• Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

    Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

    L’ouvrage de Karim Rissouli et Antonin André, Conversations privées avec le président[1], démontrait le manque d’intelligence de Hollande, complètement inféodé à la logique du CAC40, que ce soit là le résultat de sa propre compréhension des choses, ou celui de l’influence de Macron. Voilà ce que disait le président actuel, issu d’un parti qui se disait socialiste :

    « Depuis plusieurs mois, le patronat faisait notre siège pour avoir une espèce de contrat pour créer des emplois. Pierre Gattaz avait lancé sa revendication : “Cent milliards d’allégement de charges.” Quand Sapin me donne les chiffres du chômage de novembre, je suis en pleine préparation des vœux du 31. Je me dis : je vais donc faire des vœux alors que nous n’avons pas inversé la courbe du chômage. Je sais aussi, ayant des informations de pays voisins, que la reprise va être modeste en France, peut-être un peu plus forte en Allemagne et nettement plus forte aux États-Unis. Et si on ne fait rien, on aura une année 2014 pendant laquelle on va piétiner. Pas de dynamique, pas de croissance, pas de confiance. C’est la raison pour laquelle je fais les vœux tels que je les ai présentés, avec ce pacte de responsabilité. Ce qui me permet de mettre le patronat devant ses responsabilités et de ne pas recourir à un nouvel instrument type emplois d’avenir ou contrats de génération. »

    Il ne réfléchit pas trop pour savoir si les analyses qui supposent que les baisses de charges poussent la croissance sont justes ou fausses, mais il fait comme si.

      Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

    Patrick Buisson est un personnage très controversé qui vient de l’extrême-droite[2], et qui se trouve englué dans une affaire de sondages bidons destinée à récupérer de l’argent[3]. Il ne faudra donc pas trop compter sur lui pour commenter les casseroles de Sarkozy en ce qui concerne ses multiples détournements de fonds, de l’affaire Bygmalion à son financement de sa campagne électorale par Khadafi. Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est que Buisson a été un très proche conseiller de Sarkozy, celui qui a essayé de donner des convictions politiques et une colonne vertébrale à un petit homme – Buisson moquera d’ailleurs la taille de Sarkozy – qui n’en avait pas.

      Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

    Buisson qui a défrayé la chronique en enregistrant à son insu les propos de Sarkozy, a écrit un livre à sensation qui se vend déjà comme des petits pains, en tous les cas bien mieux que celui de son ancien patron[4]. Mais bien entendu ce n’est pas pour cela que ce livre mérite d’être lu. Quand on lit Buisson, on s’invite dans le cerveau d’un vrai réactionnaire qui se revendique comme tel et qui est évidemment bien plus instruit que la moyenne des réactionnaires. Buisson vise trois objectifs – en dehors de celui de faire du fric bien entendu. Le premier est de dézinguer Sarkozy, d’en dresser le portrait d’un velléitaire extrêmement changeant et sans surface : « Plante aquatique au développement tout en surface médiatique, Nicolas Sarkozy se savait dépourvu de racines. », écrit-il dès le début de son livre, se donnant le beau rôle de celui qui aurait finement manipulé l’ancien président pour le guider vers le salut d’une politique extrêmement droitière. Le second est de critiquer la caste politique en général, comme si lui qui en a bien vécu pouvait se situer au-dessus. Le troisième est de donner sa propre idée de ce que doit être une politique qui permettrait de redresser la France et son image.

     

    Dézinguer Sarkozy

      Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

    Il est évident que Buisson poursuit le but de se venger de Sarkozy qui l’a éconduit. Buisson a une haute idée de lui-même et un mépris farouche pour la personne de Sarkozy. Il commence par le présenter comme un individu particulièrement cupide, qui cherche la moindre occasion de faire de l’argent. Et au passage il en profite pour montrer que Sarkozy n’a pas l’étoffe d’un président. Il manque de dignité pour la charge.

