• Qu’est-ce qu'être socialiste ?

     

    C’est semble-t-il une question que se pose le PS. Il était temps. Cambadelis, secrétaire général du PS, ancien militant trotskiste[1] ne devrait pourtant pas avoir de mal à répondre. On va essayer de répondre pour lui, de l’aider. Le jeu en vaut la chandelle puisque malgré tout, je pense qu’il y a encore au PS des gens de gauche qui, même s’ils vivent dans la confusion, aimeraient bien que les choses aillent dans le sens du progrès.

    Dans sa jeunesse, et même s’il n’a pas tout compris, Cambadelis a lu certainement Marx[2]. Pour ce dernier qui n’en définit jamais les contours précisément, le socialisme c’est l’abolition de la valeur, c’est-à-dire cette manie de comparer à l’aide d’un salaire plus ou moins bien justifié les hommes entre eux. Cette négation de la valeur entraîne nécessairement la négation du travail et celle de la propriété privée des moyens de production. Car ce qui est vidé par le socialisme c’est l’abolition de l’accumulation des richesses au profit d’une petite caste sociale. Ou encore c’est l’idée que les travailleurs ont contribué à l’accroissement du capital accumulé, et qu’il n’y a donc pas de raison que celui-ci soit entièrement dans les mains de ceux qui en détiennent les titres de propriété.

    L’autre point important dans la définition du socialisme, telle que Marx la reprend des socialistes qui l’ont précédé comme Saint-Simon, Proudhon ou Fourier, c’est l’idée d’association par opposition à l’idée de concurrence. Il suppose que la concurrence – la compétitivité – est ruineuse et mène au désastre et qu’à l’inverse la coopération non seulement est plus belle sur le plan de l’éthique, mais qu’elle est plus efficace.

    A partir de ces postulats on peut discuter, de savoir si le socialisme est encore à l’ordre du jour, des modalités qui peuvent conduire à la transformation du système capitaliste.

    Le socialisme a-t-il un avenir ?

    Depuis la chute de l’URSS et des régimes communistes dans les pays de l’Est, la droite et le PS font comme si l’économie de marché – autre nom pour le capitalisme – allait de soi, qu’elle représente un horizon indépassable pour l’humanité. Cette approche repose sur deux erreurs grossières.

    La première est de considérer que l’URSS et les pays communistes de l’Est de l’Europe correspondaient dans la réalité à l’intitulé qu’ils se donnaient. Mais l’idée que ces pays étaient des pays communistes a été contestée de longue date. On peut citer Bruno Rizzi par exemple qui dès 1939 désignait l’URSS comme un capitalisme d’Etat. Cette position a été défendue également par l’Ultra-gauche, notamment Paul Mattick, mais aussi par le groupe Socialisme ou Barbarie. Elle a également été reprise avec plus de visibilité par Guy Debord et ses amis de l’Internationale situationniste. La raison qui pousse à contester le caractère communiste des pays qui se définissent ainsi, est que l’appareil de production est confisqué dans les faits par une classe qui en retire tous les bénéfices. Dire que les pays de l’Est sont des pays communistes, c’est un peu comme dire que la Chine est un pays démocratique, au motif qu’elle se proclame République Démocratique de Chine. Du reste quand l’URSS a sombré comme capitalisme concurrent de celui des Etats-Unis, ce sont des apparatchiks qui se sont transformés en capitalistes en pillant et détournant la richesse collective.

    La seconde erreur est de faire semblant que le capitalisme fonctionne correctement et tout de même, bon an, mal an, améliore le confort des individus. Or, depuis 2008, on voit bien que ce système ne fonctionne plus et vit d’expédients, soit en privatisant la dette des Etats, soit en rançonnant l’Etat à travers des formules du type PPP (partenariat public-privé). L’endettement de plus en plus important des économies capitalistes, tant en ce qui concerne les Etats, que les ménages et les entreprises, laisse mal augurer de la suite. Cet échec du capitalisme « privé » se lit tous les jours dans les statistiques alarmantes qui montrent que la croissance est de plus en plus faible, le chômage de plus en plus élevé. Du point de vue de la méthode, et si on suit Marx, le capitalisme est un système social qui est né à un moment donné, qui s’est développé, et qui ensuite connait un déclin pour disparaître.

