• Pierre-Valentin Berthier, Chéri-Bonhomme, L’amitié par le livre, 1955.

    Pierre-Valentin Berthier, Chéri-Bonhomme, L’amitié par le livre, 1955. 

    Pierre-Valentin Berthier était d’abord et avant tout un militant libertaire et pacifiste. Il a vécu très longtemps et s’est éteint dans sa 101ème année, en 2012. Pour gagner sa vie il exerça le métier de journaliste et de correcteur, notamment au journal Le monde quand il vint s’installer à Paris. Il écrira d’ailleurs plusieurs ouvrages sur l’écriture du français. Il quitta rapidement le collège pour se lancer dans le métier de journaliste. Il était originaire d’Issoudun, et c’est là qu’il rencontra Marius Jacob l’anarchiste marseillais qui avait passé des années au bagne et qui était devenu marchand forain dans le Cher[1]. Plus ou moins autodidacte, il quitta le collège très tôt, la partie fictionnelle de son œuvre peut être rattachée à la littérature prolétarienne.

    Chéri-Bonhomme raconte l’arrivée du Front Populaire et le développement des grandes grèves qui ont secoué la France du point de vue d’un enfant de la bourgeoisie. Chéri-Bonhomme est le surnom du petit Pascal qui est le fils d’un patron d’une entreprise de tannerie et de fabrique de cuirs. Chéri-Bonhomme a du mal à comprendre la lutte des classes, ou plutôt il ne comprend pas pourquoi les ouvriers sont si mal traités, non seulement ils gagnent peu, mais ils sont aussi méprisés, comme s’ils étaient des êtres inférieurs. Le livre porte comme sous-titre L’enfant derrière le grillage. Le grillage sert à séparer la partie usine de la propriété de la partie habitation. Et Chéri-Bonhomme observe la vie des ouvriers comme s’il observait des bêtes dans le zoo, il se fait vivement réprimandé s’il s’approche un peu trop des ouvriers car il est promis à prendre la succession de son père, et donc on suppose qu’un jour il commandera à ces hommes. Mais l’histoire se passe en 1936, dans un contexte qui va amener le Front Populaire au pouvoir et les grandes avancées sociales qu’on connait. Le père de Pascal s’oppose pied à pied à toutes les revendications de ses ouvriers, et ceux-ci ont souvent du mal à s’organiser pour faire front. Cependant le mouvement est tellement profond et large que le père doit plier et accéder aux demandes de ses ouvriers.

    Pierre-Valentin Berthier, Chéri-Bonhomme, L’amitié par le livre, 1955. 

    Occupation d’usine en 1936

    La manière dont l’ouvrage est écrit permet de mieux saisir la mécanique de la lutte des classes à travers la vision que s’en fait la famille de Chéri-Bonhomme. Le père est raide, pensant qu’en accédant aux doléances de ses employés il perdra son pouvoir… et de l’argent.  Mais il va aller de déboire en déboire, non seulement il sera obligé de plier face à la grève, il sera aussi battu à la députation par le représentant des ouvriers qui ne l’aiment évidemment guère ! Et puis il y a la mère qui vit complètement en dehors de ces questions sociales, même si elle voit forcément tous les jours des ouvriers sous ses fenêtres. La sœur Geneviève, quoique très jeune, a déjà pris le parti de la réaction. Colérique, menteuse et méchante, elle ne rêve que d’affrontements sociaux qui feront plier les ouvriers et les pauvres. Elle passe son temps à conspirer contre tout ce qui représente une remise en question du pouvoir de ceux de sa classe, elle échouera en tout, et n’obtiendra même pas son bac !

     Pierre-Valentin Berthier, Chéri-Bonhomme, L’amitié par le livre, 1955. 

    Sur cette photo on reconnaîtra Fernandel à côté de Berthier, et derrière eux Marius Jacob 

    C’est la mécanique inéluctable des conflits sociaux qui est dépeinte ici. On suppose que Berthier se décrit lui-même sous la figure du jeune Frédéric qui quitte le collège avant de se faire exclure et qui est embauché pour développer un journal de gauche qui viendra concurrencer Le Petit Phare journal de la droite calotine. Mais ce qui est le plus intéressant sans doute dans cet ouvrage est la manière dont se développe le mouvement de grève qui démarre d’abord timidement et qui ensuite s’étend de plus en plus et se fond dans un ensemble national, voire international. Au passage Berthier glorifiera le fait que les ouvriers sont capables de passer à l’autogestion car ce sont eux qui font tourner l’économie.

    En bon anarchiste Berthier développe une critique globale de toutes les institutions : l’Eglise bien sûr, mais aussi l’école et l’entreprise. Il se méfie évidemment des partis, même lorsqu’il se présente sous les couverts de de la gauche. Il mettra en scène également un syndicaliste, Landry, qui apparaît comme un récupérateur d’un mouvement de grève spontané.

    L’ensemble est assez drôle, même si ici et là il y a des moments graves et douloureux, comme les difficultés du père Dumont, ou encore la fin de Pascal. C’est la classe ouvrière en mouvement qui trouve sa voie dans la lutte, à partir de ses conditions de vie matérielles. Au moment où l’offensive est plutôt du côté du patronat, il est bon de rappeler que les acquis sociaux se gagnent dans la lutte et ne se conservent qu’en se mobilisant en permanence, car le patronat possède cette patience de l’araignée et attend toujours son heure pour grignoter ici ou là ce qu’il estime devoir lui revenir par qu’il possèdes des titres de propriété.

     

    Extraits

     

    « Qu’ils sont curieux à observer, les ouvriers, et comme ils sont gais, comme il suffit de peu pour les mettre en joie ! L’idée qu’ils sont pauvres ne leur occupe donc jamais l’esprit ? Les apprentis, plus âgés que moi, mais plus jeunes que les grands du collège, ne font que rire et se bousculer. Ils me passent des bonbons à travers le grillage. Ça me gêne qu’on ait mis entre eux et moi ce rideau de fer, comme au zoo entre les gens et les bêtes féroces. »

     

    «  … L’usine reste occupée, nous en prendrons soin. Dans le personnel y’a pas de vandales, et ce qui nous sert à gagner notre vie est sacré.

    – Je proteste ! cria popa en furie. C’est une atteinte au droit de propriété. Vous n’êtes pas chez vous. Si vous ne voulez pas travailler, allez-vous-en ! Ou j’appelle les gendarmes

    Cadet Jacquemin et deux ou trois autres se sont mis à rire, et M. Colimard prit la parole ; après Cadi et son pépiement d’oiseau de Paname, ça faisait drôle d’entendre l’ébourreur avec son accent berriaud, pesant, traînant, chaussé de lourds sabots de bois comme celui qui parlait :

    Faut être raisonnable, m’sieur Prégervais. Les journiaux i’disont que les gendarmes se sont risqués ni dans les mines, ni dans les hauts fourniaux, ni su’ les batiaux marchands. C’est pas cheux vous que les trois cognes du lieutenant Soumerle interviendront. Pas plus que le brigadier Turlut. Ils sont p’t’être ben en grêve, eux aussi. »

     



    [1] http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob/2014/06/marius-et-pierre-valentin/

    « Un pauvre débat sur le pauvre programme du pauvre MacronDes nouvelles politiques du monde entier »
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