• Polémique Lordon-Piketty

     Polémique Lordon-Piketty

    L’ouvrage de Piketty, Le capital au XXIème siècle, a été un grand succès. J’en avais rendu compte au moment de sa sortie sur ce blog : http://in-girum-imus.blogg.org/thomas-piketty-le-capital-au-xxie-siecle-le-seuil-2013-a117198148. Entre temps l’ouvrage a bénéficié d’une manière inattendue d’une audience internationale. Piketty est devenu un auteur vedette aux Etats-Unis. Comme on le sait c’est un ouvrage qui fait près de 1000 pages, bourré de chiffres.

    Comme il fallait s’y attendre son ouvrage a été aussi attaqué. Mais il y a eu plusieurs sortes d’attaques. La première vient des libéraux qui n’aiment pas qu’on leur démontre que les inégalités augmentent quand la croissance ralentit. Cela invalide le théorème de Schmitt, théorème sur lequel repose toute la théorie de l’offre. En effet, les tenants du capitalisme inégalitaire le justifient en avançant que l’inégalité dans la distribution des revenus est juste du point de vue éthique et économique :

    1. parce que le revenu est indexé sur la productivité marginale des facteurs et donc celui qui gagne plus c’est celui qui produit plus. Cette idée est une escroquerie intellectuelle puisqu’on sait qu’au minimum la création de richesses dépend des réseaux, de l’environnement et des investissements collectifs ;

    2. parce qu’en règle générale la croissance est tirée par la demande et non pas les investissements qui eux sont en fait tirés par la demande.

    Ils l’ont attaqué sur des erreurs de détail, et au fond cela n’a pas invalidé le travail de Piketty.

    La seconde attaque est plus intéressante, elle vient de Lordon. Il reconnait que l’ouvrage de Piketty est très utile car il offre une base de données solide. Mais il reconnait qu’il manque à cet ouvrage une perspective à la fois théorique et politique. Et en effet, Piketty ne reconnait pas le capital comme un rapport social, c’est à peine si pour lui c’est un facteur de production quasi naturel. Lordon épingle fort justement Piketty sur le fait que celui-ci se flatte de ne jamais avoir lu Marx. Je me demande comment on peut faire des études d’économie sérieuses sans lire les grands auteurs, de Smith à Walras, en passant par Ricardo et Marx, qu’on les critique ou non d’ailleurs. A mon avis c’est bien le drame de cette nouvelle génération d’économistes qui n’ont pas vraiment les bases voulues pour se construire eux-mêmes une personnalité. Ils ne se réfèrent qu’aux derniers articles sans consistance publiés dans les revues américaines à prétention scientifique.

     Polémique Lordon-Piketty

     

    Dans un ouvrage un peu ancien maintenant Stiglitz[1] disait que les économistes étaient très mal formés, parce qu’ils ne connaissent pas l’histoire économique, ce qu’on ne peut pas vraiment reprocher à Piketty, mais j’ajouterais qu’ils ne connaissant pas non plus l’histoire de la pensée économique. S’ils connaissaient celle-ci ça leur éviterait de prendre pour des nouveautés les vieilleries et les erreurs déjà énoncées au XVIIIème siècle par Smith, Say ou Bastiat.

    La seconde critique qu’adresse Lordon à Piketty c’est sur la question de la durée, en effet, emporté par la mise en œuvre de kilomètres de chiffres et de statistiques, Piketty construit des séries de longue durée. En cela il se rapproche de la technique employée par Angus Madison dont il se sert d’ailleurs dans ses travaux. En amalgamant les données sur plusieurs dizaines de siècles, on perd toute logique, comment comparer la croissance et les inégalités dans la Grèce antique et ces mêmes réalités aujourd’hui ?  On voit bien le défaut de la cuirasse, c’est comme si l’économie avait une autonomie en elle-même, qu’elle n’était que l’assemblage plus ou moins performants de facteurs de production déjà là. C’est évidemment négliger le rôle des institutions, Lordon dit que c’est négliger les luttes sociales, ce qui revient au même. Sinon comment expliquer le New Deal ? Mais c’est aussi en tenant compte du rôle des institutions qu’on comprend mieux pourquoi l’Eurogroupe veut faire plier la Grèce et l’obliger à mettre en œuvre ses réformes.

    Evidemment ce défaut de conceptualisation entraîne comme contrepartie des errements en ce qui concerne les solutions possibles pour lutter contre l’extravagance des inégalités de revenus et de patrimoines. Lordon ne le souligne pas assez, on est surpris quand on lit le livre de Piketty de la pauvreté théorique et pratique des solutions avancées. Il préconise un impôt mondial sur le capital, c’est la mesure phare. Or cette idée est fausse, d’une part parce qu’elle ne tient pas compte des différences de développement économique des nations, et d’autre part parce qu’elle ignore qu’une telle mesure est impossible à mettre en place. L’idée même de souveraineté nationale empêchera toujours cette solution d’émerger. Elle ne serait adoptée : 1. Que par les pays qui ont le même niveau de développement ; 2. Que par les pays qui possèdent les mêmes formes institutionnelles. Ces deux conditions en se redoublant montrent combien est illusoire de croire à un gouvernement mondial par l’impôt sur le capital.

