• Pour saluer la nuit debout

     Pour saluer la nuit debout

    Cela fait des mois et des mois que les mauvais esprits racontent que les Français à l’inverse des Espagnols et des Grecs ne seraient pas capables de se mobiliser pour faire de la politique autrement. Et qu’au fond ils resteraient dans une forme de délectation morose à regarder le vieux système politique des partis s’effondrer. Et bien le mois d’avril dément ce pessimisme. Non seulement la mobilisation dans les manifestations contre la loi El Khomri reste assez constante, mais de nouvelles formes d’interventions apparaissent maintenant. On se souvient que le coup d’envoi de la contestation du gouvernement Hollande-Valls-Macron a été donné sur internet, avec une pétition qui d’un seul mouvement à rassembler des centaines de milliers de personnes. C’en sont suivies des manifestations plus ou moins nombreuses aux rangs fournies, avec l’accompagnement plus traditionnel des syndicats. Et puis on s’est mis à occuper le 31 mars la place de la République à Paris, le mouvement a gagné maintenant d’autres villes, Toulouse, Nîmes, Grenoble… Et ce n’est sans doute qu’un début puisque maintenant d’autres villes étrangères nous emboîtent le pas. Madrid, Lisbonne, Berlin ou Bruxelles sont au programme de manifestations qui se veulent à la fois rebelles et festives. On pourrait dire d’ailleurs que ce mouvement porté d’abord par des jeunes, rend tout de suite ringard le mouvement lancé à grands coups de trompette par Macron, En marche ! Il y a beaucoup de monde, malgré un printemps un peu aigre tout de même. 

     

    Que veulent ces manifestants d’un nouveau genre ?  

     

     Pour saluer la nuit debout

    Pour aller vite, rien. Ou plutôt tout ! Je crois que toute personne à peu près normalement constituée en à marre des turpitudes de l’oligarchie. Les dernières révélations des Panama Papers consolident cette idée très largement et très justement répartie que les efforts, l’austérité, la vie mauvaise et  pollué c’est pour les pauvres, les sans-dents. Et en même temps c’est aussi le signe que les partis politiques sont complétement dépassés et n’offrent aucune perspective : dès lors il est nécessaire de se regrouper et de débattre pour essayer d’avancer des pistes pour réinventer la vie. Au fond cette jeunesse est un peu la même que celle qui aux Etats-Unis soutient et accompagne Bernie Sanders, ou encore celle qui a fourni la base de Podemos. C’est donc un mouvement sans tête et sans leader. Certes la pétition contre la loi El Khomri a été lancée par Caroline de Haas, une militante féministe aux prises de position parfois douteuses, mais elle a été très vite débordée, les signataires se la sont réappropriée sans rien demandé à personne. Et c’est devenu l’affaire de tous, indépendamment de ses affiliations ou de son idéologie. C’est la même chose pour la nuit debout. Le figaro se croyait malin en faisant semblant d’avoir enquêter et avoir découvert que cette idée avait été lancée par François Ruffin. C’est sans doute exact, mais Ruffin ne représente pas un parti, c’est à peine s’il représente son journal, Fakir !, et son équipe. La plupart de ceux qui participent à ces nuits debout ne savent pas qui est Ruffin, mais ils sont heureux de se retrouver et de tenter l’aventure d’essayer de faire quelque chose. Il est également à peu près certain que certains vont essayer de récupérer ce mouvement, on voit déjà arriver les différentes boutiques gauchistes à la recherche de recrues pour renforcer leurs maigres troupes.

     Pour saluer la nuit debout 

    Nuit debout place de la République le 8 avril 

    En ce sens cette spontanéité évidente rappelle un peu Mai 68. Autrement dit dès lors que les voies ordinaires de la politique apparaissent bloquées, il apparait un mouvement quasi spontané pour le débloquer. En 1968 si la situation était bonne sur le front de l’emploi et de la croissance, elle était mauvaise sur le plan des salaires et des conditions d’existence faites à une jeunesse tenue en laisse. Aujourd’hui il n’y a pas de croissance et pas d’emploi, et les perspectives d’avenir de la jeunesse sont sombres. Dès lors il est naturel qu’un mouvement d’émancipation apparaisse. La loi El Khomri et les rodomontades d’un gouvernement soi-disant de gauche, ont mis le feu aux poudres. Du reste la Nuit debout est vécue comme le prolongement naturel de la manifestation. Par exemple, à Marseille, le 9 avril, la manifestation s’est scindée en deux morceaux, les lycéens et les étudiants regagnant le cours Julien pour la Nuit debout, et les syndicats terminant la manifestation place Castellane. Cette nouvelle manière de faire de la politique est d'ailleurs en relation directe avec le succès de Merci patron  ! le film de François Ruffin qui a été distribué à la fois en dehors des circuits traditionnels du cinéma, mais aussi sans l'appui des partis et des syndicats. ayant été produit pour 150 000 €, il a déjà été vu par 250 000 personnes et ce n'est pas fini.