    Ces deux raisons font qu’objectivement l’idée de socialisme, même si elle a été galvaudée, a un avenir. La seule question qui vaille est celle-ci : comment aller au socialisme ? Par la réforme ou par la révolution

    Réforme ou révolution

    Aller vers le socialisme, si tous les socialistes pensent que cela est une nécessité, a toujours divisé les socialistes quant à la manière. Les uns pensent qu’il faut y aller par la réforme et les autres pensent qu’on ne peut pas éviter une révolution parce que les représentants du capitalisme ne se laisseront pas déposséder sans résister. On remarque d’ailleurs que la réforme parait possible quand finalement l’économie prospère, tandis que la révolution semble nécessaire quand l’économie se dégrade fortement. La révolution semble d’autant plus nécessaire que les institutions ne fonctionnent plus très bien.

    Utiliser la réforme pour aller vers le socialisme a été la voie que choisit en son temps Ferdinand Lassalle. Ce dernier qui est le créateur de l’ADAV (association générale des travailleurs allemands) est en fait le véritable initiateur de la social-démocratie. Les successeurs de Lassalle furent Wilhelm Liebknecht et August Bebel. Leur idée est que le prolétariat étant de plus en plus instruit, on peut arriver à modifier le système social par la démocratie, en participant aux élections : plus les ouvriers auront de représentants à la chambre, et plus ils pourront voter des lois qui vont dans le sens de la limitation de la propriété privée par des nationalisations, mais aussi dans le sens de plus de justice sociale par le moyen d’une redistribution de la valeur vers les plus pauvres sous la forme d’augmentation de salaires.

    L’approche de Lassalle eut un grand succès, elle permit au SPD de se développer et de développer des syndicats qui pouvaient véritablement agir aussi bien par la loi que par le développement d’une éducation spécifique au prolétariat. C’est d’ailleurs le SPD qui fera véritablement connaître Marx à la classe ouvrière.

     

    Ferdinand Lassalle 

    Le succès de Lassalle déplaisait à Marx qui restait forcément dans l’ombre puisqu’il ne participait pas vraiment au combat politique directement. Lassalle pourtant se déclarait comme un disciple de Marx. Marx rédigera une critique féroce du programme de Gotha en 1875, bien après la mort de Lassalle, mais c’est pour condamner directement l’idée de gradualisme dans l’avènement d’une société socialiste. Marx critique Lassalle tous azimuts – Engels ne l’aimait pas parce qu’il était juif ! – il le critique parce qu’il s’est fait tuer assez jeune – à l’âge de 39 ans – en se battant en duel avec selon Marx « un aventurier valaque » pour des querelles amoureuses. Mais plus fondamentalement il le critique parce que Lassalle défend un socialisme qui se mettra en place sous la houlette de l’Etat[3]. C’est pourquoi Marx pensait que la révolution était nécessaire et que se livrait aux jeux électoraux dont les règles sont définies par la bourgeoisie, ne mène à rien. Comme disait Saint-Just, « ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau » !

    Mais que l’on choisisse la voie de la révolution ou celle de la réforme en participant au pouvoir, la grande différence entre la social-démocratie initiale et le PS, en dehors de la doctrine, c’est que les députés SPD étaient issus pour une large part du peuple et des milieux ouvriers, contrairement aux députés du PS qui viennent tous des milieux favorisés, des professions libérales ou de l’ENA.

    Définition de la gauche

    La gauche n’est pas forcément le socialisme, mais on peut définir au moins quelques principes généraux de ce que doit être la gauche. D’abord la gauche a pour mission de limiter et de diminuer les inégalités, aussi bien les inégalités de chances, que les inégalités de revenus. C’est pour cette raison que l’Etat doit jouer un rôle redistributeur, en taxant un peu plus les riches que les pauvres, c’est l’impôt progressif, en éradiquant la TVA qui est un impôt qui non seulement plombe la demande et le pouvoir d’achat, mais qui accroit les inégalités.

    L’Etat doit également faire en sorte qu’un certain nombre de biens et de services soient produits collectivement, sous son contrôle, parce que ces biens sont indispensables à la vie et qu’ils n’ont pas de solvabilité sur les marchés. C’est pourquoi la gauche s’est longtemps identifiée à l’économie mixte, c’est-à-dire une économie où le marché fonctionne à d’un secteur étatique puissant et dans une régulation du marché du travail aussi bien que des normes de production.

