est peut-être plus simple de la repérer sur le plan de l'économie. Le chômage augmente, les salaires reculent, la protection sociale s'effrite lentement mais sûrement. Et au moment où le système capitaliste est objectivement au plus mal, la pensée critique peine de plus en plus à trouver sa voie, à se faire entendre.

    L'idée de Michéa est que cela vient d'un concubinage qui a trop duré entre les critiques du capitalisme et l'idéal du progrès vu comme un axe simple et majeur de l'évolution historique naturelle. En somme la Gauche n'arrive pas vraiment à la rupture d'avec le capitalisme parce qu'elle en partage un trop grand nombre de références culturelles. Les deux points principaux sur lesquels on voit une convergence Droite-Gauche - qui se traduit dans les urnes par une convergence UMPS - sont d'une part l'idée que bon gré malgré la société s'améliore, et d'autre part que la technique est la solution pour résoudre nos problèmes. Le tout signifiant que le but est l'émancipation de l'individu des structures traditionnelles. Cette collusion est la conséquence de la continuité des idées des Lumières.

    Les médias vont mettre en scène cette fausse différence entre la gauche et la droite qui fonctionne comme une sorte de division du travail : la droite présente le programme économique du libéralisme, et la gauche en forge le programme culturel. Il emploi souvent le terme de ruban de Moebius pour représenter cette liaison coupable. L'avantage de cette démarche est de nous montrer que le libéralisme n'est pas seulement un système économique, mais qu'il s'attaque aussi à la racine de ce qui forme la société.

    A partir de ce principe, il lui est facile de s'attaquer à l'ensemble des tares qui minent les relations sociales à l'époque du capitalisme mondialisé et triomphant. Mais ce système inédit dans sa généralisation à l'ensemble de la planète possède des limites qui probablement le rende vulnérable à court terme. D'abord les limites économiques : le développement du système de la marchandise se heurte aux limites physiques des possibilités de croissance. C'est le point le plus facile à percevoir mais c'est sur ce thème aussi que le danger le plus important réside : en effet dans cette fuite en avant, le capitalisme risque d'infliger des dommages irréparables et entraîner avec sa disparition programmée la disparition de la vie humaine en société. Mais il y a un autre point sur lequel Michéa met l'accent : c'est que le capitalisme ne peut s'élargir toujours plus, et ainsi procurer des conditions "indécentes" de vie aux plus fortunés, qu'en détruisant les cultures traditionnelles, celles qui l'ont précédé et qui ne lui doivent rien. Or bien évidemment ce mouvement ne peut pas être infini.

    L'ensemble des thèses de Michéa me satisfont et forment un programme pour le futur. La solution ne peut passer que dans une nouvelle forme de société - une société décente pour reprendre son mot qu'il emprunte à Orwell - que par la mise sur pied d'une société socialiste. Ce qui veut dire entre autres choses une société qui limite fortement la propriété privée des moyens de production et qui redonne un contrôle au peuple sur sa destinée.

    Le peuple est au cœur de cet ouvrage touffu, en effet on ne peut pas se débarrasser des élites corrompues sans redonner la parole au peuple. Et c'est là le deuxième reproche qu'il fait à la gauche, celui de mépriser le peuple et de s'en remettre à la sagesse des élites. Il est facile d'étayer cela par des exemples précis et massifs : d'abord celui du référendum de 2005 qui a montré avec quel mépris la gauche de gouvernement à généralement traité les résultats d'un vote démocratique. On se souvient encore des sinistres rancœurs que Serge July étalait à la une de Libération. Si le peuple avait mal voté c'était qu'il n'avait aucune compétence ni qualification. Il s'en est suivi que l'UMPS a fait passer le Traité constitutionnel européen par d'autres moyens. Or on voit bien le résultat aujourd'hui de cette politique libérale à l'échelle du continent européen, même du point de vue des critères basiques des économistes : la croissance est en berne, le chômage explose, les salaires baissent et la protection sociale recule. C'est un fiasco complet qui devrait amener tout individu normalement constitué à conclure que cette politique était erronée dès le départ.

    Il règle au passage son compte à tous les imbéciles qui considèrent que le peuple est naturellement idiot puisqu'il fait le jeu du Front national et donc qu'il en épouse les valeurs. S'appuyant sur Orwell, il considère que ce n'est pas le peuple qui fait grimper le Front national, mais les mauvais résultats de le politique suivi, et l'abandon du peuple par les partis de gauche. 2014 va nous confirmer cela assez rapidement. Hollandreou étant bien incapable de renverser la vapeur et de présenter un programme social et économique différent de celui que veulent les multinationales. On n'est donc pas surpris qu'il cite Thomas Frank dont nous avons rendu compte de son excellent ouvrage Pourquoi les pauvres votent à droite.

