• Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013

    L’ouvrage de Colin Crouch tend à montrer que la post-démocratie n’est pas un accident, mais un changement de modèle politique qui s’adapte à des évolutions économiques décisives, avec des conséquences inédites en matière de luttes des classes. La lecture de cet ouvrage permet d’approfondir un concept que j’utilise par ailleurs assez souvent.

       Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013

    Définition

    C’est un petit livre qui date de quelques années. Son succès correspond assez bien à ce stade nouveau des formes institutionnelles et au changement dans leur fonctionnement. Nous vivons maintenant dans des institutions qui ne sont pas directement répressives – encore que les lois votées aux Etats-Unis suite aux attentats du World Trade Center et celles que la parlement français vient de voter ces jours restreignent fortement les libertés individuelles – mais qui ne permettent pas aux citoyens de s’exprimer sur la conduite de la politique, ou quand ils s’expriment, leur opinion n’est plus prise en compte. Cette évolution est particulièrement nette avec le développement de l’Union européenne, 2005 aura été l’entrée en vigueur officielle de la post-démocratie. Ces dix ans n’ont pas été perdus, et les différents traités européens, ou ceux qu’on essaie de mettre en œuvre comme le Traité transatlantique (TAFTA), renforcent cette tendance en substituant aux règles définies par un parlement élu, des règles produites par des think tanks proches des milieux patronaux qui sont censés refléter les lois naturelles du marché et y soumettre le politique.

      Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013

    Le régime post-démocratique fait que les électeurs votent pour un programme alternatif, et qu’au final ils ont toujours le même en matière de déréglementation des marchés ! En France, par exemple, le passage de l’UMP au PS ne change fondamentalement rien, en Angleterre que ce soit le Labour ou les Tories le nombre de pauvres augmente de la même manière, et en Allemagne le SPD est devenu la béquille de la CDU. Cela engendre des frustrations profondes qui se traduisent par la montée continue de l’abstention dans les différents scrutins. C’est à propos des élections européennes que l’abstention est la plus forte, mais on remarque facilement aussi que c’est l’Union européenne et ses différentes boutiques qui détiennent la palme de l’absence de démocratie dans leurs décisions. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas l’Union européenne de poursuivre sa politique mortifère dans l’indifférence générale. Autrement dit, il ne nous reste plus que les apparences d’un régime démocratique : la liberté d’expression – pour combien de temps, l’affaire Charlie montre que celle-ci reste très fragile et qu’il suffira d’un rien, on en appellera au respect des religions par exemple, pour que celle-ci soit officiellement supprimée ? – et le fait d’aller voter sans conséquences pour les tenants du système.

    Il est d’ailleurs assez ahurissant de voir les hommes politiques européens, Hollande, Cameron, Merkel et quelques autres, donner des leçons de démocratie à la Russie, mettre en place des sanctions pour la faire respecter, qui par ailleurs ne respectent pas le suffrage universel, que ce soit à propos du TCE, ou que ce soit en ce qui concerne le changement de gouvernement en Grèce. Quand Junker nous explique que les traités européens ont au-dessus du suffrage universel, il n’y a plus rien à ajouter. 

    Histoire de la post-démocratie 

    Colin Crouch explique que la démocratie s’est épanouie avec le développement quantitatif de la classe ouvrière et que celle-ci sur une durée d’environ un siècle a obtenu par ses luttes des droits sociaux, politiques et économiques nouveaux. Cela s’achève au début des années quatre-vingts avec la contre-révolution libérale de Reagan-Thatcher qui va mettre en place un système nouveau qui peu à peu réduit les droits des syndicats, l’Etat providence et bien sûr les salaires. Cela est possible parce que la classe ouvrière est en recul quantitativement et qu’émerge un nouveau salariat forcément moins combattif. Certes il existe encore des combats sociaux, et il en existera encore d’autres, mais ceux-ci sont de plus en plus parcellaires et ne remettent pas en cause le fonctionnement global du système.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013  

    Les relations incestueuses entre les «  élites » et le patronat 

    Le second aspect de cette parabole, c’est que les partis traditionnellement de gauche qui luttaient pour la réduction des inégalités économiques soit ont disparu comme le PCF, soit se sont convertis à une logique de droite qui ne remet plus en question la domination intellectuelle du patronat et qui mettent au  cœur de leur problématique la « compétition » et la concurrence qui inévitablement renforcent les inégalités. C’est l’abominable Emmanuel Macron qui approuve et justifie les réformes de Margaret Thatcher.

