• Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

     Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016. 

    Il n’est pas sûr que je ne perde pas mon temps et celui de ceux qui me lisent en commentant un ouvrage qui est d’un niveau vraiment très faible et qui en d’autres circonstances ne passerait pas le stade d’un mémoire de maîtrise en économie. Mais on parle de cet ouvrage, et bien que Cahuc et Zylberberg se plaignent à longueur de pages de la trop grande place que les médias accorderaient aux économistes hétérodoxes qui n’ont pas pignon sur rue, ils ont une audience très forte dans les médias, notamment dans Les échos[1], journal très libéral, très à droite, qui aime bien les propagandistes de l’économie de marché[2]. N’ayant honte de rien, ils se présentent comme des « experts », se camouflant derrière le fait qu’ils sont publiés, donc évalués par leurs pairs. C’est d’ailleurs une partie de leur plaidoyer : les économistes orthodoxes sont excellents la preuve c’est qu’ils sont publiés dans des revues à comité de lecture. Mais ils ne disent pas que ce sont leurs semblables qui les évaluent, des gens qui pensent comme eux, des économistes qui n’ont pas beaucoup de culture, ni sur le plan historique, ni sur le plan épistémologique. En outre l’écriture paresseuse de cet ouvrage vise à mettre dans un même sac, les négationnistes, les contestataires du type Lordon qui pensent que le capitalisme est un système économique, politique et social condamné, avec les lobbyistes comme l’UIMM – une des fédérations les plus puissantes du MEDEF – qui visent au nom de la politique industrielle à se faire octroyer des subventions. 

    La leçon d’épistémologie faite à Cahuc et Zylberberg 

    Mettons les choses au clair depuis Ricardo au moins, l’économie a toujours été faite de deux courants : d’un côté les orthodoxes qui supposent que l’économie est régie par des lois naturelles (en gros la loi du marché), et de l’autre ceux qui pensent qu’elle est le résultat d’un projet politique particulier, historiquement déterminé et donc se trouve dépendante des formes institutionnelles dans lesquelles elle s’exerce. Dans le premier groupe qu’on appelle aussi « économie classique et économie vulgaire », on range Ricardo, Say, Bastiat, Milton Friedman, et en bout de course d’une histoire dégénérée, le malheureux Tirole, Cahuc et Zylberberg. Dans le second on classe Sismondi, Malthus, Marx, Keynes, Schumpeter et plus près de nous, Krugman et Stiglitz. Ce n’est évidemment pas tout à fait le même niveau intellectuel !

    L’idée des deux cuistres Cahuc et Zylberberg qui manifestement travaillent pour l’oligarchie en espérant en récolter des miettes, est de mettre hors-jeu, comme a commencé à le faire Jean Tirole, l’économie hétérodoxe en l’empêchant d’enseigner à l’université pour ne pas faire de l’ombre à leur académisme[3]. En l’accusant de « négationnisme », ils la désignent comme criminelle, passible d’une cour de justice si on veut. Le titre même de leur essai est un appel à la purge ou à la chasse aux sorcières[4].

    Ça commence comme ça : 

    « Des remèdes miracles comme la baisse des impôts, l’augmentation des dépenses publiques, l’arrêt de l’immigration, la semaine de 32 heures, la réindustrialisation des territoires, ou encore la taxation des transactions financières sont censés nous guérir sans coût de tous nos maux.

    Ces contre-vérités rabâchées à l’envi par les médias portent un nom[5] : le négationnisme économique. À l’origine de choix stratégiques, il nous appauvrit et se traduit par des millions de chômeurs. » 

    Ce qui laisse forcément entendre que si nous sommes dans le marasme et que le chômage est élevé, c’est bien parce que nous avons fait baisser les impôts, augmenter les dépenses publiques, arrêté l’immigration, mis en place les 32 heures, réindustrialisé les territoires et taxé les transactions financières sous l’influence délétère des économistes hétérodoxes ! En matière de contre-vérités, Cahuc et Zylberberg  sont les champions toute catégorie de la désinformation désinvolte, ils ne savent rien, mais le disent fortement, ils auraient tout à fait leur place comme chroniqueurs à Valeurs actuelles. Il ne leur est pas apparu encore qu’une partie de la crise de 2008 dont nous ne sommes pas sortis d’ailleurs est le résultat justement de l’application de recettes hâtivement reconstruites à la fin des années soixante-dix sur la base des théories libérales de la fin du XVIIIème siècle. L’idée que leur propre production intellectuelle accompagne la contre-révolution conservatrice de la fin des années soixante-dix, ne leur dit rien non plus.

