• Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011

    Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011 

     

    L’historien Pierre Laborie a publié beaucoup sur la question de l’opinion publique durant l’Occupation, mais aussi sur l’ambivalence des Français en regard des événements douloureux qu’ils subirent entre 1939 et 1945. Le chagrin et le venin n’est pas à proprement parler un ouvrage d’histoire, mais une réflexion sur la manière dont cette histoire se fait. Et évidemment, la question de l’attitude des Français face à l’occupant est une pierre de touche idéale pour se livrer à cet exercice. C’est donc un ouvrage sur la «  méthode », mais pas seulement parce que cela reste aussi un ouvrage aux qualités humaines évidentes. La Résistance est centrale dans son analyse. Il commence par pointer ce curieux mouvement d’opinion qui nous aurait fait passer d’un pays entièrement résistant représenté par la légende de la Résistance entre 1945  et 1970, à un pays quasiment totalement pétainiste depuis le début des années soixante-dix et le succès critique et public du film de Marcel Ophuls, Le chagrin et la pitié dont il détourne le titre.

      Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011

    Son ouvrage vise trois objectifs : tout d’abord comprendre comment s’est construite et diffusée une idée négative de la Résistance, ensuite, répondre à la question de savoir pourquoi les historiens ont cru bon d’emboîter le pas à des extravagances journalistiques sans beaucoup de fondement, et ensuite montrer la nécessité de construire une histoire nuancée et complexe de cette période.

    L’idée négative de la Résistance a d’abord été le fait des anciens de la Collaboration qui ne supportaient pas leur position de vaincus. Ce sont d’ailleurs eux qui ont inventé le mot de Résistantialisme pour dénigrer la Résistance[1]. Elle viendra ensuite à se développer vers la fin des années soixante dans un rejet parallèle de la personnalité du général De Gaulle et des Communistes qui avaient abusé de leur participation bien réelle dans la Résistance. Enfin, justement après la diffusion du film de Marcel Ophuls, elle viendra d’historiens comme Henri Rousso qui vont créer un autre mot le Résistancialisme pour critiquer une façon complaisante de faire l’histoire. Ils iront jusqu’à remettre en cause les personnalités de Jean Moulin ou des époux Aubrac.

    Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011  

    L’ouvrage montre que les intentions politiques ne sont jamais très loin du travail de l’historien. Ce n’est pas sans raison que Laborie fait le lien avec les énoncés de Denis Kessler, l’ancien numéro 2 du MEDEF, qui avouait vouloir en finir avec les avancées du CNR. Laborie montre que les analyses hâtives sont extrêmement contradictoires. Par exemple dans cette manie de chiffrer la Résistance. Si on s’en tient aux chiffres qui ont été avancées dans Le chagrin et la pitié, il y aurait eu 20% de collabos 20% de résistants et 60% d’une minorité molle et attentiste. Sachant qu’il y a avait 40 millions de Français et donc environ 25 millions de ceux-ci pouvant s’engager, 20% de 25 millions ça fait tout de même 5 millions ! Les Résistants n’en ont jamais revendiqué autant !

    Evidemment le plus intéressant n’est pas le nombre réel de Résistants – selon Laborie il est impossible de le connaître – mais plutôt les rapports que la Résistance entretenait avec la population. Or il va de soi que malgré la répression féroce de la Milice et des Allemands, les Résistants étaient très bien soutenus. N’oublions pas que les Résistants n’avaient pas d’armes ou très peu, qu’également 1,8 millions de Français étaient prisonniers, ces prisonniers étant pour la plupart les hommes les plus jeunes et les plus vigoureux. Il va de soi que dans de telles conditions la Résistance était une entreprise très difficile. C’est d’ailleurs cette difficulté qui coûta la vie à nombre de ces hommes et femmes engagés.

      Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011

    Sur l’aspect politique il y a beaucoup à dire. Laborie insiste sur ce phénomène de dénigrement qui se justifie dans un processus d’autoflagellation qui ressemble un peu à cette repentance à l’infini que l’on professe ici et là à propos de la colonisation. Et donc sans le savoir nous serions une partie de ce peuple lâche et sans ressort, toujours à se situer du côté du manche. Avec le temps ce type de rhétorique apparait de plus en plus absurde : en effet on ne voit pas en quoi nous qui sommes nés après Vichy devrions encore rendre des comptes !

    Laborie rappelle d’ailleurs que très souvent les historiens qui ont cette prétention de révéler des vérités sur cette période trouble enfoncent des portes ouvertes. Prenons un exemple seulement : ils insistent sur le fait que les Résistants se seraient déclarés en bien plus grand nombre qu’ils n’étaient en réalité, soit le mythe des 40 millions de Résistants. Cette idée est absurde, d’abord parce que le pseudo mythe des 40 millions de résistants n’a jamais existé ailleurs que sous la plume des critiques d’extrême-droite du résistantialisme. Mais en outre, les Résistants ne se sont jamais servis de cette idée parce que cela reviendrait à dire que la Milice n’existait pas, pas plus que la collaboration, et donc que tout aurait été facile pour eux ! Il va de soi qu’une telle idée les priverait du statut de héros ! 

