• Offensive sur le SMIC

    Depuis quelques jours, il y a une offensive contre le SMIC. C’est une très vieille bataille, traditionnelle emmenée par les libéraux quine supportent pas que des règles puissent encadrer leurs petites affaires. C’est évidemment une offensive concertée. Parmi les tenants d’une abolition plus ou moins partielle de cette attaque en règle, on retrouve le patron du MEDEF Pierre Gattaz, mais plus inattendu, des tenants de la deuxième gauche comme Pascal Lamy, ancien patron de l’OMC – fer de lance de l’offensive libérale à l’échelle planétaire – ou encore Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires étrangères de François Mitterand, et encore des économistes comme Philippe Aghion, Elie Cohen et Gilbert Cette qui viennent de publier un ouvrage intitulé Changer de modèle chez Odile Jacob. Ces trois économistes sont réputés proches de François Hollande, Pascal Lamy est qualifié de strausskhanien car partisan d’une concurrence débridée et d’une mondialisation heuereuse. Les trois économistes cités ci-dessus sont cependant rusés, du moins le pensent-ils, puisqu’ils supposent que cette rupture avec le SMIC ne peut pas se faire de manière brutale. Il faudrait selon eux engager cette réforme en deux étapes : la première serait de geler le SMIC dans un premier temps, ensuite à produire un SMIC différencié en fonction des différences d’âge et de statut. Et pourquoi pas de couleur de peau tant qu’on y est !

    C’est une très vieille idée de droite. Plus proche de nous on trouve cette tentative du côté d’Edouard Balladur il y a vingt ans qui voulait mettre en place un SMIC « jeune », et puis Dominique de Villepin, qui en 2006 faisait voter un CPE (Contrat Première Embauche) qui fut abrogé à cause des mouveemnts sociaux que cela engendra. Dans les deux cas cela fut leur tombeau politique, le premier perdit les élections présidentielles face à Jacques Chirac qui avançait alors que la « feuille de paie n’est pas l’ennemi de l’emploi », et le second fut balayé du paysage politique.

    Philosophie

    Probablement la droite pense qu’en temps de crise il est possible de faire passer des réformes qui ne seraient pas approuvées en temps normal. Il  est également assez amusant de voir trois médiocres économistes, Aghion, Cette et Cohen, présenter cette lumineuse idée comme une nouveauté. Je ne sais pas où ils ont fait leurs études, en tous les cas, elles se révèlent pour le moins très incomplètes. En effet, qu’ils représentent les intérêts du patronat, ou qu’ils couvrent directement leur propos d’une approche soi-disant scientifique, ils postulent tous ensemble que le salaire est un coût, et que dans un monde de plus en plus compétitif, il faut réduire ce coût. Cette idée est très ancienne et remonte au XIXème siècle. Elle ne veut donc pas voir :

    1. que le salaire est un vecteur de la demande, et donc que quand la part des salaires diminue dans la valeur ajoutée, la demande se contracte et elle entraîne inmanquablement toute l’économie d’une nation dans une spirale dépressive. C’est la première leçon qu’on avait tirée de la Grande crise des années trente. Nos économistes qui furent des soutiens de Hollan de lors de sa campagne de 2012, couvrent aujourd’hui leur approche du salaire de l’idée que le monde est vaste, interconnecté, et qu’en abaissant le coût du travail d’une manière ou d’une autre on va conquérir inmanquablement de nouvelles parts de marché. Quoi qu’on ne sache pas très bien où exactement se trouve ces mirifiques débouchés.

    2. que le salaire est aussi et avant tout un moyen d’existence pour ceux qui le perçoivent. Et vous remarquerez que ceux qui prônent la baisse directe ou indirecte des salaires sont toujours des individus qui touchent bien plus que le SMIC. Le sinistre Pascal Lamy gagnait en tant que directeur de l’OMC un salaire de 316000 € par an, plus un bonus de 15% pour financer son plan de retraite. Bien entendu comme Pascal Lamy est un fonctionnaire international, son salaire n’est pas soumis à l’impôt. Ajoutons pour bien compléter le tableau qu’il avait demandé en 2009 une augmentation de salaire de 32% à l’OMC avec l’argument qu’il fallait qu’il finance son plan de retraite. Cette demande fut tout de même rejetée. L’indécence de ces gens n’a pas de limites, le salaire d’un an de Pascal Lamy représente environ une trentaine d’années de travail pour un smicard.


    Au-delà de cette indignation légitime qui ne peut que détourner durablement les militants socialistes de ce parti lorsqu’ils se sentent encore de gauche, il y a cependant une autre erreur de logique dans ce raisonnement. En effet, tous ces gens supposent que le chômage est de la responsabilité de l’Etat et des salariés qui demandent finalement bien plus que leur productivité marginale. Ils n’imaginent pas une seconde que les entreprises sont responsables du manque de création d’emplois par leur manque de dynamisme. Le chômeur est trop jeune, ou alors il est trop vieux, pas assez mobile, pas bien formé, etc.

    Cette chanson est assez connue, elle date du moment du premier choc pétrolier. Il y a quarante ans, on a commencé cette longue lutte d’une austérité qui ne veut pas dire son nom. Depuis, les efforts ont été continus, et sans grand-résultat par rapport aux buts affichés. Le refrain est qu’il vaut mieux avoir un petit salaire, que pas d’emploi du tout. Baissons les salaires et les emplois réapparaitront comme par magie. Quels emplois ? Dans quels secteurs ? Personne n’est capable de le dire. Le MEDEF aime souvent avancer des chiffres fantaisistes sur le sujet. Il nous parle de centaines de miliers d’emplois potentiels, voire de millions. Mais aucune sérieuse n’est capable de calculer cela. En 1988, Gary S. Becker, prix Nobel ultra-libéral dans un aricle du Monde souliganit que même si aucune étude ne venait démontrer que la baisse du SMIC générait des emplois, il fallait y croire tout de même !!