    Leur discours avance que la science économique est devenue « une science expérimentale » qui disposerait maintenant de protocoles fiables pour tester ses recettes qui elles-mêmes sont déterminées par la théorie dans le cadre d’une démarche hypothético-déductive. La méthode expérimentale serait une approche qui consiste à reproduire à l’aide de protocoles stables la même expérience sur deux échantillons différents. Il est facile de voir que pour que cette approche expérimentale fonctionne, il faudrait isoler complètement les deux échantillons de leur environnement pour avoir un résultat comparable.

    Il va de soi que cette condition n’est jamais réalisée, et que le temps qui passe et qui transforme l’environnement n’est pas pris en compte. Comparer par exemple deux échantillons de population en Europe et aux Etats-Unis est plus que délicat, ne serait-ce que parce que les agents économiques n’ont pas en face d’eux les mêmes institutions. Il est assez facile de comprendre pourtant qu’on ne peut pas étudier l’économie comme un objet qui ne changerait jamais : en effet le simple fait qu’au début du XXème siècle la monnaie n’avait pas les mêmes formes qu’aujourd’hui, ne permet pas de penser les interactions entre la sphère monétaire et la sphère réelle de la même manière. Un enfant comprendrait cela, mais Cahuc et Zylberberg ne sont pas des enfants ! Et c’est justement parce que les institutions évoluent constamment sous le poids des mouvements politiques, que la science économique ne peut pas être une science qui peut se réduire à un ensemble de théorèmes et de lois. L’histoire c’est aussi la lutte des classes, et celle-ci existe que cela nous plaise ou non – Cahuc et Zylberberg ne l’aiment pas – il est assez facile de voir que c’est sous la poussée des luttes sociales qu’un certain nombre d’aménagements du marché du travail (la durée du travail, le salaire minimum, l’interdiction du travail des enfants, etc.) sont apparus et ont modifié radicalement le partage de la valeur entre travail et profit.

    André Orléan dans un petit article a réfuté fort justement l’idée que Cahuc et Zylberberg utilisaient eux-mêmes cette méthode dite expérimentale dans leurs propres travaux[6]. Mais supposons, au mieux la méthode expérimentale ne peut s’appliquer que sur des petits échantillons, donc à une approche micro-économique. C’est un mensonge éhonté. Prenons un seul exemple. La théorie – celle de Cahuc et Zylberberg – enseigne depuis la nuit des temps (en fait depuis Adam Smith) qu’une hausse de la part de la dépense publique dans l’économie freine la croissance. Et comme selon les normes de la méthodologie hypothético-déductive à laquelle prétendre croire nos deux apprentis épistémologues, une bonne théorie économique est celle qui permet de prévoir. Or, nous nous rendons bien compte que la hausse des dépenses publiques a toujours accompagné la croissance, et donc qu’il n’y a jamais eu de croissance sans croissance du poids de l’Etat dans l’économie. Si je regarde le graphique ci-dessous qui rend compte de la croissance de la part des dépenses de l’Etat dans le PIB, je me rends compte que la croissance économique sans les pays avancés a commencé à patiner sérieusement au début des années quatre-vingts, soit exactement quand on s’est mis à déréguler à tout va, et donc quand on a demandé à l’Etat qu’il se retire progressivement en privatisant et en diminuant ses dépenses publiques[7]. Cahuc et Zylberberg ne savent pas pourquoi, mais les économistes orthodoxes dans la lignée de Schumpeter, oui : c’est à cause de ce qu’on appelle la loi de Wagner[8] qui explique que les dépenses publiques sont des investissements nécessaires à la poursuite de l’activité économique, mais qu’elles ont des rendements décroissants. Et donc que si on veut poursuivre le progrès économique, il est nécessaire d’accroître la part de l’Etat dans le PIB. C’est une des raisons, mais pas la seule, qui donnait à penser à Schumpeter que la socialisation des moyens de production était inéluctable[9].

    Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

     Allons-y encore pour la méthode expérimentale. On a expérimenté sur les cobayes grecs la politique d’austérité et de déréglementation du marché du travail. Ça n’a pas donné les résultats escomptés, à savoir éponger la dette et relancer la croissance et l’emploi. On n’en a pas pour autant abandonné le principe, essentiellement pour des raisons politiques[10]. Comme on sait nos deux « économistes » avaient déjà commis dans le temps un ouvrage sur le chômage. C’était en 2004. Cet ouvrage reprenait les vieilles recettes « expérimentées » depuis au moins le début du XIXème siècle. Si le chômage reste aussi élevé c’est parce que le marché du travail n’est pas assez flexible et que les charges sociales sont trop élevées. Or l’expérimentation de cette déréglementation du marché du travail grec aurait dû conduire depuis 2010 à une reprise de la croissance et de l’emploi. L’expérience montre donc aisément que cette politique qui en contractant la demande entraine une chute de la production est mauvaise, le FMI en convient aujourd’hui. Moi, je sais pourquoi, mais je ne suis pas sûr que Cahuc et Zylberberg le sachent.

      Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

    Il y a trois erreurs à la base d’un tel raisonnement :

    - la première consiste à croire que le principe de la destruction créatrice permet en tous lieux et en tous temps de créer autant d’emplois qu’on en détruit, et donc qu’il serait nécessaire de détruire beaucoup d’emplois pour en créer beaucoup. On ne suppose donc pas que sur le long terme le progrès technique lorsqu’il est introduit massivement détruit plus d’emplois qu’il n’en recrée, ou encore que la création de nouveaux emplois est infinie. C’est pour cette raison que selon nos deux économistes qui parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, n’arrivent pas à comprendre qu’au moins une partie du progrès technique doit être sur longue période compensée par une baisse plus ou moins importante de la durée du travail. Mais s’ils avaient lu un peu Léon Walras, ils sauraient que la baisse de la durée du travail répond aussi à une nécessité morale, non seulement parce qu’elle est nécessaire au bien-être physique des salariés, mais parce qu’elle accompagne l’accroissement de leur bien-être moral et qu’elle contribue à l’harmonie sociale[11].

     Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

    - la seconde erreur des Bouvard et Pécuchet du marché du travail est celle que font tous les libéraux béats, ils oublient la dimension temporelle de l’activité économique. Car à supposer que des emplois nouveaux viendraient à compenser les emplois anciens, encore faudrait-il qu’ils arrivent en temps et heure ! Si au contraire ils arrivent trop tard, une partie de la population a le temps de mourir de faim.

    - la troisième erreur est celle que Keynes dénonçait en son temps dans La théorie générale : ce qui est vrai au niveau microéconomique n’est pas forcément juste au niveau macroéconomique. Ainsi si on baisse les charges et les salaires pour gagner en compétitivité, il se peut que cette action soit contredite par le fait qu’elle créera un défaut de demande au niveau de l’ensemble de la société, et donc que ce défaut plongera l’économie dans la spirale de la récession. Mais laissons là leurs idées pour guérir du chômage. 

    Le langage de la bourgeoisie 

    Il y aurait selon nos deux duettistes, en réalité un consensus des « économistes scientifiques », et donc que ceux qui cherchent à contourner ce consensus se discréditent d’eux-mêmes. C’est une vieille lune de la bourgeoisie que d’avancer que ses idées politiques sont confortées scientifiquement par la rigueur des lois naturelles de l’économie. Parce que si en effet, la science économique possède des lois en dehors de ce que sont les hommes, il n’y a plus qu’à s’y plier et surtout pas à les contester. Cela veut dire qu’on doit faire évidemment confiance aux experts. C’est bien ce qu’on nous dit en ce qui concerne l’Europe : il n’y a pas d’autre solution en dehors de la feuille de route de la Commission européenne. Tout est bien dans le meilleur des mondes. Pour eux le but de l’économie n’est pas le bien-être des populations, mais la croissance, et comme on sait la croissance dépend de l’innovation. C’est du moins ce qu’ils croient avoir compris de leur lecture hâtive de Schumpeter. Et donc grâce à la finance qui permet d’accélérer le processus de destruction créatrice, on peut tout à fait innover à l’infini et soutenir une croissance sans fin. Pour soutenir l’innovation il faut du profit ! Et donc par un raisonnement linéaire la finance aide le profit, qui aide la croissance et finalement le bien-être des populations. On n’est pas très loin du fameux théorème de Schmidt selon lequel « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain ». Il est donc bon que la finance soit la plus liquide possible.