     

    « — Je veux mourir riche. Blair me dit qu’il se fait payer 240 000 dollars par conférence. Deux cent quarante mille dollars, tu te rends compte ! Je suis sûr que je peux faire mieux. — Tu as peut-être d’autres choses à faire d’ici là. Etre pleinement président, par exemple. — Qu’est-ce que ça veut dire « être pleinement président » ? Ecoute-moi bien, je vais te dire quelque chose qui va te surprendre : jamais je ne me suis senti aussi libre. Je fais le job, mais je me sens totalement libre, tu entends : totalement libre. — Tu te trompes, Nicolas, ce n’est pas un job, c’est une charge. Elle t’oblige. Tu te sens libre parce que tu te sens puissant, mais, que cela te plaise ou pas, tu ne t’appartiens plus. Tu as parlé, tout à l’heure, de la radicalité du sacrifice à propos du sacerdoce des prêtres. Il y a de cela – et tu le sais bien5 – dans la fonction présidentielle : une ascèse, un renoncement. — Tout ça, c’est de la préhistoire. J’ai bien réfléchi. Les Français ne veulent plus de ce culte hypocrite des apparences. Ils apprécient le changement de style. Je n’ai pas à m’en expliquer. Tu connais la suite : qui s’explique s’excuse, qui s’excuse s’accuse… 

    A ces visiteurs qui n’en pouvaient mais, il délivrait une version personnalisée et remixée de leur programme conjugal : — La situation a changé… Maintenant, j’ai de l’argent. Je ne vais pas m’emmerder pour des gens qui ne le méritent pas. »

     

    Buisson le montrera tour à tour complètement sous l’influence de Carla Bruni qu’il décrit comme une parfaite imbécile gauchisante, puis mesquin dans les jugements qu’il porte sur ceux qui le servent, que ce soit Fillon, Estrosi ou Lagarde.

     

    « — Cet abruti d’Estrosi qui a une noisette dans la tête a tout plombé. Il a fait l’unanimité contre nous. Hier, le président des maires de France s’est fait applaudir là-dessus.

    — Et Bertrand, qu’est-ce qu’il a fait à la tête de l’UMP ? Vous voulez me dire ce qu’il a fait ? Pourtant ce n’est pas un tendre, Bertrand. C’est même un méchant. Dix ans à essayer de placer des assurances en Picardie, dix ans à taper aux portes et à se prendre des râteaux, ça a de quoi vous rendre méchant pour le restant de vos jours. C’est d’ailleurs pour ça que je l’avais choisi. »

    Ce qui n’empêche pas aujourd’hui non seulement Sarkozy de s’appuyer sur Estrosi, mais aussi à Estrosi de soutenir Sarzkozy dans la quête d’un nouveau mandat. Mais il en a autant pour les autres, que ce soit Villepin qu’il voulait pendre avec un crochet de boucher ou Baroin qui aujourd’hui se voit en futur premier ministre d’un Sarkozy réélu en 2017.

    « — Baroin ? Je l’ai acheté à la baisse. Trop cher, je te le concède, pour un second rôle. Borloo ? C’est un feignant doublé d’un velléitaire. Villepin ? Il voudrait que je lui trouve un poste à la mesure de ses immenses talents. Tu te rends compte ? On est à huit mois de l’élection et je dois m’occuper de la sexualité des coléoptères. »

     

    « Chirac aura été le plus détestable de tous les présidents de la Ve. Franchement, je n’ai jamais vu un type aussi corrompu. Un jour, il a voulu me faire signer un contrat avec l’Arabie saoudite. Je me demande encore comment il a osé me mettre ça sous le nez. Il en a tant fait qu’il était fatal que ça lui pète à la gueule. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi méchant et avide. »

     

    On dirait qu’il dresse ainsi son propre portrait. Mais surtout et le principal est qu’il le présente comme fragile et changeant, sans autorité malgré ses caprices répétés. Buisson est un grand amateur de sondages, et ainsi il pressent un certain nombre d’attentes de la population, notamment celle qui se trouve en bas de l’échelle. Or Sarkozy est faible, il ne peut s’empêcher de faire plaisir aux uns et aux autres en utilisant son pouvoir.  Au passage on apprendra que Sarkozy rend hommage à De Gaulle, alors qu’il ne l’aime pas et qu’il ne lui reconnait aucune grandeur. Il va à Colombey-les-Deux-Eglises pour la galerie, uniquement :

     

    « — Cette directive Joxe, quelle belle saloperie ! On parle de crime contre l’humanité pour moins que ça. C’est pour ça que je n’ai jamais été gaulliste… Et puis faire guillotiner Bastien-Thiry ! — Fusillé, rectifiai-je, Bastien-Thiry a été fusillé le 11 mars 1963 au fort d’Ivry. — Oui, fusillé. Pour un grand homme, il avait des côtés vraiment petits, mesquins… »

    Buisson évoquera aussi des raisons mesquines qui ont fait que Sarkozy s’engagera dans la guerre contre la Lybie.

