• Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005  

    Cet ouvrage s’essaie à renouer avec le fil des utopies qui se sont déroulées au fil du temps. A l’évidence les formes de l’utopie, notamment celles de Charles Fourier ont joué un grand rôle dans le développement de la pensée socialiste puisque la révolution prolétarienne est sensée déboucher sur une nouvelle forme sociale qu’il faut tenter d’anticiper et peut-être d’orienter. C’est dans la nature des choses que Vaneigem s’empare de cette idée. En effet, du temps de l’IS, il s’était très engagé dans la réflexion sur l’urbanisme unitaire qui fut la grande affaire de ce groupe au moins jusqu’à l’éviction de la tendance dite artistique. Le terme même d’urbanisme unitaire provenait directement de Fourier qui parlait d’architecture unitaire, et ses principes ont été mis en œuvre – très partiellement cependant – par Jean-Baptiste Godin qui en a aussi théorisé les principes[1]. Cette réhabilitation de l’utopie venait en droite ligne des surréalistes et plus précisément d’André Breton[2], qui célébraient aussi bien Fourier que le Facteur Cheval ou les constructions de Louis II de Bavière.

    L’idée des situationnistes était de critiquer l’urbanisme bourgeois, celui de Le Corbusier pour aller vite qui développait un fonctionnalisme qui cloisonnait les espaces et en restreignait les usages, et ensuite de proposer des solutions alternatives qui donneraient du corps à l’idée de révolution. Le plus avancé sur ce terrain était sans doute le peintre Constant qui proposa des maquettes[3] dont certaines d’ailleurs donnèrent des idées à de jeunes architectes qui les « récupérèrent » dans un but peu révolutionnaire.  

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    Les situationnistes s’étaient lancés dans cette aventure de défendre une utopie urbaine, ce qui leur donnait incontestablement un air moderne. Après-guerre et jusqu’à la fin des années soixante-dix, c’était la mode de penser le progrès social à partir des nouvelles formes architecturales[4]. A la fin des années cinquante et au tout début des années soixante, les situationnistes se présentaient comme ayant cette capacité à détourner les techniques de la bourgeoisie pour les mettre au service d’un projet révolutionnaire où le mot d’ordre serait plus précisément Ne travaillez jamais. Et donc les situationnistes pensaient la ville à partir des loisirs, pas le loisir bourgeois et consumériste, mais le loisir créatif et émancipateur. Evidemment pour que le travail disparaisse dans une société socialiste, il faut faire confiance à la technique ou du moins être capable de la maîtriser.

    Depuis cette époque de l’eau a passé sous les ponts. Guy Debord s’est progressivement éloigné de cette utopie urbaine, et il a fait de la question de la négation du travail une action individuelle. Et puis le progrès technique est de plus en plus souvent vécu comme une malédiction, le naufrage écologique est là pour nous le rappeler en permanence. Si le capitalisme a aujourd’hui un goût de cendres et ne peut en rien donner à rêver, les formes utopiques devraient proposer des pistes pour des formes de société nouvelles fondées sur de nouveaux critères.

    Raoul Vaneigem dans cet ouvrage de fiction prolonge les idées de sa jeunesse, tout en les remettant au goût du jour, du fait justement de cette contrainte écologique. A vrai dire, il avait repris ces idées anciennes dans une petit article un peu théorique, si on veut, intitulé Notes préliminaires au projet de construction d'Oarystis, la ville des désirs en 2002[5]. Il essaie ici de donner du corps et une âme en quelque sorte à New Babylon en l’agrémentant de verdure et d’animaux de toutes sortes. Comme Fourier, il tente de construire une communauté sur la base des sentiments. Sauf que tout de même, Fourier se préoccupait d’économie et supposait que le Phalanstère élèverait radicalement la productivité du travail[6]. Loin d’abolir le travail, Fourier voulait au contraire que tout le monde s’y mette, y compris les enfants. Et d’ailleurs dans Voyage à Oarystis, Vaneigem admet finalement la nécessité d’une forme de travail qui serait basée sur une sorte de passion individuelle : c’est la seule modification qu’il fait aux anciennes idées situationnistes de l’abolition du travail, en somme un retour au Marx de L’idéologie allemande.    

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    De New Babylon, Vaneigem reprendra les différents niveaux de circulation, et aussi la mobilité des éléments. Et puis de ses propres textes, il tentera de démontrer que la ville doit être fondée sur le principe du plaisir et du désir, d’où le nom de Oarystis. C’est une ville ouverte, placée sous le signe de la dérive. L’idée majeure est que les visiteurs ne peuvent pas rester longtemps, ils doivent ensuite repartir et, si l’expérience leur a plu, ils peuvent créer leur propre ville.