    N’allez pas croire pour autant que Cahuc et Zylberberg, cette curieuse doublette, ne sont pas des garçons sensibles, les économistes hétérodoxes n’ont pas le monopole du cœur, au contraire, ils se préoccupent de la question sociale, et par exemple celle du logement. Et voilà ce que ça donne quand l’économie expérimentale nous aide à voir au-delà de nos préjugés : 

    « Vivre dans un quartier défavorisé peut avoir de graves conséquences, notamment à cause d'une criminalité élevée, de plus grandes difficultés à trouver un emploi et d'écoles de moins bonne qualité. Mais vivre dans un quartier riche présente aussi des inconvénients pour un ménage pauvre : la communication avec des voisins d'un milieu social plus favorisé peut être difficile, les commerces sont généralement plus chers et les services sociaux moins présents. » 

    C’est une approche qui se veut critique de la sociologie qui est une science non expérimentale et donc qui n’est pas une science. En effet un certain nombre de sociologues pensent que la mixité sociale pourrait aider l’insertion des personnes défavorisées. Et bien non, ce n’est pas le cas pour Cahuc et Zylberberg, et cela justifie d’ailleurs – comme c’est curieux – le refus des maires des villes riches de construire des logements sociaux. Le ghetto c’est finalement bien mieux, les pauvres sont entre eux et donc vivent plus facilement que s’ils devaient se mesurer aux riches. Je suppose que nos deux amis dans un souci de ne pas nuire aux pauvres n’habitent pas à La Courneuve. Comme on le voit ils sombrent dans cette facilité qui les pousse à parler de ce qu’ils ne connaissent pas. C’est un peu comme ces économistes qui nous expliquent que la hausse du SMIC met en danger l’économie et qui ne savent pas ce que cela veut dire que de vivre avec 1000 € par mois.

      Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

    On comprend que même s’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade, les pauvres sont bien plus malheureux dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres ! Ainsi il vaut mieux vivre dans un taudis de la Goutte d’Or parmi les siens qu’à Neuilly au risque de se faire montrer du doigt par les rupins ! Comme on dit, la misère n’est pas que chez les riches et chacun à ses soucis.

    Et d’ailleurs on a bien d’autres preuves que Cahuc et Zylberberg ne sont pas les ennemis du « social ». Ils nous citent à l’envie des tas d’études qui montrent qu’une hausse du salaire minimum peut même créer des emplois ! Mais ils restent les ennemis des charges sociales qu’ils n’arrivent pas à voir comme un salaire différé qui financent d’une manière collective les dépenses sociales de salariés. 

    L’épine keynésienne dans le pied de la pensée unique 

    Confusionnistes par excellence, Cahuc et Zylberberg sont très embêtés avec la pensée keynésienne dont ils discutent au chapitre V, ils ne savent pas trop quoi en faire. Et cela pour deux raisons. La première est que les recettes keynésiennes brisent le consensus, et la discussion autour de celle-ci montrent que les économistes s’écharpent sur cette question. C’est bien embêtant pour Cahuc et Zylberberg parce que les tenants de la théorie keynésienne les plus célèbres, sont Stiglitz et Krugman Et bien sûr ces deux économistes – qui sont pourtant des hétérodoxes bon teint – ont un autre CV à faire valoir que nos deux compères. Non seulement ils ont publiés trois ou quatre fois plus qu’eux, dans des revues auxquelles Cahuc et Zylberberg n’ont même pas accès en rêve, mais ils ont le prix Nobel ! Et donc on ne peut pas les traiter comme des vulgaires membres des Economistes atterrés. Mais l’existence d’un débat autour des politiques économiques de relance ou non pose justement la question de l’unicité de la discipline. Car si l’économie commence à diverger en ce qui concerne l’appréciation de l’efficacité des politiques keynésiennes, n’est-ce pas là la preuve même que ce n’est pas une science ? 