    Complicités

    Dans ce dénigrement systématique de la Résistance une certaine intelligentsia a pu jouer un grand rôle. Ce qu’on a appelé les « Hussards », Blondin, Nimier, Déon. Le premier qui passe pour une sorte d’anarchiste gentillet, un peu ivrogne était à la Libération un homme d’extrême-droite, collaborationniste, comme Roger Nimier qui aux éditions Gallimard recyclera un grand nombre de collaborateurs par exemple Albert Simonin, José Giovanni ou encore Victor Marie Lepage. Dans le domaine culturel les exemples de ce type abondent, preuve que l’épuration n’a pas été aussi profonde et dramatique que cela. Dans le cinéma par exemple, l’exemple de Louis Malle peut être évoqué avec son film Lacombe Lucien au message douteux[2]. Laborie insiste sur un film médiocre de Jacques Audiard, Un héros si discret qui, basé sur un mauvais roman de Jean-François Deniau, raconte l’imposture d’un Résistant de la 25ème heure. Bien évidemment il y a eu de faux Résistants, par exemple Pierre Loutrel dit Pierrot le fou qui était en réalité un ancien de la Carlingue ou même l’abominable docteur Petiot. Mais pourquoi en faire un sujet de film ? En vérité la critique du résistantialisme est une affaire de famille chez les Audiard. On en trouve un signe choquant, mais passé inaperçu, dans Un taxi pour Tobrouk, film de Denys de La Patellière, dialogué par Michel Audiard. Celui-ci ne s’est d’ailleurs jamais gêné pour dire toute son admiration pour Céline. Il donne d’ailleurs une image bien complaisante de la collaboration dans La nuit, le jour et toutes les autres nuits[3]. 

    Complexité 

    Le but de Laborie est de montrer que la Résistance n’est pas une réalité toute d’une pièce, et qu’elle évolue aussi suivant les périodes. Mais au-delà, il y a aussi des difficultés à définir clairement la Résistance. Evidemment elle ne se définit pas seulement par une prise d’arme contre l’ennemi. Elle est aussi la constitution de réseaux de solidarité, de réseaux de renseignements : cacher des enfants juifs aussi. Pour Laborie ce peut être aussi une manifestation silencieuse et bien sûr des actes de sabotage. Cette définition large et flexible renforce l’idée qu’une approche quantitative n’a pas grand intérêt. Mais également que la Résistance a pu paradoxalement être aussi le fait de pétainistes convaincus qui pensaient que le Maréchal n’avait pas trahi, mais qu’il protégeait encore la France[4]. C’est pourquoi la complexité de la figure politique de Mitterrand n’est pas aussi incompréhensible que cela.  Cette complexité explique aussi pour partie que la Résistance elle-même n’eut pas un vrai destin politique, si le programme du CNR fut bien mis en œuvre – plus ou moins bien d’ailleurs – aucun parti véritable des Résistants ne s’est formé. 

    Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, Bayard, 2011

    Enseignements

    La critique du résistancialisme avec ou sans « t » est finalement un acte politique destiné à nous montrer combien le peuple est incapable de se penser dans une action politique concrète et donc finalement incapable de se prendre en charge. Ce fut aussi et avec constance une manière de s’attaquer aussi aux communistes. Un des plus virulents contempteurs de la Résistance est sans surprise l’ancien maoïste Stéphane Courtois qui après avoir fait l’apologie de Staline s’est donné comme tâche de démontrer combien le « communisme » était fondamentalement mauvais[5]. L’autre enseignement est de comprendre combien des événements politiques peuvent être extrêmement complexes, et que leur lecture ne peut pas se contenter d’approximations visant à satisfaire la mode d’un moment. Ce livre a été réédité en 2015, avec une postface inédite. C’est un livre sain et efficace qui ouvre des pistes de réflexion pour nous qui ne sommes pas historiens, mais simples citoyens, car l’action politique ne se fait pas avec la perfection d’un modèle à appliquer, mais elle se transforme face aux difficultés ou aux succès d’un moment.

     

    Il y a un refus mortifère de regarder en face la légende de la Résistance, comme si célébrer des héros était quelque chose de louche et de malsain. Mais à mon sens c’est l’inverse. La vie sociale et politique a besoin de légende et de figures légendaires, ce qui ne justifie évidemment pas les mensonges, mais qui justifie au moins le respect de ces gens parfois ordinaires qui ont risqué leur vie. c'est aussi un devoir d'humanité.

     



    [1] Le mot serait dû à l’abbé Desgranges.

    [2] Certes il tentera de se rattraper avec Au revoir les enfants, mais cela lui permettra toujours de garder sa distance avec la Résistance.

    [3] Denoël, 1978

    [4] On sait évidemment que cela est une fable pour ses avocats et que le régime de Vichy dans son entier est coupable. Le détail de cette mise en cause a été fait par Robert Paxton.

    [5] Jouant les idiots utiles du capitalisme, il a été le directeur d’un gros livre à succès, Le livre noir du communisme, Fayard, 1997. Il ne lui serait pas venu à l’idée d’écrire un livre noir du capitalisme par exemple. Mais outre cela il a attaqué précisément les communistes par le biais de leur rôle dans la Résistance. Certes on sait bien que le PCF a abusé de l’aura de la Résistance, mais ça ne veut pas dire que leur rôle a été négligeable, ni qu’ils sont rentrés uniquement après l’agression de la Russie par l’Allemagne, Alain Guérin dans La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, six volumes, Livre Club Diderot, 1972-1976 a fait litière de ce mensonge.

     

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