    Un des points fondamentaux sur lesquels porte sa critique de la Gauche, c'est le fait qu'elle s'intéresse à des problèmes de société parcellaires et sans intérêt, le mariage gay, la légalisation du cannabis, la libéralisation des mœurs. Evidemment quand on se bat pour ce genre de question, non seulement on ne fait aucun tort à un système économique - il y a beau temps que le capitalisme s'accommode de la critique des formes hiérarchiques traditionnelles - mais encore on soutient son projet de la création d'un homme mobile et sans racine, hédoniste et capricieux, bref d'un consommateur. Ceci étant elle se coupe du peuple qui tente de préserver ses traditions et ses racines. Michéa rappelle qu'on ne fait rien de bon en reniant son passé, et que si celui-ci doit disparaître, cela ne peut se réaliser que dans un dépassement dialectique qui l'intègre.

    Les écrits de Michéa sont tout de même assez curieux, d'abord parce qu'ils s'appuient sur des connaissances importantes, sa bibliographie est enracinée dans une approche historique, et donc cela le rend difficilement compréhensible par le peuple auquel il voudrait bien s'adresser. C'est une contradiction difficile à résoudre pour tous ceux qui écrivent des livres qui ont un peu de tenue. Ensuite parce que la forme même de l'ouvrage avec ses scolies, ses renvois et ses notes, rend parfois la lecture un peu pénible. 

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    Malgré la décomposition avancée du capitalisme, depuis au moins la crise de 2008, il n'émerge pas une pensée alternative, capable de proposer un monde différent. Au moment où la structure économique s'effondre, jamais le capitalisme en tant qu'idéologie ou comme culture n'a paru aussi solide. Le cas français est à ce titre exemplaire, Après le fiasco du quinquennat de Sarkozy, et également l'échec de la politique européenne dans la zone euro, on aurait pu s'attendre au moins à une sorte d'inflexion qui aurait donné au moins l'apparence d'un changement. Or François Hollande continue exactement comme si rien ne s'était passé la politique économique de son prédécesseur, emboîtant le pas à l'abominable Angela Merkel.

    A gauche beaucoup ont dénoncé une trahison : encore les social-traîtres habituels de la deuxième gauche qui œuvrent en sous-main pour la gloire du capitalisme. Michéa essaie dans ce petit ouvrage d'expliquer la logique qu'il y aurait dans cette attitude d'abandon. Et comme cette gauche qui a vocation à gouverner, a abandonné jusqu'à l'idée même que l'Etat pourrait diluer un peu la propriété privée dans des domaines comme ceux de la banque ou des grandes entreprises en situation de monopole, Michéa renonce finalement à se dire "de gauche", rappelant au passage que cette dénomination est d'origine bourgeoise, et qu'elle ne s'est que rarement confondue avec un mouvement réellement anticapitaliste. Il cite Marx qui ne s'est jamais défini comme un homme de gauche, mais il aurait pu aussi bien citer sur ce point Guy Debord qui haïssait cette dénomination et ce qui va avec. Pour ceux qui désirent en finir avec le capitalisme, il semble à première vue que la gauche se définisse essentiellement par deux "valeurs" économiques fortes :

    - lutter pour diminuer les inégalités entre les classes ;

    - et œuvrer conjointement à la dilution de la propriété privée.

    Ce sont ces deux axes qui ont donné à la gauche en France après 1936, et aux Etats-Unis après 1932, une sorte de légitimité qu'elle a abandonnée il y a une trentaine d'années, quand aux Etats-Unis le parti démocrate s'est converti au libéralisme économique, et quand en France le PS a, en 1983, rejoint honteusement les rangs des partis européistes.

    Dans une réflexion un peu compliquée tout de même, Michéa va remonter aux sources de cette illusion selon laquelle la gauche serait finalement et naturellement anticapitaliste. Le point fort de la réflexion de Michéa c'est bien sûr que la gauche, comme la droite d'ailleurs, croie au progrès et donc qu'au fond l'état de la société n'est pas pire, au contraire, il s'améliorerait même. Tous ceux qui au contraire dénonce l'effondrement économique, social et moral de la société sont renvoyés comme des imbéciles à leurs études, dénoncés comme de vulgaires populistes, passéistes. Mais pourtant les faits montrent que si le capitalisme régulé de l'après-seconde-guerre-mondiale pouvait se targuer de véritables avancées sociales et économiques, depuis trente ans, il est impossible de nier les multiples reculs.