    L’immigration et l’emploi 

    Cahuc et Zylberberg ont aussi des recettes très libérales pour ce qui concerne l’analyse des migrations et de leur impact sur l’emploi. Pour eux ceux qui croient voir un lien entre migrations ouverture et chômage ou salaires sont des extrémistes dangereux. Pour cela ils renvoient dos à dos Marine Le Pen et Georges Marchais, en oubliant au passage que celui-ci est mort depuis presque vingt ans[12]. 

    « Ni Georges Marchais ni Marine Le Pen ne se réclament de la pensée de Thomas Malthus. C'est plutôt un marxisme primaire[13], prétendant que les patrons utilisent l'arme de l'immigration pour accroître l'exploitation des travailleurs, qui semble les inspirer. Pourtant, l'idée selon laquelle l'arrivée d'immigrants réduit le salaire et les perspectives d'emploi des résidents fait directement écho aux idées de Malthus : il y aurait une limite au nombre d'emplois disponibles sur un territoire et une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse y réduirait le salaire. » 

    Tout soudain pour faire tenir leur discours libéral d’aplomb, ils en oublient la loi de l’offre et de la demande. Ainsi ils supposent que tous les migrants sont forcément assimilables. Et fort de l’exemple des quelques 65000  Cubains qui se sont installés en 1980 à Miami, ils en déduisent que cet exemple prouve qu’une hausse de la population active n’est pas un problème. Ils précisent d’ailleurs que cet afflux représenterait 2 millions de migrants en France. Quand je lis ça, je me demande si Cahuc et Zylberberg sont vraiment idiots ou s’ils nous prennent pour des imbéciles. Même un esprit peu au fait de la chose économique se rend compte 1. Que d’une part 65 000 personnes arrivants dans une ville très riche comme Miami c’est une chose qui ne peut pas être comparé par exemple à l’arrivée d’1,3 millions migrants en Allemagne 2. Que d’autre part on ne peut pas comparer 2016 et 1980, sachant que le chômage se développe à grande vitesse de partout dans le monde entre autre pour cause de robotisation accéléré des processus de production et de crise durable de la demande.

    Evidemment ils concéderont qu’il faut tout de même s’adapter : 

    «  En réalité, il faut un certain temps pour que les moyens de production et les infrastructures s'adaptent à un afflux important et inattendu de main-d'œuvre. Une augmentation de la population active peut alors se traduire par des baisses de salaire ou une hausse du chômage si les salaires ne peuvent pas diminuer. » 

    Et bien entendu ils n’envisagent pas qu’un trop fort afflux de migrants puissent non seulement engendrer des effets externes négatifs sous forme de ghettoïsation, ou d’une augmentation rapide de la délinquance. Ce qui s’est vu en Allemagne l’an dernier, et ce qui a contraint les Suédois à renvoyer un grand nombre de migrants chez eux pour retrouver une paix sociale.

    De même la baisse des durées travaillées ne leur plait pas non plus. Ils critiquent les analyses des effets de la loi sur les 35 heures sur l’emploi en partant du fait qu’elles ne reposeraient pas sur des données « expérimentales ». Si on sait ce que sont des données, si on sait ce qu’est une approche expérimentale, on ne sait pas trop ce que sont des données expérimentales. Leur discours très confus ne démontre pas pourquoi et sous quelles conditions une baisse de la durée du travail pourrait conduire à une création d’emplois proportionnelle. Or il y a une raison, mais ils ne veulent pas l’envisager : c’est que pour que la baisse de la durée du travail fonctionne – c’est-à-dire amène une création très forte d’emplois – il ne faut pas se trouver dans une situation contraignante du point de vue de la compétitivité. En effet une baisse des durées travaillées équivaut à une hausse du salaire horaire, et donc à une modification du partage de la valeur ajoutée, ce qui plombe la compétitivité si l’économie est trop ouverte. Or Cahuc et Zylberberg considèrent que le partage de la valeur se fait sur la base des lois du marché qui aboutissent à une juste répartition entre salaires et profits.

