• Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

     Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    En matière de luttes politiques, il faut savoir faire une hiérarchie. Comme je l’ai dit ici plusieurs fois, les auteurs qui ont fait de la lutte contre l’islamophobie, contre le sionisme et pour la Palestine le cœur de leur lutte font beaucoup de bruit au point de se faire passer comme incontournables à gauche. Mais on oublie souvent que si la population juive est 12 fois moins importante que la population musulmane, elle est plus souvent agressée physiquement. Ainsi en 2015 on compte 400 actes antimusulmans et 800 actes antisémites[1]. Egalement on estime la population juive en France à 475 000[2], tandis que la population musulmane serait selon des enquêtes un peu anciennes tout de même de 5,2 millions[3]. La population juive étant 11,6 fois moins importante que la population musulmane, et subissant 2 fois plus d’agressions, on peut dire que la judéophobie est 23,2 fois plus importante que l’islamophobie. Une simple règle de trois suffit à le calculer. Il est très clair que proportionnellement et même en valeur absolue, les Juifs sont bien plus stigmatisés en France que les musulmans.

     

    Population en France

    Agressions en moyenne sur les années 2010-2016

    Juifs

    475 000

    800

    Musulmans

    5 200 000

    400

    Ajoutons que dans le monde les attentats perpétrés au nom de l’Islam sont d’une part répertoriés de partout dans le monde, en Europe, en Amérique, en Asie et aussi l’Afrique. Rien que sur les trois premiers mois de l’année on compte plus de trente attentats de ce type. Evidemment aucun attentat n’a été perpétré au nom de la religion hébraïque. Des actes antisémites graves se sont produits en France : l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, le massacre de l’hyper casher en 2015. Egalement on voit sur le graphique suivant que le nombre de Juifs qui quittent la France est de plus en plus élevé. L’inverse ne se trouve pas, bien au contraire, le nombre de musulmans augmente en France sans arrêt depuis des années.

      Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    Partant de ce constat[4] – formulé un peu différemment – Taguieff va essayer de caractériser cette nouvelle judéophobie qui émerge. Celle-ci est portée évidemment par la montée en puissance d’une population arabisante, issue de l’immigration. Ce qui se passe c’est qu’à partir de la question palestinienne, elle va rejoindre les vieux démons de l’extrême-droite. Dénonçant les Juifs ou les sionistes et leurs soutiens comme la nouvelle forme de l’impérialisme. Evidemment ce discours ne peut prospérer que sur un grand confusionnisme. Mais il se retrouve dans les manifestions pro-palestinienne où on voit se juxtaposer les « Morts au Juifs » à « Palestine vaincra ». L’extrême-gauche trotskiste est à la pointe de ce combat douteux. C’est typique du NPA qui croit profiter de la popularité de cette lutte pour sa propre boutique, mais qui au final ne joue que le rôle traditionnel des idiots utiles et se présente finalement comme le Cheval de Troie de l’islamisme. Mais on peut dire que toute la gauche est atteinte par cette maladie qui laisse entendre que le combat pour la Palestine est la mère de toutes les luttes et qu’il n’en existe pas de meilleure ni de supérieure. C’est aussi bien Pascal Boniface du P « S » ou les idéologues du PCF qui ne voient même pas à quel point ce positionnement s’il les éloigne de la lutte des classes, explique aussi pour partie lé déconsidération générale des organisations de gauche et d’extrême-gauche.

    Cela les emmène sans vraiment qu’ils s’en rendent compte à reprendre les vieux slogans de l’extrême-droite antisémite d’avant-guerre sur le thème de la puissance financière des Juifs. Taguieff montre d’ailleurs comment la logorrhée antisémite qui vient de l’islam radical reprend les vieux thèmes des Juifs suceurs du sang de ses victimes avec le mythe des Juifs aimant à tuer les enfants – voir la propagande des photos qui circulent un peu partout d’enfants palestiniens décédés, même si ces décès sont souvent consécutif au fait que le Hamas se sert des populations palestiniennes comme de boucliers humains pour protéger leurs dépôts d’armes. Ce long passage où Taguieff fait le parallèle entre les discours pro-palestiniens et les discours antisémites récurrents des derniers millénaires est tout à fait remarquable. Ça n’est pas du tout un hasard si dans les manifestations pro-palestiniennes on entend des cris furieux comme « Mort aux Juifs ». La boucle est bouclée, l’islamo-fascisme rejoignant le fascisme ordinaire. Et si les gauchistes sont à l’évidence les idiots utiles de l’islamisme, les islamistes militants sont aussi les idiots utiles du fascisme qui n’a jamais renoncé. On voit que dans cette conjuration des imbéciles, le confusionnisme est partout.

      Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    Le personnage de Dieudonné, escroc notoire, qui passe de l’extrême gauche et du combat antiraciste à un rapprochement avec Le Pen est édifiant. En quelque sorte il est le passeur entre l’antisémitisme de droite et l’ « antisionisme ». Du reste depuis qu’il a été condamné pour ses propos antisémites, il utilise plutôt les mots de « sionisme », « sioniste » pour stigmatiser le pouvoir supposé démesuré des Juifs en Occident, amalgamant allègrement les Juifs dans une seule et même communauté sans division et très soudée. Certes on peut voir dans Dieudonné comme en Soral un petit commerce qui marche. Et l’opportunisme commercial de ces deux aigrefins est évident. Mais s’ils se portent sur ce créneau c’est qu’ils ont des dispositions.