    Les révolutionnaires en général, et Marx aussi bien sûr, pensent que l’Etat ne peut être qu’au service d’une classe de propriétaires et donc qu’il ne peut pas être le défenseur des plus faibles. Le New Deal aux Etats-Unis, et les Trente Glorieuses ont montré cependant l’inverse. Mais les marxistes purs et durs pensent que ce ne fut qu’un feu de paille et que la dure loi du profit ne le permet définitivement plus. Sur ce point ils rejoignent d’ailleurs les libéraux qui suggèrent que les avantages dispensés par le gouvernement n’ont pu l’être que sur la base d’un endettement croissant et non pas sur la base d’un nouveau partage de la valeur en faveur des salariés.

    Un programme pour le PS

    Si le PS ne veut pas sombrer, il doit, au-delà de l’éviction de la deuxième gauche, réécrire son programme. C’est ce que propose Cambadelis. Je lui donne ici quelques idées. La première est une réforme de l’impôt sérieuse qui en finirait avec les impôts indirects et qui redéployerait aussi bien les impôts sur les revenus en les rendant plus progressifs, que les impôts sur les entreprises qui ont fortement diminués depuis trente ans. Le second point serait de refaire venir dans le giron de l’Etat un certain nombre d’entreprises, en général celles qui représentent un monopole, et celles qui représentent un service public. On peut citer l’électricité et le gaz, l’eau, les autoroutes, et bien sûr le secteur bancaire dans son entier. La monnaie, selon Maurice Allais prix Nobel d’économie, étant un bien public, il n’y a pas de raison qu’elle soit produite à la discrétion des banques privées. Egalement puisqu’il y a un problème de logement en France, on peut conseiller au PS de supprimer les allocations logement et d’encadrer les loyers. Les sommes économisées ainsi peuvent être alors investies dans la production de logements sociaux en assez grande quantité. La baisse des allocations logement, la hausse des investissements étatiques dans la construction et l’encadrement des loyers, tout cela pourrait finalement faire baisser radicalement le prix des loyers et des logements, ce qui donnerait du pouvoir d’achat supplémentaire.

    Evidemment un tel programme de gauche et légèrement socialiste est interdit par les traités européens. Mais qu’à cela ne tienne, le PS s’il veut survivre pourrait envisager de sortir de l’euro et de l’Europe !! En tous les cas voilà un programme clé en main pour les socialistes qui voudraient vraiment l’être.

    Conclusion

    Les « socialistes » comme Valls, Macron, ou le triste Hollande, vont répondre que dans le cadre de la mondialisation, un programme vraiment socialiste qui romprait avec les canons de l’économie de marché, n’est pas efficace, et en outre n’est pas possible dans le cadre d’une économie mondialisée et hyperconcurrentielle. Il est facile de leur répondre qu’aujourd’hui c’est l’économie de marché, fondée sur la croissance infinie de la production des marchandises, qui ne fonctionne plus du tout, et qu’en outre si les dirigeants politiques ont fabriqué la mondialisation à coups de traités, on peut très bien en sortir en rejetant ces mêmes traités. La mondialisation étant une création humaine, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas s’en défaire si elle produit plus d’inconvénients que d’avantages.

     

    Bibliographie

     

    Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875

    Bruno Rizzi, L'URSS : collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du mondeChamp libre, 1976.

     


    [1] Il est assez drôle de voir combien d’anciens trotskistes sont arrivés à pénétrer la hiérarchie du PS. Parmi eux, outre Henri Weber, David Assouline, Lionel Jospin et quelques autres, on compte aussi l’abominable François Rebsamen qui avec le zèle des convertis de fraîche date pousse de plus en plus fort dans le sens d’une politique économique très proche de celle voulue par l’UMP.

    [2] A cette époque il devait d’ailleurs fustiger abondamment les social-traîtres.

    [3] Il y a aussi de la jalousie chez Marx vis-à-vis de Lasalle qui était très populaire et surtout apte à mobiliser le prolétariat, ce que Marx, homme de cabinet, ne fut jamais capable de faire. 

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Mercredi 3 Septembre 2014 à 11:53
    être socialiste
    L'entrisme des troskystes dans un parti dit de gauche est classique. Là où ils se trompent c'est qu'ils espèrent pouvoir un jour changer les choses de l'intérieur. A moins que ce ne soit qu'un prétexte qui les exonère de leur responsabilité de poursuivre leur idéal. En tous cas ton analyse me parait très pertinente.
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