    Mais il y a un phénomène qui rend caduque l’approche « scientifique » de Cahuc et Zylberberg, c’est que de tout temps le partage de la valeur entre salaires et profits est instable, il varie même dans de grandes largeurs. Cette forte instabilité s’explique évidemment par des raisons non scientifiques, mais politiques. La lutte des classes si on veut. Le résultat de cette lutte des classes est que l’Etat où les négociations collectives entre les entreprises et les syndicats conduisent en permanence à des réajustements. En gros entre 1945 et 1980, la part des salaires augment et passe d e64% à 74%, puis entre 1980 et 2014 elle chute de 74% à 30% ! Ces mouvements ne peuvent en aucun cas s’expliquer d’une manière « expérimentale » en reliant les salaires à des fluctuations de la productivité du travail, et en tout cas confirment que le salaire n’est pas lié à la productivité marginale du travail, mais à des orientations de politique économique qui sont plus ou moins favorables aux salariés ou aux employeurs.

     Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016.

    Finalement on butte toujours sur cette balance entre emplois créés et emplois détruits. Cahuc et Zylberberg, bien qu’experts en la matière, ne savent rien des orientations futures du marché de l’emploi, mais ils en appellent toujours à leur fumeuse méthode expérimentale et supposent que pour peu que l’Etat aide à la formation de nouvelles compétences, les emplois émergeront forcément. Rien ne démontre que ce soit vrai au niveau macroéconomique, mais c’est une certitude apodictique : il faut y croire ! Faisons confiance au marché et à la croissance (de quoi on ne sait pas), leur intuition est que la création d’emplois dans un monde fini est forcément infinie !! On flirte avec la pensée magique. 

    Eloge de la pensée moutonnière 

    Le deuxième axe de la pensée de Cahuc et Zylberberg est le consensus. « En science, c'est le consensus de la communauté des chercheurs, lorsqu'il existe, qui constitue la meilleure approximation de la « vérité ». » Ecrivent-ils[14]. Ce qui signifie qu’une pensée dissidente même si elle est vraie et qu’elle suit un protocole nouveau ne peut en aucun cas accéder au statut de travail scientifique. Mais ils n’écriraient pas ce genre d’âneries s’ils avaient un peu lu les travaux de Lakatos[15] ou de Khun[16]. Ils comprendraient peut être un peu mieux comment la science produit ses résultats[17]

    En vérité la communauté de chercheurs ne tombe pas du  ciel : ils font grand cas de la communauté des chercheurs qui seraient d’accord sur un ensemble de vérités communes. Mais outre que ce consensus n’a jamais existé et que les oppositions entre orthodoxes et hétérodoxes sont vieilles comme l’économie politique, il va de soi que les chercheurs qui évaluent d’autres chercheurs ont été eux-mêmes formés dans des laboratoires, et que très souvent ils ont adopté les traditions et méthodologie de leurs directeurs de recherche. Dans les techniques de recrutement, il y a en réalité du lobbying, des groupes de pression, qui fait qu’au bout du compte les économistes finissent tous par s’autoévaluer puisqu’ils appartiennent au même groupe de pensée. En outre, en économie la recherche est financée par des organismes internationaux ou des ministères qui orientent de fait les techniques de recherche et les résultats. Comment peut-on penser que des économistes financés par la Commission européenne puissent produire des travaux qui démontrent l’inanité de l’existence de celle-ci ? Un des exemples importants qu’on peut donner est celui de Jean Pisani-Ferry, chercheur médiocre, qui s’est toujours trompé sur tout, mais dont l’obséquiosité au service de la Commission européenne lui permet de devenir directeur de ceci et directeur de cela[18]. Ce qui lui rapporte beaucoup d’argent. Nous ne sommes pas naïfs, que Cahuc et Zylberberg nous dévoilent leur feuille d’imposition et l’origine de leurs émoluments en dehors de leur fonction d’enseignant, et on commencera peut-être à les prendre au sérieux[19].