     

    « Sur le papier, l’objectif officiel de la guerre de Libye était la mise en œuvre de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies qui permettait de prendre toutes les mesures jugées nécessaires pour protéger les populations civiles. En réalité, il s’agissait d’utiliser la force armée pour renverser le chef de l’Etat libyen, le colonel Kadhafi »

    Le portrait d’une caste

     Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016

     

    « Je sais bien que je suis le Tom Cruise du pauvre, mais enfin Gérard Larcher ministre, ce n'est pas possible : il est trop laid ! Tandis qu'avec Rachida (Dati) et Rama (Yade) on va leur en mettre plein la vue » 

    Le livre de Buisson montre également comment une caste politique est plus préoccupée de faire rentrer de l’argent par tous les moyens, plutôt que d’avoir des idées pour la France. S’ils sont prompts à seriner la main sur le cœur le crédo du déclin et avancer qu’il faut travailler au redressement, ils n’ont pas le début d’une idée sur ce qu’il faudrait faire. Alors, ils gèrent leur image – Sarkozy est toujours préoccupé de ce que les télévisions ou Paris Match va montrer – et puis ils défendent leur pré-carré de façon à éviter la concurrence dans leur propre parti. Il n’est donc pas étonnant que lorsqu’il forme son gouvernement Sarkozy prenne d’abord un premier ministre plutôt transparent, mais qu’ensuite il manifeste son contentement quant à l’image que cette équipe donnera à voir au peuple.

    Il en résulte que nos politiques n’ont pas d’idée particulière, s’étant fait élire sur des slogans comme travailler plus pour gagner plus ou mon ennemi c’est la finance, ils vont tout naturellement se retourner vers des experts qui sont sensés s’y connaître en matière de politique économique. Que ce soit Hollande ou Sarkozy, ils ressortent la même rengaine à propos de la théorie de l’offre : il faut améliorer la compétitivité et pour cela faire baisser les charges. Ils n’ont même pas pris la peine de consulter de simples statistiques ou études qui montreraient un lien entre baisse des charges et flexibilité du marché du travail d’un côté, et baisse du chômage de l’autre. le nez dans le guidon, taraudé par l’immédiateté du résultat, ils font depuis trente ans au moins les mêmes erreurs. Balladur, Villepin, Hollande se sont mis le peuple à dos pour avoir bafoué le droit du travail. Sarkozy qui a été le recordman toute catégorie de la montée du chômage durant son mandat, répète encore aujourd’hui la même rengaine sur le transfert des charges, alors même que sa politique a été un échec avéré et chiffré.

     

    Le conservatisme new-look de Buisson

     Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016 

    C’est à la fois la partie la plus intéressante, et en même temps la plus faible. Buisson va essayer de montrer comment une politique de droite authentiquement fondée sur des valeurs séculaires doit nécessairement attirer à elle un très vaste électorat en mal de repères. Il suppose que l’on doit s’élever au-delà de la contingence matérielle et revenir à une spiritualité assumée. Il critique évidemment le mercantilisme avoué des Alain Minc et consort qui vendent le concept de mondialisation heureuse et militent pour un monde sans frontières. Si on comprend bien que l’économie n’est pas l’ensemble du lien social, il est évident que Sarkozy a d’abord échoué sur ce terrain : la croissance a été faible sous son quinquennat, et le chômage a augmenté d’un million d’unité. C’est d’ailleurs ce qui explique que François Hollande est maintenant complètement discrédité : ayant promis d’inverser la courbe du chômage, il n’a réussi qu’à l’augmenter ! On serait bien en peine de trouver chez Buisson quelques lignes qui nous expliquent pourquoi Sarkozy a échoué lui aussi sur ce terrain privilégié par les Français. Il se rend bien compte que l’Union européenne est un facteur décisif dans la décomposition des nations qui la forment, mais il ne suggère jamais que le tort de Sarkozy a été de ne pas s’en détacher.

    Le conservatisme à la manière de Buisson, c’est trois choses : la résistance à l’immigration, la valorisation des racines chrétiennes de la France et la restauration de l’autorité de l’Etat. Il est assez étrange d’ailleurs de voir que pour Buisson la gauche se réduirait à la dissolution de la nation dans le multiculturalisme, à l’individualisme hédoniste et à la critique de l’autorité. Il n’imagine même pas que la gauche ce soit une autre politique économique. C’est un peu comme s’il avait intégré le message de Terra Nova et de Hollande selon lequel la gauche n’existe que par la mise en valeur des minorités de genre et des minorités ethniques.

