• Philippe Vilain, La littérature sans idéal, Grasset, 2017

     Philippe Vilain, La littérature sans idéal, Grasset, 2017

    Malaise dans la littérature française contemporaine 

    Comme Vilain le rappelle lui-même, de temps à autre on trouve un écrivain qui se met à disserter sur la littérature. Vilain cite parmi ses prédécesseurs illustres Sartre et son Qu’est-ce que la littérature ?[1], Gracq avec La littérature à l’estomac[2]. Cet ouvrage part évidemment d’un malaise assez évident, la littérature française, du moins celle qui se donne des airs, est assez insipide et cela se traduit finalement dans une désaffection du public. Si le livre résiste assez bien en France, le roman se vend de plus en plus difficilement. On a mis cela sur le compte de la trop grande abondance de titres publiés, comme si la médiocrité de l’ensemble cachait aux lecteurs la nécessité de lire des auteurs de qualité. C’est selon moi une idée un peu toute faite et rassurante qui n’interroge guère la façon dont les grandes maisons d’édition sélectionnent et soutiennent leurs auteurs. Car si le public est de moins en moins cultivé, les directeurs des maisons le sont aussi et les écrivains également, il n’y a aucune raison que les littérateurs échappent à l’effondrement de la culture ! Philippe Vilain incrimine aussi le développement d’une critique non professionnelle qui s’épanche sur les réseaux sociaux et qui empêchent les critiques de profession. Il est vrai que ceux-ci ne sont quasiment lus par plus personnes et pèsent peu en termes de prescription, moins finalement que les prescriptions qui se développent sur Internet !

    Philippe Vilain commence à trouver des arguments plus pertinents quand il en vient à la question du marché, mais c’est pour se rabattre immédiatement sur le fait que finalement les grandes maisons d’édition n’assument pas le fait que le livre soit un produit commercial comme un autre. Mais on ne peut pas demander au marché sa protection et en même temps n’avoir que des faibles ventes ! C’est d’ailleurs pourquoi les soi-disant écrivains comme Yann Moix ou Frédéric Begbeider s’en vont faire des piges à  la télévision ou dans les pages culturelles des magazines people. 

    Proust contre Céline  

    Philippe Vilain, La littérature sans idéal, Grasset, 2017

    Le cœur de sa diatribe est cependant la question du style. Selon lui les écrivains contemporains sont devenus plutôt fainéants et ne travaille plus « le bien écrire ». En outre il s’adapte platement aux exigences du marché et répondent à la demande en cherchant leur sujet dans des faits divers retentissants ou dans un style simple pour qu’il soit accessible à tous. A la lecture des écrivains que Philippe Vilain lit et cite, on comprend bien que l’envie de mourir lui vienne, et qu’il croie que la littérature disparaisse, de mémoire, il cite pêle-mêle Yann Moix, Frédéric Begbeider, Bernard Henry-Lévy ou encore Foenkinos, évidemment si tu lis de tels auteurs, tu finis par sentir mauvais de la bouche ! La médiocrité de cette engeance n’est en effet plus à démontrer, sacrifiant à la marchandisation d’une fausse culture, reposant surtout sur beaucoup d’ignorance.

    Philippe Vilain suppose qu’ils ne travaillent pas assez leur style – au passage il épargne pourtant Houellebecq qui en matière de style se trouve au dernier sous-sol – ce qui est assez juste. A l’inverse il pense que lui en possède un ! C’est discutable tant la définition d’un beau style est aléatoire. Mais pour Vilain, le style c’est Proust, et le voilà à se lamenter que les masses ne se prennent pas plus la tête avec A la recherche du temps perdu. Pour lui Proust n’a pas eu de descendants. Les écrivains contemporains s’étant plutôt inscrit dans les pas de Céline et de son écriture orale. C’est donc de Céline que viendrait tout le mal. Au passage, il s’attaque au style de Céline qui, pour être très travaillé n’en est pas moins médiocre. Je souligne ce point parce que très souvent on critique Céline comme un salopard de nazi[3], tout en lui reconnaissant un style singulier et puissant. Vilain me rejoint au moins sur ce point en montrant comment ce style est artificiel et fabriqué, reposant sur des aigreurs recuites. Il s’aperçoit même que le populisme de Céline n’a pas de base sérieuse.