     

    L’embarras des classes dirigeantes

     

     Pour saluer la nuit debout 

    Il est difficile de déloger un tel mouvement qui risque encore de s’étendre pour peu qu’il invente de nouvelles formes d’action. Envoyer la police après les violences policières qu’on a connues dans les dernières manifestations contre le projet de loi sur l’emploi, serait du plus mauvais effet pour un gouvernement soi-disant de gauche : Hollande avait d’ailleurs affirmé très imprudemment en 2012 que c’était la jeunesse qui était sa priorité.

    On a vu Anne Hidalgo, maire de Paris, et potentiellement candidate du PS aux prochaines présidentielles, critiquer le mouvement Nuit debout au motif que ce serait là une privatisation de l’espace public ! Une telle analyse est confondante. Un article de Médiapart est venu rappeler qu’en tant que maire Anne Hidalgo privatisait à tour de bras l’espace public, notamment dans le cadre de l’euro de football[1]. Croit-elle que cette sortie sera écoutée par la jeunesse ? Prépare-t-elle le terrain pour une intervention policière musclée ?

    Jean-Luc Mélenchon est sans doute celui qui a le plus à espérer de ce mouvement dont il a salué l’originalité. Leila Chaibi du PG est du reste en bonne position dans le comité d’organisation. Mais ce serait illusoire de croire que les participants vont se tourner vers le leader du PG au moment de présidentielles de 2017. Cependant cela pourrait l’aider à ranimer son image de marque et lui assurer une sympathie de la jeunesse dont il aura bien besoin s’il veut arriver devant le candidat du PS en 2017.

    Ce désarroi est assez patent sur le site Atlantico, où un certain Éric Verhaeghe cherche à démontrer que ce sont des jeunes Bobos qui n’ont rien de mieux à faire qui viennent encombrer la place de la République[2]. Mais on connait la chanson selon laquelle quand la jeunesse se révolte c’est qu’elle s’ennuie parce que trop gâtée. Même son de cloche – cloche c’est bien le mot – chez un blogueur social-libéral de Marianne Elie Arié qui nous explique combien le mouvement de Mai 68 était beaucoup mieux[3].

    Quoi qu’il en soit des atermoiements de la classe politique et de leurs commentateurs, il est évident que d’une part la mobilisation contre la loi El Khomri ne faiblit, malgré les vacances de Pâques, malgré les amendements que le gouvernements à ajouter en catastrophe pour tenter de calmer le feu ; et que d’autre part ce mouvement fait preuve d’originalité par ses modes de fonctionnement. Que ce soit un gouvernement de gauche qui en ait accouché suffirait à prouver la collusion entre la fauche de gouvernement et l’oligarchie. Mais plus généralement, il faut remettre un mouvement d’une telle ampleur en perspective avec tout ce qui se passe à travers le monde, aux Etats-Unis, en Espagne, en Grèce ou au Portugal. C’est une révolte de la jeunesse dont il s’agit, sur un fond évident de lutte des classes. On ne sait de quoi ce mouvement sera capable, mais il semble que par son ampleur, il y aura un avant et un après 2016. Pour la France il est clair que ce mouvement est dans la continuité de ce qui se passe dans la rue depuis les attentats de Charlie. Le peuple reprend la parole sans attendre des consignes de partis et de syndicats et au mieux ces derniers suivent.

     Quelque chose de nouveau s’est donc bien passé, et nous devons nous en réjouir plutôt que de gémir sur les insuffisances du mouvement. La recherche de la perfection dans l’action n’est pas à l’ordre du jour, il faut faire avec un amalgame de tendances diverses et variées qui poussent finalement dans le bon sens.

     



    [1] https://www.mediapart.fr/journal/france/070416/privatisation-de-lespace-public-anne-hidalgo-sy-connait

    [2] http://www.atlantico.fr/decryptage/nuit-debout-ou-crepuscule-bobos-eric-verhaeghe-2657057.html#R6Z2XZd6V7UEHjWd.01

    [3] http://www.marianne.net/elie-pense/nuit-debout-anti-mai-68-100241834.html

    « Les Panama papers et leurs conséquences politiquesEncore un référendum de perdu pour les Européistes ! »
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  • Commentaires

    1
    Charles de Real
    Lundi 11 Avril 2016 à 02:38
    Charles de Real les salariés qui travail le jour ne risque pas de venir manifester la nuit ce ne sont pas des noctambules
    2
    Lundi 11 Avril 2016 à 04:10

    certes, mais il y a ceux qui travaillent la nuit, et puis ceux qui n'ont pas de travail et puis les jeunes qui se demandent de quoi la société de demain sera faite

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