    Colin Crouch va un peu plus loin que ce constat et voit dans le ralliement des anciens partis de gauche (PS, SPD, Labour) à la rhétorique de l’entreprise et de son efficacité aussi un effet de corruption généralisée. En effet lorsque l’on suppose que le mérite se mesure à sa propre capacité à gagner de l’argent on n’est guère enclin à lutter contre les détournements de fonds, il est d’ailleurs symptomatique qu’il ne se passe plus un jour sans que tel ou tel homme politique ne se fasse prendre la main dans le sac. Quand ce n’est pas Jérôme Cahuzac, « socialiste », qui doit démissionner pour avoir organisé l’évasion fiscale de ses gains, c’est Jean-Claude Juncker qui se fait épingler pour avoir organisé à l’échelle de son pays, le Luxembourg lorsqu’il était premier ministre, l’évasion fiscale des multinationales dont il est l’obligé. On remarque que ces deux hommes sont ceux-là mêmes qui sont sensés organiser la lutte contre la fraude fiscale.

     

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Valls faisant allégeance à son souverain 

    En réalité le soubassement sur lequel se développent les régimes post-démocratiques est la désindustrialisation qui est elle-même le résultat très peu naturel de la mondialisation dont l’arme principale est la déréglementation financière. Mais ce mouvement est aussi appuyé par un système puissant de contrôle des médias qui sont la plupart privatisés et financé par des grands groupes capitalistes. On remarque que cette montée en puissance des médias sous contrôle du grand capital est concomitante de l’effondrement de la presse d’opinion. Et quand les chaînes de télévision sont publiques, elles s’alignent facilement sur le discours patronal au motif qu’elles aussi doivent faire de l’audience ! 

    Le démantèlement de l’Etat 

    La rhétorique libérale a envahi l’espace politique. Haro sur l’Etat est le mot d’ordre général. L’Etat est définit comme une sorte d’hérésie, un gaspillage qu’il convient de réduire. Curieusement cette idiotie a le plus grand succès où à l’inverse c’est le marché et ses lois qui ont fait faillite. En effet, la crise de 2008 est bien la preuve que la déréglementation des marchés non seulement ne mène pas à l’optimum, mais elle génère des catastrophes économiques, sociales et politiques. Et à l’évidence 90% des banques auraient fait faillite en 2008 si l’Etat ne s’était pas endetté pour les renflouer !

    Le recul de l’Etat se manifeste aussi bien à travers les privatisations – là la corruption a été sans frein – qu’au travers des politiques visant à diminuer les prestations sociales et les retraites. Pour Colin Crouch, c’est une entrave à la démocratie, car la logique de l’Etat est différente de celle du marché – c’est d’ailleurs ce que disait Léon Walras déjà à la fin du XIXème siècle – et si on rabaisse l’Etat l’équilibre est rompu entre la logique collective et celle du marché.

    Dans un régime post-démocratique l’Etat devient une vache à lait pour les entreprises de fortes dimensions qui elles-mêmes poussent à la modification du droit et de la loi en faveur de leurs intérêts. Le décalage qu’il y a entre le langage et son application c’est que finalement le secteur privé n’apparaît pas vraiment plus efficace au contraire : Colin Crouch développe d’ailleurs le PPP (Partenariat Public Privé) qui s’apparente à une autre forme de pillage du bien public.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013   

    Les think tanks comme propagandistes de la post-démocratie

    Dans un ouvrage assez récent, Roger Lenglet et Olivier Vilain, Le pouvoir sous influence, Armand Colin, 2011, pointent un phénomène récent en Europe et en France, mais qui a déjà fait ses preuves ailleurs aux Etats-Unis. Le développement et la prolifération des « thinks tanks » produit des idées clés en main pour les hommes politiques à la recherche de leur électorat. Il existe même un annuaire de cette curieuse fonction pour la France[1], et leur nombre est assez extravagant. Ces think tanks sont à l’origine de la transformation des partis sociaux-démocrates en des boutiques faisant la promotion des idées libérales aussi bien sur le plan des mœurs que sur le plan économiques. On les trouve d’ailleurs à l’origine de la plupart des traités européens[2] et des grandes réformes sur les retraites, le marché du travail et l’impôt.

    Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Ces boutiques se présentent comme des clubs de réflexion, des associations sans but lucratif, mais bien sûr la plupart disposent de fonds importants versés par des grandes entreprises. Ayant des budgets bien plus importants que n’importe quel centre de recherche universitaire sur ces mêmes questions, ils attirent des chercheurs qui prendront surtout bien garde à ne pas heurter leurs bailleurs de fonds. En vérité leur rôle anti-démocratique présente deux aspects : d’abord le fait que leurs brochures, leurs études ne sortent pas d’un cadre assez fermé, élitiste, pour ne pas dire complotiste, elles ne s’adressent pas aux masses. Ensuite, ils privent les militants et les citoyens de discussions politiques véritables sur ces mêmes projets.