    Peu importe tout cela, Cahuc et Zylberberg se sentent un peu seuls, et leur objectif est de s’inscrire dans une communauté consensuelle qui répète les mêmes choses autant de fois que nécessaire en espérant que cela passera ainsi pour vrai. Mais le plus important ils l’oublient volontairement : leur petite cuisine qu’ils aimeraient bien pouvoir être comparée à celle des sciences dites dures, ne permet pas la prédiction, ou alors c’est plus généralement à côté, ce qui est bien gênant quand on se réclame d’une démarche hypothético-déductive ! A la fin de leur ouvrage ils avouent dans un passage qui nous laisse pantois qu’en réalité l’économiste ne peut pas prédire ! 

    « Mais le fond du problème est de nature différente : la science économique n'est simplement pas capable de prévoir le futur d'un monde très complexe, où une multitude de facteurs interagissent, en particulier lorsqu'il s'agit d'événements rares survenant quelques fois par siècle. »

    Mais alors s’ils ne peuvent pas prédire les résultats des recettes qu’ils nous présentent pour combattre l’emploi ou pour relancer la croissance, pourquoi travaillent-ils à nous les donner ? Ne seraient-ils que des bouffons ? Cette science impuissante à quoi peut-elle bien servir dans le cas où elle est incapable de prédire avec assez de justesse les effets de ses recommandations ? On fait remarquer que si la science économique ne peut pas prédire parce que le monde est trop  complexe, elle devrait alors en finir avec la démarche hypothético-déductive, mais dans ce cas, selon Popper[20], elle ne serait plus une « science » n’est-ce pas ! 

    Le sens d’une démarche 

    Bref ce n’est pas demain la veille que la « science économique », science grise et maudite, se relèvera dans l’opinion grâce au plaidoyer misérable et peu argumenté de Cahuc et Zylberberg. Déjà d’avoir traité ceux qui ne pensent pas comme eux de négationnistes est une honte et un scandale. Le négationnisme étant condamné par la loi, ils invitent ici à condamner ceux qu’ils désignent comme tels, et donc à les exclure au nom d’une science officielle dont eux-mêmes ont les clés de la connaissance. Cette diatribe s’inscrit bel et bien dans la lignée de l’attaque l’an dernier de Tirole contre l’idée de laisser pénétrer à l’université des contestataires qui remettraient en cause leurs magnifiques résultats. En s’inscrivant dans cette lignée, Cahuc et Zylberberg font preuve d’obséquiosité à l’endroit des « dominants » et de bassesse envers ceux qui sont plus faiblement défendus dans les institutions du savoir. S’ils voulaient couler un peu plus l’image déplorable que les économistes ont au cœur de la population, on peut dire que c’est réussi ! 

     

     


    [1] http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211271076353-le-negationnisme-economique-les-meilleurs-extraits-2026174.php

    [2] Vous noterez qu’ils ont intégré pour leur propre compte la complainte victimaire qui feraient d’eux des mal aimés et des parias de la société trop versée dans le médiatique et le sensationnel.

    [3] Un long passage à la fin de l’ouvrage est consacré à la volonté des hétérodoxes de créer une nouvelle section au sein du CNU pour ne plus subir l’ostracisme des « orthodoxes ». C’est tout juste si Cahuc et Zylberberg ne réclament pas de les virer manu militari de l’Université. Notez qu’ils en ont aussi après le journal Alternatives économiques qui selon eux pollue l’esprit des enseignants en économie du secondaire et par contrecoup discriminent les victimes que sont les Cahuc, Zylberberg et autres Tirole qui se cassent la tête à produire des travaux de qualité.

    [4] La couleur noire de la couverture sur laquelle le titre est écrit en rouge sanguinolent est destinée à nous « rappeler les heures sombres de l’histoire ».

    [5] Je passe sur le fait que ce nom, c’est eux qui l’inventent, je passe également sur leur mensonge éhonté qui laisserait entendre que sur les médias de grande diffusion seuls les économistes hétérodoxes auraient le droit de parler. C’est évidemment l’inverse ce sont au contraire les économistes porteurs d’un langage orthodoxe et qui défendent les lois naturelles du marché qui sont toujours à l’antenne ou qui ont les honneurs de la grande presse.