    Il y a un point cependant qui est important et qui n'est pas discuté, c'est que si la gauche a abandonné ses racines prolétariennes avec l'effondrement du Parti communiste, c'est aussi parce que le monde a changé et que la classe ouvrière est en voie de disparition, conséquence de la tertiarisation des économies dites développées.

    Michéa rompt donc cette logique d'une histoire linéaire qui, cahin-caha, finalement produirait l'amélioration de l'homme et de la société. Ce qui l'amène à dire que peut-être dans le passé il y a eu des formes sociales supérieures à la notre et dont on ferait bien de s'inspirer. Sur ce point, il est d'accord avec certains textes de Marx lui-même. Et bien sûr tout ce qui a été écrit récemment sur la décroissance montre qu'il est complètement illusoire de croire que le progrès viendra d'une croissance économique continue, et également que le progrès technologique nous sauvera des désastres à venir.

    Si Michéa renvoie dos à dos la gauche et la droite, c'est finalement à cause de leur proximité culturelle en ce qui concerne le développement d'une culture individualiste et moderne, l'apologie du progrès et de la mobilité sans fin, la volonté de détruire les formes traditionnelles de la société. Cette prise de position en rupture avec la critique traditionnelle qu'on trouve à gauche où le populisme est identifié hâtivement à l'extrême-droite, au fond rejoint déjà ce que disait Marx dans L'idéologie allemande où il montrait la noblesse des rapports simples et directs qu'on trouvait dans le prolétariat, cette idée d'une vie collective riche au-delà des particularismes des vies individuelles. C'est pourtant ce qui lui a été reproché, notamment par Frédéric Lordon et Serge Halimi qui trouvent que Michéa en fait trop et qu'il ne devrait pas considérer que le peuple est bon en soi. Pourtant c'est bien ce qui me paraît le point fort de l'approche de Michéa : en effet si nous voulons changer de forme de société, il faudra bien s'appuyer sur une autre logique que celle qui est à l'œuvre aujourd'hui et qui donne un pouvoir discrétionnaire au capital et aux élites autoproclamées, ce qui veut dire qu'il faut nous retourner vers des formes de vie sociale qui soient plus simples et qui aboutissent d'une manière ou d'une autre au développement d'une démocratie véritable.

    Je partage évidemment l'ensemble des thèses de Michéa, y compris lorsqu'il montre que la gauche de gouvernement, du fait de ses reniements en cascade, n'a plus aujourd'hui comme marqueur que des vagues problèmes de société, le mariage gay, la légalisation de la fumette et autres conneries du genre qui ne font finalement qu'avancer l'idéologie libérale et donc le capitalisme dans sa forme économique. Une des conséquences inattendues de cette dénégation par la gauche des problèmes de société en rapport avec une sorte de tradition, c'est que ce sont les idéologues de droite qui se chargent de la révolution culturelle, comme on peut le voir dans l'ouvrage que j'ai chroniqué il y a quelques jours de Thomas Frank. Il est d'ailleurs curieux que Serge Halimi conteste cette analyse de Michéa, dans la mesure où le livre de Thomas Frank qu'il a préfacé, montre la justesse des thèses de Michéa à partir de l'exemple du Kansas. Car tandis que la "gauche" continue à s'enfoncer tous les jours un peu plus en abandonnant tout idée de changement dans le système économique, la droite se renforce en reprenant à son compte l'idée d'une culture populaire qui se construirait dans la tradition et contre les élites. Même si nous savons bien que cela est une hypocrisie pure et simple, il semble bien que la droite ait un coup d'avance sur le plan de la stratégie politique, et cela ne nous rend pas plus joyeux pour autant.

    Il est intéressant de voir que les principales références de Michéa sont, dans ce livre, George Orwell, Karl Marx et Guy Debord. Je crois dans cet ordre. Pour les deux derniers il se réfère surtout à l'analyse de la marchandise comme processus d'aliénation. Il reste que la forme de l'ouvrage n'est guère satisfaisante : les innombrables scolies et renvois - une habitude chez Michéa - rendent le texte lourd, et l'éloigne d'une simplicité plus franche qui s'adresserait à un public plus large. Car s'il est bon de revendiquer une simplicité dans le mode de vie et la culture, il peut être aussi intéressant de l'atteindre dans l'écriture.