     

    « Le projet célinien échoue, cependant, dans son ambition de démocratiser la langue, dans cette même populiste revendication « antibourgeoise », qui soucieuse – ou  feignant de l’être – de donner la parole au peuple jugé habituellement indigne de figurer en littérature, ne fait, en réalité, que conforter les valeurs de l’idéologie bourgeoise dominante, dans la mesure où Céline ne cesse de déprésenter et caricaturer l’homme du peuple, de le montrer dans sa dimension la plus avilissante et haïssable, comme un misanthrope, raciste vulgaire et lâche ; Céline fait de l’homme du peuple un homo demens condamné à délirer dans un argot parisien ringard, à déparler dans une langue décultivée, abjecte, qui exprime sa propre faillite, la défaite de sa raison, son impossible transcendance, son inconcevable élévation. Céline ne réhabilite personne, il laisse ses personnages dans l’égoût et le dégoût où il les a trouvés, dans l’aliénation où il les admet : point de rémission par la morale, de rédemption par le style, de salut par la poétique dont l’oralité régressive dégrade et déshumanise, se soumet à la dictée de son nihilisme, de son racisme social, de sa détestation du peuple »

     

    C’est un peu ampoulé mais c’est très juste. Cependant Vilain défend le « bien écrire ». C’est très hasardeux, comme de dire que tout ce qui procède de l’oralité est forcément dénué de réflexion et d’universalité. Philippe Vilain aurait dû lire Henry Poulaille, non seulement ses romans, mais aussi son essai Nouvel âge littéraire[4] qui explique pourquoi non seulement le « bien écrire » est une notion historiquement dépassée, mais aussi comment à chaque période de l’histoire la littérature a de nouvelles fonctions. Défendre platement le style pour lui-même est devenu la seule ambition de la littérature bourgeoise, et il n’est pas certain qu’elle puisse un jour l’atteindre, voire même que Proust soit convaincant en la matière.

    Car la qualité du style, si elle importe, n’est pas dépendante du temps qu’on y a passé à le peaufiner, ni non plus que de méthodes certifiées de production. C’est tout de même l’intérêt de la littérature que de concéder cet espace de liberté. Au passage Vilain s’en prend à la littérature américaine avec condescendance. Un peu comme si cette littérature n’ayant pas d’histoire, elle était forcément sans style. Soit il s’agit là d’un manque de culture de la part de Vilain, soit un dénigrement sans fondement à des fins obscures. On peut le renvoyer à John Dos Passos et à sa trilogie USA, il y apprendra beaucoup[5]. Mais au bout de son ouvrage, on ne comprend pas trop à quoi il aspire, ni ce qu’est pour lui La littérature littéraire. Certes poétiser la France pourquoi pas, mais après tout n’est-ce pas aussi la petite musique revendiquée par Céline ? 

    Philippe Vilain, La littérature sans idéal, Grasset, 2017 

    Opposer Proust et Céline n’est pas une nouveauté, c’est même ce que Céline revendiquait, arguant qu’en dehors de lui-même, seul Proust avait créé quelque chose, ce qui ne l’empêchait pas de le vomir comme le représentant d’une littérature castrée et bourgeoise, « enjuivée » aussi. Mais nous qui avons été éduqués à de meilleures écoles, nous pensons qu’on peut éviter de choisir entre ces deux solutions aussi médiocres l’une que l’autre et préférer une troisième voie, justement celle par exemple de la littérature prolétarienne telle que l’a définie Henry Poulaille.

    Pour le reste justement Philippe Vilain écrit avec un style peut- être travaillé, mais dans le mauvais sens du terme. Il mélange allégrement des références universitaires sans en maîtriser toujours le vocabulaire, avec des néologismes qui n’impressionneront que des âmes simples. On note aussi que si ses références en ce qui concerne la littérature contemporaine sont plutôt étriquées – il a une dent contre ce pauvre Jean Teulé. Il ressort de tout cela une volonté élitiste confrontée à l’impuissance d’en être. Ce n’est pas parce que seulement deux pelés et trois tondus s’extasient sur la littérature germanopratine que celle-ci a une quelconque importance. On a bien compris que la littérature d’aujourd’hui manque de style malgré sa volonté déconstructive, mais il ne semble guère que Vilain ait les moyens de combler ce vide. Il serait peut-être temps de se poser la question de l’innocuité de la littérature française contemporaine.

     



    [1] Gallimard, 1948.

    [2] José Corti, 1950.

    [3] Ce qui a été très bien fait par Annick Dufour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard, 2017. http://in-girum-imus.blogg.org/annick-duraffour-et-pierre-andre-taguieff-celine-la-race-le-juif-fayar-a129787492

    [4] Valois, 1930.

    [5] http://in-girum-imus.blogg.org/john-dos-passos-usa-gallimard-quarto-2003-a117198228

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