    D’une manière oblique on retombe sur les bêtises d’un vulgaire Jacques Attali. Mais en outre, ce type de solution se heurte à une autre forme de gouvernance à l’échelle planétaire, celle qui est en train de se mettre en place à coups de traités. Que ce soit dans l’Union européenne, ou à l’échelle transatlantique, ce qui est en question, c’est de construire un univers post-démocratique dans lequel les traités élaborés par et pour les multinationales, supplante toute forme de politique dans laquelle interviendraient les citoyens.

    Mais ne soyons pas aussi mesquin avec Piketty. Il a eu beaucoup de mérité d’imposer un débat sur les inégalités à un milieu – celui des économistes – qui n’aime pas trop qu’on pose ce genre de question. Que Piketty apparaissent aux yeux de certains comme un gauchiste enragé en dit long sur l’écroulement de cette discipline ! 

     

    Liens 

    http://www.lesinrocks.com/2015/04/18/medias/frederic-lordon-debat-avec-thomas-piketty-suite-a-sa-charge-virulente-contre-le-capital-au-xxie-siecle-11742861/

    http://www.monde-diplomatique.fr/2015/04/LORDON/52847

    http://www.liberation.fr/economie/2015/04/20/doit-on-toujours-payer-ses-dettes_1254453?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook  

     


    [1] Joseph Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, 2003.

    « Les 3èmes rencontres déconnomiques c'est pour bientôt !! Les mots de la droite : la réforme »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    Charles Deryl
    Samedi 25 Avril 2015 à 11:16

    Quand Piketi se vante de ne pas avoir lu Marx, il s'agit là d'un propos politique pour surtout ne pas passer pour un de ces odieux marxiste ! Bien sûr qu'il l'a lu. Mais ce qui est certain c'est qu'il n'en a rien tiré ! Effrayé par ce qu'il a trouvé, il explique dès le début de son livre que le grand soir, c'est pas lui et que si on veut l'éviter ben, faut faire des réformes (utopiques genre impot mondiale que doit bien aimer le Monde Diplo). Son livre en outre ne propose rien de bien sérieux. Piketi ? Un réformiste inconséquent et un phénomène de mode passager. Bientôt, il sera oublié. Marx non.

    2
    Marc Bourdais
    Samedi 25 Avril 2015 à 12:41

    Merci pour cette note d'explication utile et pertinente. J'ai regardé le débat à la télé et je trouvais les arguments de Lordons fouillis et alambiqués. La forme également manquais de simplicité. On pressent la justesse de ses objections plus qu'on ne les comprend. Le risque c'est qu'il ne puisse convaincre que ceux qui le sont déjà. Demeure la sempiternelle question: Alors on fait quoi ? ...........

    3
    Samedi 25 Avril 2015 à 15:25

    Réponse à Marc

    Personne n'a de solution dans un monde politique plutôt décomposé. Les anciens partis et leurs succédanés sont discrédités et dévalorisés. La gauche réformiste ou non est en miettes. C'est un fait. Mais il y a des exemples récents notamment avec Syriza et Podemos - même si on n'approuve pas tout - qui montrent que les gens ne sont pas morts et qu'ils ont envie de quelque chose de nouveau. ça prendra plus ou moins de temps. Personnellement je crois que le point de départ c'est d'abord sortir de l'Europe et de l'euro. ces deux institutions empêchent toute politique alternative - on le voit en Grèce. Elles sont faites pour ça. Débarrassons nous en et ensuite un débat émergera forcément. Entre temps on peut commencer à se regrouper à organiser des actions au niveau local. Bref il nous faut faire preuve d'imagination, et surtout abandonner ce qui est la tare de la gauche - réformiste ou révolutionnaire d'ailleurs - l'esprit de secte et les querelles intestines. Passer outre quoi.

    4
    Marc Bourdais
    Dimanche 26 Avril 2015 à 12:42

    Question à Ingiruminus

    Merci pour ta réponse. La solution: Sortir de l'Europe ! .....?

    Il serait intéressant d'avoir un canevas précis et exhaustif de la marche à suivre car pour l'instant je n'arrive pas à voir quel peut être la procédure à suivre ni ses implications dans la vie courante. Reconstruire demande du temps et de la patience. Cela semble incompatible avec la monté des populismes. Si le réformisme est une sorte de mort douce, la reconstruction exige une destruction préalable et un pouvoir fort pour mener à bien le projet. C'est plus qu'inquiétant !  J'aimerais avoir quelques garantis avant de confier le tuyau du respirateur.

    Salutations

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :