• Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

     Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

    Ce livre est un peu la bible des blacks blocs. Son auteur commence à être connu un peu partout dans le monde, et au printemps dernier, il a  donné une série de trois conférences en France. Peter Gelderloos est un activiste américain, anarchiste dont la réflexion plonge ses racines dans l’histoire de la lutte des classes américaine. Il se réfère volontiers aux IWW, au combat des Amérindiens pour leur droits, et aussi aux luttes des afro-américains pour leur émancipation. Sa thèse principale est que la non-violence n’a jamais été nulle part victorieuse. La preuve ? Le capitalisme est toujours là. Et donc face à la violence de l’Etat, bras armé de l’oligarchie, la violence est pleinement justifiée. Si cet ouvrage est assez lu un peu partout dans le monde, c’est parce qu’un peu partout, les mobilisations de masse, en Grèce lorsque le peuple se mobilise contre l’austérité, en France récemment lors de la manifestation du 1er mai, ou lors des grandes messes du G20, on peut voir des individus souvent vêtus de noirs, cagoulés, armés de bâtons, s’attaquer à la police ou à des symboles du capitalisme et de la consommation. Ils cassent les vitrines des banques et des commerces, tentent de mettre le feu, n’hésitent pas à aller à l’affrontement. Avant d’examiner les thèses défendues par Gelderloos, il faut rappeler que la question de la violence est discutée depuis des décennies dans le mouvement social et révolutionnaire. La violence a donc deux buts : le premier est qu’on ne peut pas changer la société sans violence, les positions acquises usant elles-mêmes de la police et de la répression ; le second est de faire entendre une voix dissonante et de débloquer la passivité, de donner l’exemple.

    Les théoriciens de la révolution sociale ont été évidemment confronté à cette question : quand doit-on passer à la violence ? On sait par exemple qu’en 1848 Marx était complètement à contre-temps sur cette question. D’abord il pensait que le moment n’était pas venu, puis lorsque ce mouvement révolutionnaire fut achevé en 1849, il attendait la nouvelle vague en espérant que cette fois la violence balayerait le Vieux Monde. S’il salua la Commune de Paris, il eut d’abord des hésitations à la soutenir. Après le mouvement de 68, des petits groupes anarchistes se sont lancés en Europe dans l’action violente, pose de bombes, enlèvements, assassinats. Si en France ces actions furent assez peu nombreuses, ce ne fut pas le cas en Allemagne et en Italie où la Bande à Baader et les Brigades Rouges entreprirent des actions spectaculaires dont on ne sait pas très bien encore jusqu’où elles ont été manipulées par le pouvoir[1]. Guy Debord condamnait cette violence qu’il identifiait comme une forme de terrorisme coupée des masses. Pas tant parce qu’il était non-violent, mais parce qu’il jugeait que ce n’était pas encore le moment. C’est la première lacune de Peter Gederloos : il fait comme si dans le mouvement social radical les non-violents s’opposaient aux violents, alors que la question de pose plutôt dans les termes de savoir quand et comment appliquer la violence pour renverser l’ordre existant.

    Aujourd’hui la violence des Blacks blocs ou des Antifas peut s’exercer contre des symboles de l’industrie nucléaire, contre la police ou pour détourner le sens des manifestations de masse. Mais un des points qui me semblent devoir être souligné est que si la non-violence n’a en effet jamais encore produit le changement social tant attendu, la violence non plus. Passons rapidement sur la violence d’une révolution comme la Révolution russe de 1917, si elle a bien produit un changement de régime, elle a, à l’évidence, été confisquée par le parti bolchevique qui a reconstruit sur les décombres de la société tsariste une nouvelle forme de société de classes que Bruno Rizzi appelait capitalisme d’Etat[2]. La thèse de Peter Gelderloos semble donc d’emblée assez vaseuse, surtout qu’il prône une révolution sociale non-hiérarchique et anti-autoritaire.

      Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

    Il n’est évidemment pas le premier anarchiste à avoir théorisé la violence des masses. Le premier ouvrage sérieux sur cette question est celui de Georges Sorel, Réflexions sur la violence, paru en 1908 qui fut corrigé en 1919 et qui fut ensuite constamment réédité. Celui-ci avait déjà théorisé le fait que le refus de la violence révolutionnaire en venait à nier la lutte des classes. Il dénonçait d’un même mouvement le mythe de la grève générale, autre idée anarchiste qui devait mener à une transformation sociale positive dans le futur. Pour lui la grève générale doit être le prélude d’une révolution sociale qui renverserait l’Etat. C’est exactement dans ces pas que Gelderloos met les siens. Comme Sorel il récuse l’idée somme toute marxiste selon laquelle nous devons attendre que les masses soient suffisamment éduquées pour agir de manière organisée contre le système. On peut dire que dans cette continuité sorélienne, il avance que le refus de la violence est une forme de soumission à la logique du pouvoir. Le refus de la violence est un rapprochement entre les classes, comme la négociation syndicale est déjà une forme de soumission.  

    Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

    Mais il avance aussi des idées plus modernes – quoique pas forcément plus pertinentes. Par exemple il soutient que la soumission à une approche pacifique de la lutte des classes est un reflet d’une pensée patriarcale et … blanche, donc forcément raciste ! On voit ici pointer le nez des ravages de la modernité. Il salue au passage les mouvements des afro-américains qui ne se sont pas, selon lui, embarrassés de ces circonvolutions comme les Black Panthers – encore qu’on pourrait objecter que le mouvement des Black Panthers est rapidement tombé dans la déconfiture et que ses succsè ont été des plus limités. De même il cite l’exemple d’Anna Mae Pictou Aquash, une amérindienne qui fut assassinée en 1975 à l’âge de trente ans, probablement avec l’assentiment du FBI. Elle avait comme objectif de reconquérir la terre de ses ancêtres et prônait la même violence que celle qui avait abouti au généocide de son peuple. Mais quelle que soit l’admiration qu’on peut porter au courage de cette femme, il est difficile de ne pas voir que son action non seulement n’a pas été victorieuse, mais qu’en outre elle s’est éteinte avec elle : son propre peuple y a été assez indifférent. La violence révolutionnaire est donc d’abord une manière de mettre au jour la violence de l’Etat comme le complément nécessaire de la violence du capitalisme. Gelderloos cite des exemples essentiellement tirés des luttes aux Etats-Unis. Il rappelle fort justement la violence que le capital a employée pour détruire les syndicats révolutionnaires comme les IWW.  Mais d’un certain point de vue on peut se demander si justement la violence incontrôlée n’est pas une forme de rage impuissante face à la difficulté d’un combat politique construit et organisé qui amènerait un changement positif.  

    Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

    On en vient à un autre aspect de l’analyse de Gelderloos : selon lui l’éducation et le savoir ne servent à rien. C’est l’inverse de la position de Marx qui pensait que pour se lancer dans les luttes avec des chances de succès, il fallait bien comprendre les mécanismes économiques et sociaux de son temps. Au contraire, Gelderloos fait l’apologie de l’ignorance et donc de la spontanéité des masses. C’était déjà chez Georges Sorel. C’est une question à double tranchant : en effet cela suppose que c’est dans le mouvement que celui-ci trouve son chemin, mais on peut penser aussi que si on ne sait pas trop ce qu’on veut et où on va on n’arrivera pas à grand-chose. Ce débat est bien plus compliqué qu’on ne croit. On ne peut pas attendre d’avoir compris correctement les œuvres complètes de Marx pour agir, et en même temps si on ne sait pas ce vers quoi on se dirige, le mouvement échoue et se trouve récupéré par des forces contre-révolutionnaires à l’affût. C’est bien ce qui s’est passé en Mai 68, au bout de quelques semaines de grève et de manifestations diverses et variées, allant des barricades à des processions massives, le mouvement social est entré dans une forme de léthargie dont il n’est plus jamais sorti. Les assemblées générales se succédaient les unes après les autres, chaque boutique tentait de vendre sa camelote, mais le changement radical ne s’est pas produit, au mieux cela a accéléré le réformisme, avec des gains salariaux, des meilleures conditions de travail et de consommation. Notez que c’est lorsque le mouvement de Mai 68 n’a plus été massif que certains anarchistes ou maoïstes se sont lancés dans l’action violente. Comme si l’impuissance à changer la société ne trouvait plus comme débouché une violence marginalisée. 

    Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005 

    Le dernier point est évidemment celui du rapport de la violence avec les masses. Gelderloos suppose que tous ceux qui ne sont pas violents dans le mouvement social sont des suppôts du patriarcat et donc du capitalisme. Ce jugement n’engage que lui. Mais d’un autre côté il nous semble difficile de vouloir changer la société contre la volonté populaire. Les anarchistes de la belle Epoque pensait que la violence avait des vertus d’exemplarité, c’est ce qu’on appelait la propagande par le fait. L’idée était de livrer une guerre permanente aux institutions bourgeoise par tous les moyens et notamment en utilisant la violence physique des attentats. Il y a beaucoup de prétention messianique dans ce type de démarche. Cette démarche s’inscrivait déjà dans le cadre de l’essoufflement du mouvement anarchiste. C’était aussi une réponse à la répression policière violente qu’il subissait. Aujourd’hui l’histoire a montré combien ces mouvements violents et marginaux sont facilement utilisés par la police et les médias pour discréditer les mouvements sociaux. On l’a vu encore le 1er mai 2018 à Paris. 1200 blacks blocs ont pu se regrouper facilement avec leur équipement de guerrier sans être inquiétés. Puis quand ils ont commencé à faire des dégâts, la police a attendu encore environ une heure avant d’intervenir[3]. 200 manifestants ont été arrêtés. C’est un scénario vieux comme le mouvement ouvrier. Mais les blacks blocs s’en moquent, ils supposent que ces actions spectaculaires sont plus efficaces que des slogans braillés dans des cortèges. Ils pensent que de toute façon manifester pour célébrer le travail est une aberration quand il faudrait le supprimer. Même s’il est très probable que de nombreux policiers étaient infiltrés parmi les blacks blocs, cela ne veut pas dire pour autant que ceux-ci sont à la solde du pouvoir. On peut aussi penser qu’il s’agit là de jeunes gens encore mal formés à l’action politique et qui ne sont pas capables de mesurer toutes les conséquences de leurs actions. Le 22 mai, à propos de la manifestation des fonctionnaires le même scénario s’est reproduit. L’ouvrage de Gelderloos fait du reste assez souvent appel à la notion d’efficacité : la non-violence n’arrive à rien, soyons efficace, usons de la violence. Le défaut de perspective est évident, car tous les mouvements violents qu’il célèbre dans son livre n’ont guère eu non plus de résultat, à commencer par la lutte des noirs américains qui sont tout autant discriminés aujourd’hui qu’hier. Si l’on se réfère à Marx, l’usage de la violence est nécessaire dans une perspective révolutionnaire car la bourgeoisie n’est pas d’accord pour abandonner ses pouvoirs – sauf évidemment si elle se trouve éliminée dans une crise économique terminale. Mais il va de soi que cette violence s’exerce au nom du plus grand nombre, par le plus grand nombre et non par des petits groupes contre la volonté du plus grand nombre.  

    Peter Gelderloos, Comment la violence protège l’Etat, Editions Libre, 2005

    Manifestation du 1er mai à Paris 

    Finalement il n’est pas étonnant que des jeunes gens soient attirés par ce genre d’action militante, c’est presqu’un effet générationnel quand la lutte sociale est fragmentée et incertaine dans ses buts. Mal insérés dans la société, ils n’ont pas les moyens intellectuels d’imaginer autre chose, et leur isolement fait le reste. C’est par le biais des réseaux sociaux que se forment ces groupes pour des actions ponctuelles, comme la preuve même de leur isolement. L’ouvrage de Gelderloos est extrêmement confus en ce sens qu’il n’arrive pas à articuler sa détestation du modèle de société prédateur et consumériste, et des aspirations claires à une autre société. Il n’arrive pas à comprendre que malgré tout la société change – en bien et en mal – et donc que par-delà ce principe, il faut repenser l’usage de la violence dans une perspective de transformation sociale. On remarque en lisant Gelderloos que la question ouvrière, celle de la fin du capitalisme est à peine évoquée, alors que par ailleurs l’ouvrage s’étend sur la défense des droits des minorités[4]. C’est peut-être cette idée selon laquelle les droits des minorités sont supérieurs à ceux de la majorité pour le combat politique qui fait qu’il admet une violence incontrôlée comme arme de combat principale, car la transformation sociale proposée ne se fonde pas sur l’idée d’une classe sociale qui serait majoritaire. Quand Marx soutenait la nécessité d’une lutte violente pour faire avancer le socialisme, il le faisait au nom de la majorité du peuple : pour lui la classe prolétaire était celle qui était la plus nombreuse et donc qui avait vocation à l’universalité.



    [1] Voir par exemple Alberto Franceschini, Brigades rouges : l’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Editions du Panama, 2005.

    [2] L'URSS : collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du monde (1939), Champ libre, 1976

    [3] https://www.marianne.net/societe/saccages-du-1er-mai-face-aux-black-blocs-mais-qu-fait-la-police

    [4] C’est ce genre d’idées qui a fait aussi changer de camp des philosophes comme Jünger Habermas : la lutte des classes est remplacée par la lutte contre toutes les formes de discrimination. Patrick Simon, « Comment la lutte contre les discriminations est passée à droite », Mouvements 2007/4 (n° 52), p. 153-163.

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