• Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012

     Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012

    Je dois la lecture de ce livre à Danielle Goussot. Qu’elle en soit ici remerciée.

    Evidemment pour aimer un tel livre la condition nécessaire est d’abord d’être très allergique là l’Union européenne qui est ici présentée uniquement comme l’extension de la mondialisation et donc un appendice de la révolution néo-libérale. Comme son titre l’indique, il s’agit d’une fiction qui suppose que nous nous trouvons en 2022 lorsque l’Union européenne a achevé son travail et a fini de remplacer les anciens Etats-nation par des régions qui sont intégrées au sein d’un vaste ensemble fédéral. Au fond Pierre Lévy pousse la logique du développement européiste jusqu’à son extrémité. La satire le lui permet. Evidemment c’est un cauchemar encore plus terrible qui nous attend. Il va donc décrire à travers le personnage un peu ahuri d’un journaliste, Dylan, les dégâts engendré par une privatisation forcenée de la vie dans son ensemble. Tous les aspects des rapports sociaux sont calibrés à l’aune de la concurrence « libre et non faussée ». et la compétitivité est l’idéal de l’homme moderne

     Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012 

    Il n’y a pas à proprement parlé d’histoire dans ce roman, mais une suite de scénettes qui fonctionnent comme dans un film d’horreur. Car le but de Pierre Lévy est bien de faire peur, et il est vrai que l’avenir de l’Union européenne a quelque chose d’effrayant quand on entend parler les hommes politiques qui le défendent avec une langue de bois digne de la Pravda de l’ancien temps. Il y a quelques temps je signalais comment Hollande se flattait d’avoir gardé la Grèce dans l’Europe, et par suite donc se flattait d’avoir sauvé l’euro ! Il n’a pas dit bien sûr qu’il avait sauvé les Grecs, ce qui dans sa bouche aurait paru incongru. Mais il a sauvé un fétiche, sous-entendant par-là que cela suffira bien pour ramener la prospérité et la joie. Parfois les faits décrits par Pierre Lévy sont bien en deçà de la réalité. La Commission européenne par exemple a pondu une note sur la courbure nécessaire du concombre, ou comment le poireau qui circule dans l’Union européenne doit comporter un tiers de vert et deux tiers de blanc[1].

    Ce qui est le plus intéressant dans cet ouvrage c’est qu’il montre comment l’acceptation de telles ignominies passe par le langage. Certes il invente des formules qui n’existent pas encore, mais qui pourraient exister. Le contrôle social ne s’exerce pas directement par la force, mais plutôt par le langage qui doit être policé, politiquement correct. C’est une manière pour Pierre Lévy de montrer que le libéralisme économique et le libéralisme culturel, façon écologistes ou altermondialistes, s’appuient sur une même vision commune : s’adapter en permanence, fluidifier les rapports humains, accélérer la circulation du capital des marchandises et des hommes. Cette liberté de circulation se paye d’une perte de liberté réelle et d’une perte d’identité. En même temps le projet mondialiste apparaît comme ridicule – comme ces experts de ceci et de cela qui nous explique que le libéralisme c’est le mieux – et sans avenir, on peut s’en moquer, à condition toutefois de le combattre. Le personnage central de cette sinistre farce pourrait être Macron. En lisant Pierre Lévy, on se demande si des personnages aussi stupides que Samantha ou Cindy ou Dylan peuvent exister, et puis on se souvient de cette ridicule ministre canadienne  Chrystia Freeland s’est mise à pleurer quand elle a dû constater l’échec des négociations du CETA avec la Wallonie, comme si cela annonçait la fin du monde et qu’en dehors des accords de libre-échange il n’y avait pas d’avenir.

     

    Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012

    La ridicule ministresse canadienne qui pleure le CETA 

    C’est donc en filigrane une manière de faire l’éloge de l’immobilité et de la culture, des frontières et des nations. Il critique le communautarisme et plus généralement toutes ces fausses valeurs sur lesquelles s’est construite la gauche morale, celle qui a oublié la lutte des classes. On rappelle que la gauche n’a jamais été aussi puissante que lorsqu’elle a défendu un projet national fondé sur la lutte des classes. Mais dès lors qu’elle développe à l’infini la défense des droits de ceci ou des droits de cela, multipliant le nombre des minorités à défendre, elle sombre dans le ridicule et s’éloigne du peuple. Pierre Lévy montre que cette défense des droits des minorités est parfaitement compatible avec le projet libéral mondialiste, ce que n’a pas compris vraiment le malheureux Jürgen Habermas qui a   été   un des premiers à théoriser cette ineptie, passant sans coup férir d’un marxisme subtil hérité de l’Ecole de Francfort à une philosophie libérale libertaire sans saveur et sans avenir. On trouvera donc des allusions assez drôles au cumul possible de l’état de minoritaire, si on est femme, lesbienne, éventuellement, noire etc. mais quand on défend des droits multiples et variés on finit par n’en défendre aucun, et surtout c’est une autre manière de restreindre les libertés. Et puis surtout cela tourne au spectacle, voir par exemple comment on fabrique le FN comme un épouvantail à moineaux au nom d’une hypothétique lutte contre le fascisme.

     

    Le modèle de ce livre c’est aussi bien Le meilleur des mondes d’Huxley que 1984 d’Orwell et donc indirectement le Zadig de Voltaire. Non seulement pour ce qui concerne le langage, mais aussi pour la remise en question d’une pseudo-course au progrès qui n’est que factice. La description de l’effondrement des droits des travailleurs est d’un humour grinçant, que ce soit le passage de la retraite à 80 ans présenté comme un choix personnel « la retraite quand je veux » ou la flexibilité absolu du marché du travail qui conduit les travailleurs à payer pour être embauchés ! Pierre Lévy est passé par le Parti communiste, c’est pourquoi il a été publié par un éditeur de ce parti. Ancien syndicaliste, il fait partie de ceux qui à gauche n’admettent pas

    uxleyHuH

     

    P.S. La nouvelle édition de ce livre a été préfacée par Jacques Sapir qui est devenu au fil du temps un des meilleurs ennemis de l’Union européenne. Ce n’est pas étonnant. 

     

     


    [1] Hans Magnus Enzensberger, Le doux monstre de Bruxelles ou L'Europe sous tutelle, Gallimard, 2011.

     

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