• Paul Mattick, La révolution fut une belle aventure, L’échappée, 2013

     

    Paul Mattick est surtout connu en France pour ses analyses de Marx et de Keynes. Pour ceux qui ont évolué dans la mouvance de l’ultra-gauche, c’est aussi un défenseur du « communisme des conseils ». C’est-à-dire une forme d’organisation sociale qui s’appuie à la fois sur la négation de la propriété privée et sur l’expression d’une démocratie directe ancrée dans la prise en mains par les ouvriers de l’outil de production.

    Dans cet ouvrage, Mattick raconte en quelque sorte son itinéraire qui n’est tout de même pas banal. Né en Allemagne, il participa, jeune adolescent, à la révolution socialiste de 1918 qui devait être noyée dans le sang.

    Il était issu d’une famille pauvre de huit enfants et dut gagner très tôt sa vie en usine. Son père était proche des idées d’extrême-gauche aussi, c’est lui qui en quelque sorte lui mit le pied à l’étrier. Après l’échec de la révolution en Allemagne, Paul Mattick s’exila en 1926 aux Etats-Unis où il fréquenta des groupes d’ultra-gauche, mais aussi les IWW. Il s’installa à Chicago qui fut pendant longtemps l’épicentre des luttes sociales aux Etats-Unis, et aussi la ville où les wobblies tenaient le haut du pavé.

      

    Les membres de la ligue Spartakus s’armèrent et descendirent dans la rue

     

    Peu à peu il se mit à écrire des articles et des brochures où il défendait les idées minoritaires à gauche d’une révolution socialiste fondée sur la démocratie directe des conseils. Mais il fut aussi un des critiques les plus pointus du New-Deal, arguant que le keynésianisme de Roosevelt était à long terme intenable, défendant les thèses marxistes sur l’inéluctabilité d’une marche au socialisme. C’était donc un adversaire de la social-démocratie qui à l’époque visait à aller au socialisme par la voie de la réforme. Ses thèses sur Keynes sont très discutables, car il attribuait la crise à venir au caractère intenable de l’idée de relance par la demande, alors que cette crise semble plutôt être la conséquence de l’abandon du keynésianisme. Or, un système d’économie mixte qui fonctionne pendant plusieurs décennies non seulement transforme en profondeur le contenu de la société, mais en outre montre que ce système pour contestable qu'il soit est viable.


    L’ouvrage est très intéressant parce qu’on a souvent l’image d’un Paul Mattick bien habillé, ressemblant à un professeur d’Oxford, un économiste. Mais il fut longtemps un agitateur et un homme d’action, payant de sa personne dans les combats contre les forces bourgeoises. En outre, il nous rappelle la dureté des luttes sociales, non seulement en Allemagne, à la sortie de la Première Guerre mondiale, mais aussi aux Etats-Unis dans l’entre-deux-guerres. Ce sont d’ailleurs deux pays où l’idée même de révolution sociale a été complètement vaincue et où la mémoire révolutionnaire s’est réfugiée seulement dans les livres et les universités comme une chose morte. En Allemagne toutefois la forme d’organisation conseilliste eu un certain succès puisqu’elle fut même légalisée et reconnue par le gouvernement allemand.

    Les passages sur son enfance de fils de prolétaire sont évidemment les plus passionnantes parce qu’elles nous montrent comment concrètement la conscience de classe s’éveille et se forme. Mais bien sûr Paul Mattick était aussi un homme de caractère, et s’il a choisi finalement de travailler avec des organisations plutôt libertaires, éloignées du dogmatisme léniniste, c’est aussi parce qu’il était amoureux de sa propre liberté. Il se dépeint aussi comme un adolescent plutôt violent, à la limite de la délinquance, avec un goût prononcé pour l’action.

    Paul Mattick resta assez longtemps dans l’ombre, il fut redécouvert à la fin des années soixante, quand la jeunesse cherchait une alternative à la fois aux solutions staliniennes et au keynésianisme ambiant qui finalement pariait sur la consommation toujours accrue des masses pour s’en assurer le contrôle.

    Mais peut-être plus que tout ce qui est remarquable c’est que Mattick était un complet autodidacte, s’instruisant au fur et à mesure des nécessités des luttes sociales, et qu’il produisit tout de même des analyses extrêmement pertinentes.

    Evidemment la question qui se pose est de savoir si cette démarche, ces analyses sont encore valables aujourd’hui, alors que le prolétariat a pratiquement disparu et que les peuples des pays très développés sont devenus des hordes de consommateurs très domestiqués.

    Paul Mattick est décédé en 1981. Son fils Paul Mattick junior a fait de bonnes études à Harvard et est aujourd’hui professeur à Adelphi University.

    L’ouvrage est joliement illustré, ce qui en accroît l’intérêt.

    Liens

    http://bataillesocialiste.wordpress.com/2008/10/18/paul-mattick/

    « Jean Claude Bilheran, Libelle de l’imbécillité, Sens&Tonka, 2011Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Le seuil, 2013 »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Vendredi 20 Décembre 2013 à 23:31
    Keynes
    Evidemment Keynes ne plaisait pas aux communistes car il préconisait d'aménager le système libéral, alors que Marx voulait le supprimer. Mais cet aménagement ne constituait pas uniquement à favoriser la demande, mais à relancer la croissance par la dépense. Ce qui est parfaitement logique. Ce qui se conçoit facilement quand on connait la loi des systèmes.
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