    Evidemment l’écriture de ce conte édifiant est sensée nous convaincre du bien-fondé de la démarche. Les dessins doivent également y contribuer aussi. Passons sur le peu d’élégance de l’ensemble et restons-en au fond. Les rues portent essentiellement les noms des écrivains ou des hommes que Vaneigem vénèrent, ce qui au-delà de ce catalogue un peu laborieux, lui permet de faire étalage de son érudition[7]. Le parcours à travers le labyrinthe de la ville ressemble un peu à la visite d’une sorte de Disneyland de la passion amoureuse. Et justement c’est cela qui nous interpelle. Pourquoi après toutes les critiques fort pertinentes qui sont adressées en permanence au capitalisme et au monde de la marchandise, personne ne marche dans ce genre de projet ? En 1968 et après, dans ce grand mouvement de révolte que nous avons connu, les projets de communautés autonomes étaient très nombreux. Tous ces projets ont échoué lamentablement. Mais bien avant, les projets fouriéristes qui avaient fleuri avant et après la Commune n’ont pas eu beaucoup plus de succès, même quand on a pu y mettre des moyens.

    La question centrale est la suivante : qu’est-ce qui fait qu’un projet de vie collectif n’arrive pas à être attractif ? C’est en effet parce que les projets individuels ne sont pas compatibles entre eux que l’argent existe pour les relier et en faire un tout plus ou moins bancal mais qui bon an, mal an, permet au capitalisme de se perpétuer. C’est cette capacité négative que possède le capital : il n’a pas besoin de plaire, il lui suffit de faire semblant de laisser les individus choisir leur destinée.

    Vaneigem laisse entendre que l’éducation pourrait changer les choses : en découvrant ainsi les possibilités de Oarystis, les visiteurs ne pourraient que se résoudre à en reconnaître la supériorité et donc se décideraient par la suite à suivre ce chemin qui est le bon ! Il reprend la vieille antienne de l’exemplarité qui pourtant n’a pas donné des résultats importants. Ce faisant, mais c’est sans doute le lot de toutes les utopies, il ne part pas des conditions réelles présentes pour transformer le monde, mais plutôt des noyaux de personnes qui se trouvent hors du système et de ce fait peuvent en expérimenter un autre. Existe-t-il un passage plus ou moins secret entre les deux mondes ? Pour Vaneigem, c’est la raison qui fait progresser le monde, même si cette raison s’appuie sur une mathématique des sentiments et des désirs. Mais il suppose que cette raison est finalement extérieure au peuple, qu’elle n’émane pas de lui. C’est sur ce point que portait d’ailleurs une partie de la critique de Friedrich Engels[8]  

    Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005

    Quand vous lisez sérieusement Charles Fourier, la référence obligée de Vaneigem, vous vous rendez compte qu’il est, dans sa manière de penser le pendant d’Adam Smith : tous les deux en effet s’appuie sur la logique rationnelle de l’attraction qu’ils empruntent à Isaac Newton[9].

     

    Je suis inventeur du calcul mathématique des destinées, calcul sur lequel Newton avait la main et qu’il n’a pas même entrevu ; il a déterminé les lois de l’attraction matérielle, et moi, celle de l’attraction passionnée, dont nul homme avant moi n’avait abordé la théorie. Charles Fourier, Lettre au Grand Juge, 4 nivôse an XI.

     

    Ce n’est plus le calcul utilitaire qui forme rationnellement la société et le marché, mais la logique des passions, ces passions qui pour Fourier comme pour Vaneigem ont une essence naturelle. C’est pour cette raison que le noyau de la société « harmonieuse » doit rester assez restreint. Chez Fourier c’est 1440, un chiffre atteint à partir du chiffre 12 qui est le nombre des signes astrologiques. Chez Vaneigem, le groupe ne doit pas dépasser 7000 personnes et reste assez fermé puisqu’il suppose que les visiteurs ne demeurent jamais bien longtemps. Il s’ensuit donc une sorte de catalogue raisonné des passions et des intérêts, avec sous-jacente, l’idée que l’homme est bon par nature, ou du moins qu’il ne demande qu’à l’être. Il est tout de même curieux qu’en cinquante années Vaneigem n’ait pas un peu plus évolué que cela. Certes on ne lui demande pas d’abandonner ses idées de jeunesse, mais la moindre des choses serait de tenir compte de ses erreurs, faute de quoi on risque de les recommencer.

     



    [1] La Richesse Au Service Du Peuple : Le Familistère De Guise, Bibliothèque démocratique, 1874.

    [2] Ode à Charles Fourier, Fontaine, 1947.

    [3] Constant, New Babylon, Hatje Cantz, 2016.

    [4] Libero Andreotti, Le Grand jeu à venir, textes situationnistes sur la ville, La Villette, 2008.

    [5] http://www.bon-a-tirer.com/volume4/rv.html

    [6] La fausse industrie, morcelée, répugnante, mensongère, et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit et perfection extrême en toute qualité, 1836-1837.

    [7] Dans le numéro 10 de Internationale situationniste, 1966, il avait dressé toute une liste de ses propres études dans De quelques questions théoriques sans questionnement ni problématique.

    [8] Socialisme utopique, socialisme scientifique [1880], Editions sociales, 1950.

    [9] Arnaud Diemer et Hervé Guillemin, « Adam Smith et la physique de Newton », Œconomia, 2-3 | 2012

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