    S’il y a effectivement une revalorisation de la nation comme institution, face à l’échec de l’Union européenne, cela ne veut pas dire pour autant que les Français veuillent revenir à des formes politiques dans lesquelles la religion catholique aurait une place prépondérante. Ou encore que les Français vont revenir sur lois comme le droit à l’avortement, ou le mariage gay. Les deux conseiller de Sarkozy, Buisson et Mignon, se sentaient assez proche de la manif pour tous, c’est leur droit bien sûr, mais cela ne suffit pas pour soutenir une politique complètement à rebours en ce qui concerne cette liberté que nous avons prise par rapport aux dogmes religieux. Car si les migrants font peur à beaucoup, c’est non seulement parce qu’ils amènent une sur-délinquance et qu’ils pèsent sur les salaires, mais aussi parce qu’ils amènent avec eux une religion intransigeante et intolérante. Personne ne veut en France un retour de la religion catholique dans la vie civile.

     

    Conclusion

     

    Le livre est hâtivement écrit. La première partie, celle qui vise plus particulièrement Sarkozy, est plus soignée, elle se voudrait dans la lignée des grands imprécateurs de droite comme Léon Bloy par exemple. Elle a l’avantage de s’appuyer sur des verbatim de la présidence sarkozienne, Buisson ayant passé son temps à enregistrer son patron à son insu, on suppose qu’il a des biscuits pour faire valoir que ce qu’il dit est bien la vérité. Il y a des effets de style. La seconde est plus relâchée, comme si elle avait été écrite par une autre plume. Dans ce moment où Buisson se voudrait le refondateur de la droite populaire, nationaliste et détachée de la contingence des affaires, l’écriture est embrouillée, la pensée peu claire, le but mal défini. Cela ne convaincra pas. Mais après tout n’est-ce pas d’abord pour dézinguer Sarkozy que ce livre a été écrit ? Et là, ma foi, c’est assez réussi. On notera que Buisson ne dit strictement rien sur les magouilles financières de Sarkozy, que ce soit Bygmalion, le financement de Khadafi, ou l’affaire Bettencourt.

    Il y a un an et demi, Ariane Chemin et Vanessa Schneider avait publié un ouvrage sur la relation compliquée entre Buisson et Sarkozy[5]. Dans lequel elle montrait que le conseiller avait pris l’ascendant sur le président. Voici ce qu’elles écrivaient :

    « Depuis 2005, Patrick Buisson, ancien journaliste de Minute, conseille Nicolas Sarkozy, d'abord le candidat puis le président de la République. Au cours des ans, l'ancien rédacteur en chef de Valeurs Actuelles a affublé de nombreux surnoms Nicolas Sarkozy. "C'est le Nain", ou encore "le Petit". D'autres encore, c'est "talonnettes ", le "zinzin" ou "tête creuse". "Je déjeune, tu me déranges, là", répond-il même parfois. Est-ce bien de Nicolas Sarkozy qu'il s'agit? Aux incrédules, il tend un jour l'appareil, qui sonne de nouveau alors qu'il vient de mettre fin brutalement à la conversation. C'est la voix du président. Patrick Buisson soupire tout haut. "Il ne peut rien faire sans moi, Naboléon", écrivent les deux journalistes. »

    Evidemment la perte de cette ascendance consécutive à la défaite de 2012, et aux affaires liées aux enregistrements clandestins de Buisson, ne pouvait qu’entraîner de la rancœur des deux côtés.

     



    [1] Albin Michel, 2016.

    [2] Il avait été proche de Valeurs actuelles et il dirigea pendant quelques mois l’hebdomadaire Minute. Il a écrit plusieurs ouvrages dont l’un en deux volumes qui s’intéresse à la vie sexuelle des Français sous l’Occupation (1940-1945, années érotiques, Albin Michel, 2008). S’il a publié des ouvrages plus traditionnels sur la Guerre d’Indochine, il a écrit aussi sur Léo Ferré, ce qui est plus étonnant chez quelqu’un qui se revendique conservateur à l’ancienne.

    [3] http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/06/30/sondages-de-l-elysee-les-mises-en-examen-de-patrick-buisson-et-pierre-giacometti-confirmees_4961288_1653578.html

    [4] http://www.bfmtv.com/politique/75-000-exemplaires-du-livre-de-patrick-buisson-vendus-des-le-premier-jour-1042559.html

    [5] Le mauvais génie, Fayard, 2015.

    « Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS, 2016Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016 »
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