    [6] Il avance à juste titre que Cahuc et Zylberberg se posent en épistémologue de la discipline sans savoir de quoi ils parlent http://www.alterecoplus.fr/quand-messieurs-cahuc-et-zylberberg-decouvrent-la-science/00012139. Comme on le montrera plus loin, non seulement ils n’ont rien publié dans ce domaine, mais il semble bien qu’ils n’ont rien lu non plus.

    [7] On notera que malgré leurs efforts les gouvernements n’ont jamais réussi à faire reculer longtemps ces dépenses publiques.

    [8] Adolph Wagner est un économiste allemand, né en 1835 et décédé en 1917. Il fut un commentateur louangeur de Marx, et développa des travaux sur le rôle de l’Etat dans l’économie en s’appuyant sur des analyses statistiques. Contrairement à Cahuc et Zylberberg, il avait compris que les charges sociales représentaient non pas une charge, mais un salaire différé.

    [9] Capitalisme, socialisme et démocratie (Capitalism, Socialism, and Democracy), 1942, publié régulièrement chez Payot.

    [10] On sait que sur la poursuite des politiques d’austérité qui saignent la Grèce, le FMI et la Commission européenne sont opposées, cette dernière ayant la volonté d epunir la Grèce pour faire un exemple.

    [11] Études d’économie sociale. Théorie de la répartition de la richesse sociale (1896), Rouge et Pichon.

    [12] Glissons sur l’idée naïve et conformiste de mettre dans un même sac ce qu’il qualifie d’extrémisme de gauche et ce qu’il désigne comme extrémisme de droite, manière de dire qu’ils ne font pas de politique.

    [13] Cahuc et Zylberberg parle de marxisme primaire, sans même connaître Marx ni les auteurs marxistes.

    [14] Cahuc reprend cette idée dans une interview sans trop précisé par qui ces chercheurs sont reconnus http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/pierre-cahuc-les-medias-devraient-sadresser-aux-chercheurs

    [15] Imre Lakatos, Proofs and Refutations. Cambridge: Cambridge University Press, 1976 et Imre Lakatos, The Methodology of Scientific Research Programmes: Philosophical Papers Volume 1. Cambridge: Cambridge University Press, 1978.

    [16] Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions. Chicago: University of Chicago Press, 1962.

    [17] Khun sépare une science routinière et répétitive d’une science innovante qui brise les anciens protocoles et définit un nouveau paradigme. Cahuc et Zylberberg s’instruiront s’ils lisent Paul Feyerabend, Against the method, outline of an anarchist theory of knowledge, New Left Books, 1975.

    [18] Après avoir été directeur du CEPII, directeur du think tank Bruegel officine de propagande européiste, membre du CAE, membre du conseil d’administration du think tank En temps réel, membre du Haut Conseil des Finances publiques, il est aujourd’hui commissaire général à la stratégie et à la prospective et président du comité de suivi du CICE.

    [19] Cahuc est membre du CAE (Conseil d'analyse économique), chercheur au CREST, au CEPR (Londres) et directeur de programme à l’Institute for the Study of Labor (IZA) (Bonn). Toutes ces fonctions permettent d’accéder à des  financements plus ou moins importants, notamment à des programmes européens richement dotés.

    [20] The Logic of Scientific Discovery. 2nd ed., New York, Basic Books, 1959.

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  • Commentaires

    1
    philippe13
    Lundi 19 Septembre 2016 à 21:34

    Bonjour,

    Pour compléter (un peu) sur les "prétentions scientifiques" de certains "experts":

    https://blogs.mediapart.fr/gam/blog/081112/la-concurrence-un-mythe-par-jacques-sapir

    Salutations.

    2
    Mardi 20 Septembre 2016 à 04:26

    Merci pour ce lien, le mythe de la concurrence a été dénoncé il y a des décennies par Marx qui explique dans Les Gundrisse que la concurrence n'est pas la cause du mouvement économique, mais la conséquence, dans la mesure où le capital a besoin de s'accumuler et donc de déborder son périmètre : ce faisant, il se heurte à d'autres capitaux, etc... avec en bout de course l'éviction des plus faibles et donc le monopole

     

    3
    luckynick
    Mardi 22 Août à 16:25

    Cahuc et Zylberberg sont à l'économie ce que BHL est à la philosophie.

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