    Le développement des think tanks est le corolaire de la fuite des militants des partis, et probablement qu’il contribue à l’accélérer. Mais en même temps c’est la contrepartie de formations politiques qui de plus en plus souvent se financent auprès des grandes entreprises. C’est sans doute plus avancé dans les pays anglo-saxons qu’en France. En vérité, il s’agit d’un processus rampant de privatisation des partis politiques, et c’est sans doute pour cela qu’ils finissent par tous se ressembler, à quelques détails près.  Evidemment la renommée de ces think tanks passe par leur capacité à lever des fonds, pour cela on peut compter sur la compréhension de la Commission européenne qui complète et facilite ainsi les financements privés en leur donnant un vernis plus ou moins scientifique. Les économistes ont beaucoup profité de ces opportunités, contrats, études diverses et variées, ils sont les plus riches des universitaires. C’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent que leur production soit aussi médiocre parce qu’elle s’occupe principalement de satisfaire le patronat et non pas d’établir une quelconque vérité scientifique.

     Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Hollande préfère embrasser des patrons corrompus et poursuivis par la justice que des ouvriers 

    Les thinks tanks ont un autre rôle encore, celui passeurs entre les lobbies patronaux et les partis politiques. On voit donc se mettre en place une structure de pouvoir où les lobbies patronaux dominent la vie politique et la vident de son sens. 

    Critiques 

    Le livre de Colin Crouch est tout à fait satisfaisant dans la façon dont il décrit le processus de décomposition des démocraties occidentales. Cette post-démocratie représente ce moment où les services publics vont être une source de profit pour les capitalistes et donc vont finir par disparaître. Mais Colin Crouch n’explique pas pourquoi le capitalisme s’intéresse maintenant à la marchandisation des services publics. En vérité, c’est à la fois parce que les investissements dans les secteurs industriels sont de moins en moins rentables, mais aussi parce qu’ils assurent la solvabilité de ces nouveaux investissements en se tournant vers l’Etat. Autrement dit, en faisant financer leurs activités par l’Etat, ils sortent clairement de la logique du marché. C’est le point faible de ce système, parce qu’évidemment dans une période de crise de la dette publique cela ne durera pas toujours.

    L’autre point discutable est celui de la sortie d’une telle situation délétère. A l’évidence elle ne passe plus par les anciens partis qui sont en perte de vitesse, et pour les partis sociaux-libéraux, promis à une disparition pure et simple. Mais Colin Crouch pense que la démocratie parlementaire a encore un avenir, il croie d’ailleurs qu’il y a un besoin de partis pour dépasser les luttes portant sur des droits spécifiques. Si la situation de la post-démocratie nécessite un grand coup de balais, il n’est pas sûr que celui-ci pourra se réaliser dans le cadre vermoulu des vieilles institutions. Je pense par exemple que rien ne pourra se faire sans la disparition préalable de l’Union européenne et de ses maudits traités.

    Enfin Colin Crouch aurait dû à mon sens insister un peu plus sur cette idée forte : la post-démocratie mourra de son échec sur le plan économique. En effet, pour se perpétuer, elle a besoin de financement et ses financements lui sont pour l’instant garantis par l’Etat. Or celui-ci est obligé pour résoudre cette contradiction terrible, d’alourdir les impôts des plus pauvres (hausse de la TVA et des impôts indirects) et allégement des impôts sur les hauts revenus. Et comme les salaires dans le monde post-industriels sont orientés à la baisse, cette situation engendre un désenchantement croissant qui pourrait se traduire prochainement par des mouvements de révolte inédits qui rebattent les cartes.

    Mais malgré ces critiques qui ne sont pas négligeables, le livre de Colin Crouch est important, il a en outre l’avantage d’être petit et surtout d’être écrit dans un langage compréhensible pour les non-spécialistes.

     Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 

    Colin Crouch lors d’une de ses interventions 

    Liens 

    http://repository.upenn.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1008&context=think_tanks 

     


    [1] http://www.rpfrance.eu/Annuaire-des-think-tanks-et

    [2] Voir sur se sujet fondamental, Raoul Marc Jeannar, Europe, la trahison des élites, Fayard 2004, ou le plus ancien du collectif Observatoire de l’Europe industrielle, Europe Inc., Agone, 2000.

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