     

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    Sur les polémiques autour des positions de Michéa

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    L'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) est une organisation internationale qui siège à Paris et qui emploie des économistes pour produire des rapports et émettre des recommandations. C'est une organisation plutôt réactionnaire et qui défend un capitalisme plutôt sauvage. Elle vient de faire paraître un rapport qui fait grand bruit parce qu'elle affirme que la croissance est de retour, elle annonce donc en filigrane la fin de la récession engagée depuis 2008. Elle semblerait donc donner raison à François Hollande qui considérait que le plus dur était fait et que, la croissance revenant, la courbe du chômage allait s'inverser. Mais il y a beaucoup de manières de lire ce rapport.

    Tout d'abord on constate que parmi les pays développés, ce sont les Etats-Unis, le Royaume Uni et le Japon qui ont les taux de croissance les plus élevés, respectivement 1,7%, 2% et 1,5% en 2013. On remarque assez facilement que ces pays ne sont pas dans la zone euro. Et là les choses sont nettement moins encourageantes. L'OCDE signale que la zone euro est sortie de la récession, et qu'en 2013 elle devrait avoir une croissance de 0,4%. Les écarts avec les autres pays riches perdurent et s'accroissent ce qui signifie la persistance d'un chômage de masse pour longtemps.

     

    C'est d'autant plus préoccupant que tous les pays à l'intérieur de la zone ne sont pas logés à la même enseigne. La vertueuse Allemagne aurait une croissance en 2013 de 0,7%, la France de 0,3% mais les autres pays comme l'Italie (-1,8%) connaitraient encore un recul ou une stagnation. Ce qui veut dire que c'est insuffisant pour faire reculer significativement le chômage en Europe et encore moins pour assurer la progression du pouvoir d'achat après des années de recul.

    Tout cela reste de l'analyse statistique basique, ce qui me semble le plus important dans le rapport de l'OCDE ce sont les commentaires. En effet les pays riches qui ont une croissance forte sont avant tout les pays qui ne se préoccupent pas d'orthodoxie monétaire comme dans la zone euro. Ils jouent avec leur monnaie à la fois pour rétablir leur balance commerciale, et pour relancer leur demande intérieure. A cet égard on soulignera ici la réussite de la politique de "laxisme" monétaire de l'économie japonaise porte aujourd'hui ses fruits. L'OCDE en conclut que les économies avancées doivent continuer à soutenir la demande ce qui veut dire en clair qu'ils ne doivent pas faire de la réduction de la dette publique et de la lutte contre l'inflation leur priorité. Après la critique à peine voilée du FMI, c'est une nouvelle attaque contre la politique de la Commission européenne cornaquée comme on le sait par l'Allemagne qui a fait du rétablissement des équilibres budgétaires le préalable au retour de la croissance dans la zone euro.

    On commence donc à comprendre que la position de la Commission européenne va être rapidement intenable. En effet il faudra bien qu'elle trouve une réponse aux politiques de quantitative easing (en clair les politiques de dévaluation adoptées par ses partenaires) au moment où son économie est en voie d'effondrement et que le peu de croissance qu'elle a encore provient essentiellement de la Chine et des Etats-Unis. Mais il est difficile dans le contexte des institutions européennes de voir la BCE changer de politique dans la mesure où celle-ci est la base sur laquelle est construite la monnaie unique. Il est donc très probable que dans les mois qui viennent de nouvelles tensions apparaissent à propos de l'euro et de sa possible dissolution.

    Cependant, à l'image du FMI, l'OCDE n'est pas plus cohérente parce qu'elle demande en même temps une politique de relance de la demande et la poursuite des réformes structurelles qui démolissent à la fois les services publics et le droit du travail. Or il est bien évident qu'on ne peut pas en même temps avoir la "déflation salariale" et "la dévaluation monétaire".

    L'autre point intéressant est que l'OCDE souligne que dans les années à venir (voir graphique ci-dessus) les pays émergent vont continuer à avoir une croissance beaucoup plus forte - et de loin - que les pays membres de l'OCDE. Pour ceux qui font de la croissance économique un dogme et un impératif, cela signifie clairement que les politiques économiques suivies dans les pays riches - ces politiques qui ont permis aux très riches de devenir encore plus riches - sont un échec total et que maintenant cela se voit encore plus qu'auparavant.

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