    Bien que l’antisémitisme soit en régression en France sur la longue période, il apparaît comme le résultat d’un assemblage de trois forces qu’on aurait pu croire disparates. La première force est l’ancien antisémitisme portée par les résidus du pétainisme – dont certains se retrouvent au Front national ou dans sa périphérie. On pourrait dire que c’est celui-là qui est la forme la plus théorisée et la plus organisée, celle qui est utilisée par Louis-Ferdinand Céline dans Bagatelles pour un massacre et Les beaux draps[5]. Les Juifs sont désignés d’abord comme des apatrides et des corrupteurs.  Le second front est ouvert par les islamistes. Il s’appuie sur la question palestinienne, et s’il demande la suppression de l’Etat juif – ce qui est l’essence même de l’antisionisme – c’est pour purifier la Palestine de cette présence jugée malsaine. Leurs idéologues présentent les Juifs comme des nouveaux nazis qui pratiquent un génocide et l’apartheid. Il va de soi que pour eux évincer les Juifs de Palestine est une première étape dans le Jihad. La seconde sera la prise du pouvoir dans les pays occidentaux. Taguieff montre comment les islamistes en utilisant des photos d’enfants palestiniens morts réactivent le vieux mythe des meurtres rituels Juifs. Il va de soi qu’en adhérant à cette propagande par l’image, les gauchistes se font tout à fait complice de cette résurgence.

     Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015 

    Une photo très controversée utilisée par le Hamas pour sa propagande. 

    Les gauchistes et une partie de la gauche justement entretiennent encore un peu plus la confusion en faisant de la Palestine la mère de toutes les batailles anticapitalistes. C’est le troisième front antisémite rebaptisé à la hâte antisionisme. Leur idée est de présenter Israël comme la pointe avancée de l’impérialisme américain. Il y a des différences entre les islamistes été les gauchistes : les premiers considèrent comme l’extrême-droite que les Juifs sont de partout et donc à la Maison Blanche, il s’en suit que ce sont eux qui pèsent sur la politique impérialiste américaine. Les gauchistes sont plus traditionnels, ils voient dans Israël seulement une enclave américaine qu’il faut combattre. De là ils passent à l’équation étrange selon laquelle Musulmans = Arabes = Pauvres. Et donc en suivant ce curieux raisonnement le soutien aux musulmans devient le cœur de la lutte des classes. C’est l’idée complètement farfelue de Badiou qui voit dans le Hezbollah et le Hamas la pointe avancée de la révolution socialiste.

      Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    Taguieff montre clairement que l’islamisme judéophobe impose son calendrier. Il emploie le mot judéophobe à la place d’antisémite. Il n’est pas sûr qu’il ait raison, car il suggère ainsi que l’antisémitisme porté par l’islamisation de l’Europe est quelque chose de vraiment nouveau. C’est nouveau en ce sens que l’antisémitisme d’extrême-droite – type soralien ou faurissonien – est maintenant à la remorque de l’antisémitisme islamiste. Mais en réalité, il y a toujours eu une alliance objective entre l’extrême-droite et l’Islam  offensif. On connait cette histoire avec la collaboration du grand mufti de Jérusalem pendant la Seconde Guerre mondiale qui ira jusqu’à fournir des bataillons arabes – on ne disait pas encore palestinien – pour le front de l’Est. Taguieff fait remonter cette offensive à la seconde Intifada de 2000 qui aurait vu alors l’extrême-gauche plonger dans l’antisionisme militant. Mais en réalité cette tendance peut-être déjà vue et avérée avec la conversion à l’Islam d’un Roger Garaudy par exemple – ancien bureaucrate communiste, il devint antisioniste militant, puis négationniste – dont les ouvrages et les conférences étaient très bien accueillies dans les pays arabes. C’était déjà dans les années quatre-vingt-dix. Il était aussi très apprécié pour cette conversion de l’extrême-droite traditionnelle.

    Taguieff indique que d’une manière objective si nous ne sommes pas en guerre avec l’Islam, nous sommes très certainement en guerre avec l’Islamisme. Le livre est généralement bien écrit, bien mené, appuyé par des faits avérés, sauf peut-être à la fin quand il fait part de son pessimisme sur les capacités de ressaisissement des nations européennes. C’est justement sur la question européenne qu’il faudrait aller plus loin. Car si l’Europe apparait comme la pointe avancée de l’offensive de déstabilisation islamiste, c’est peut-être aussi parce que l’intégration de l’Union européenne qui s’est faite au détriment des Etats nationaux, a permis cette avancée, non seulement en rendant les frontières de plus en plus poreuses, mais aussi en encourageant le développement du communautarisme. Il semble qu’une manière de sortir de cette logique d’islamisation rampante de la société serait justement de restaurer la souveraineté des Etats européens. Corrélativement Taguieff sous-estime la lucidité du peuple français. D’ailleurs les chiffres qu’il cite lui-même montrent 1. Que les Français ont une meilleure image des Juifs que des Musulmans 2. Que les Français sont contre l’évolution communautariste de l’Islam.

      Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    Le point clé de la démonstration de Taguieff est que les gauchistes en faisant de la cause palestinienne quasiment leur seul objectif de combat, ils sont devenus les idiots utiles de l’islamisme. C’est bien évidemment un point de vue que je partage, mais Taguieff aurait dû aller un peu plus loin et démontrer que cette vision sélective d’un impérialisme sioniste occulte d’autres lieux bien plus importants de combat. Donnons deux exemples : dans les Territoires palestiniens, principalement à Gaza, le Hamas fait régner une terreur aveugle dont les femmes sont les principales victimes. Mais les gauchistes ne manifestent jamais contre cela, comme ils ne manifestent jamais contre les mesures anti-féminines (entre autres obligations de porter le voile) dans des pays comme l’Iran. Il y a d’autres pays dictatoriaux comme l’Arabie Saoudite, ou le Qatar, qui exercent des violences effroyables sur leur propre peuple, et qui maintiennent même une partie de la population en semi-esclavage. De même que la Turquie d’Erdogan mène une lutte sans merci contre le peuple kurde ne gêne pas les gauchistes. Ces exemples suffisent à démontrer la mauvaise foi de la cause palestinienne. 

      Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? CNRS Editions, 2015

    La gauche s’égare quand elle part en guerre contre l’islamophobie. Et son attitude négative envers Israël comme envers les Juifs, le ton conciliant et paternaliste qu’elle emploie à l’endroit des Musulmans explique pour une large part qu’elle n’ait pas l’audience qu’elle devrait avoir dans une époque où justement le système capitaliste fait eau de toutes parts. Le peuple qui est moins stupide que ses représentants ou les partis qui prétendent parler à sa place, a parfaitement intégré l’idée que la défense de la religion est quelque chose de mauvais en soi qui n’a rien à voir avec la lutte des classes. Il semble bien qu’il perçoive également que la lutte contre un Islam offensif est intolérant n’a rien à voir avec le racisme.

     



    [2] http://www.lefigaro.fr/international/2015/07/01/01003-20150701ARTFIG00138-la-population-juive-retrouve-un-niveau-proche-de-celui-avant-l-holocauste.php

    [3] http://tempsreel.nouvelobs.com/charlie-hebdo/20150116.OBS0124/non-jean-marie-le-pen-il-n-y-a-pas-15-millions-de-musulmans-en-france.html

    [4] Taguieff utilise des chiffres un peu différents des miens. Mais c’est parce que les périodes de références sont différentes aussi. La tendance est pourtant la même.

    [5] Taguieff rappelle d’ailleurs que dans les motivations de Céline, comme dans celles de Dieudonné ou de Soral aujourd’hui, il y avait la perception d’un fort succès commercial. Du reste de son vivant ce sont ces pamphlets antisémites qui ont rapporté le plus d’argent à Céline qui avait adopté jusqu’à la caricature les comportements que les antisémites attribuent au Juif, notamment la crasse et l’avarice !

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  • Commentaires

    1
    Romuald Benton
    Mardi 14 Juin 2016 à 07:05
    Je lisais vos articles avec intérêt, jusqu'à celui-ci ! Je ne sais pas si c'est le livre chroniqué qui est flou et malhonnête ou seulement votre réception de cette lecture, mais quel dommage de manquer à ce point de clairvoyance : comparer la défense d'un état-non reconnu et colonisé avec celle d'un peuple opprimé par une dictature ne fait vraiment pas sens. La défense de la Palestine contre la colonisation pourrait éventuellement se comparer à la défense du Tibet envahi, mais certainement pas avec la défense des femmes en Arabie Saoudite qui reste un état souverain, sans bien sûr que cela légitime nullement sa politique rétrograde.
      • Mardi 14 Juin 2016 à 08:09

        Merci pour votre commentaire. Nous sommes sur un sujet explosif qui sans doute plombe toute la gauche et l'extrême gauche. La question n'est pas de savoir si il faut soutenir un Etat palestinien et condamner la colonisation : pour ma part je suis pour la création d'un Etat palestinien viable et sécurisé, comme je suis contre la colonisation. Ce que je condamne c'est le passage d'une critique de la politique israélienne à l'antisionisme militant qui milite contre l'existence même de l'Etat d'Israël. Ce que je condamne aussi c'est que les gauchistes fasse de la question palestinienne la première question internationale de leur discours alors qu'il y a le feu de partout et qu'ils n'ont rien à dire sur ce qui peut se passer en Syrie ou dans d'autres coins du monde où les massacres sont quotidiens et n'intéressent personne. Vous remarquerez que le sujet du livre de Taguieff comme mon commentaire ne porte pas sur la question palestinienne, mais sur la "judéoohobie" qui se développe ailleurs qu'en Palestine, notamment en France. 

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