    Théorie

    Ce débat est très ancien, comme je l’ai dit, il date de l’époque du capitalisme sauvage. D’un côté il y a les tenants de la thèse selon laquelle le salaire est un coût et donc que celui-ci doit être ajusté à la productivité marginale ainsi que l’exige le marché. Autrement dit on ne peut pas payer plus que ce que le salarié produit « à la marge ». comme lemontre le graphique suivant, on voit que depuis 1980 le salaire évolue moins vite que la productivité, ce qui veut dire deux choses :

    1. d’une part que le salaire n’est pas le reflet de la productivité marginale – on s’en serait douté bien sûr. En vérité ce décrochage date du milieu des années soixante-dix. Ainsi que le montre le graphique qui présente le cas américain. Si en effet le salaire reflétait la productivité marginale du travail, les deux courbes devraient évoluer de la même manière, et la part des salaires dans la valeur ajoutée devrait rester stable dans le etemps. Or, comme on le sait elle a beaucoup chuté. Quelles que soient les mesures de ce partage entre salaires et profits – qui est toujours difficile à mesurer de façon précise – la chute est avérée depuis le milieu des années soixante-dix, un peu partout dans le monde, et en France celle-ci fut retardée à cause des élections de 1981 qui virent les socialistes – qui à l’époque n’avaient pas encore fait leur coming out libéral – mettre en place une politique économique et sociale véritablement de gauche. Il ne faut pas être très malin pour se rendre compte que ce mouvement date justement de l’accélération d’une forme libérale d’économie, fondée sur la concurrence et qui se défaitpeu à peu de tout encadrement de l’Etat. Ce qui veut dire que quand l’économie n’est pas un minimum encadrée, le patronat profite d’une force de travail excédentaire et paie le travail en dessous de sa valeur.

    2. d’autre part que le partage de la valeur entre salaires et profits ne se fait pas d’une manière « scientifique » sur la base des saintes lois du marché, mais dans la construction d’un rapport de force. Ce rapport de force se construit sur le fait qu’il y a à un moment donné, compte tenu du système productif, un excédent de main d’œuvre, et donc évidemment il y a une autre partie de la loi de l’offre et de la demande que les libéraux oublient : c’est que sur le marché du travail si la main d’œuvre est en excédent, alors le salaire baisse « naturellement ». Les moments où le travail est payé à sa valeur – son augmentation suit alors la hausse de la productivité, sont les moments où les travailleurs sont organisés, mais aussi où l’Etat est de leur côté. A l’inverse, si l’Etat se range ouvertement du côté du patronat, c’est la porte ouverte à la baisse relative des salaires, à la baisse de la demande et in fine à la crise économique.


    On pourrait dire que contrairement à Aghion, Cette et Cohen, cette triplette d’économistes très mal informée, le SMIC n’est pas la cause de la crise, mais c’est bien l’inverse. Dans années soixante-dix, alors que les mouvements contestataires ont échoué, on commence à avancer que la crise est la cause du chômage et de la trop grande valeur accordée aux salaires – directs et indirects, car on s’attaque aussi dans un deuxième temps aux dépenses de Sécurité Sociale. Mais en réalité, il est facile de voir que c’est à l’inverse, à partir du moment où les Etats se mettent à appuyer le patronat dans sa course au profit – « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et l’emploi d’après-demain », ce slogan attribué au social-démocrate Helmut Schmidt est répété depuis 40 ans, et il est évidemment faux – la croissance plonge sérieusement et le chômage s’envole, et les crises deviennent de plus en plus sévère, avec le point culminant pour l’instant de la crise de 2008. Pourquoi cela ? Parce que lorsque les salaires sont bas, quand ils décrochent de la productivité marginale, la demande n’a plus la même dynamique et les profits n’ont pas de raison de s’investir. Ils s’en vont gonfler la bulle spéculative qui va bien un jour exploser. Comme disait Marriner Eccles, le président de la Réserve fédérale nommé par Roosevelt  à propos de la Grande Dépression : « trop de profit tue le profit ». Voilà un banquier dont Aghion, Cette et Cohen devraient s’inspirer. Mais peut-être ne connaissent-ils pas son œuvre ?


    Conséquences

    La multiplication des mini-jobs, des salariés qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts parce qu’ils ont un salaire faible, parce qu’ils n’ont que des temps partiels à se mettre sous la dent, non  seulement n’alimentent plus la demande face à une offre surabondnate, mais cela entraîne une déquamlification en chaîne du travail. Les données de la DARES que nous reproduisons ci-dessus montre que la part des travailleurs payés au SMIC augmente régulièrement au fur et à mesure que la mondialisation s’avance. Bien évidemment le SMIC est un frein puissant à la baisse des salaires. Sans cette disposition réglementaire, il est à parier qu’ils baisseraient bien plus vite au nom de la compétitivité. Mais le SMIC c’est aussi un frein à l’accroissement des inégalités.

    Comme on le voit le nombre des salariés payés au SMIC est en augmentation permanente, mais le SMIC touche indirectement de nombreux salarais dont la grille indiciaire est fournie par les conventions collectives qui souvent s’appuiient sur le SMIC. Or par défintion les salariés payés au SMIC et ceux qui gravitent autour  ne forment pas d’épargne. Et toute hausse du SMIC sera immédiatement transférée à la consommation. Ils ont une propension marginale à consommer qui est proche de 1.  C’est pour cette raison que la croissance continue de l’économie durant les Trente glorieuses s’est toujours accompagnée d’une hausse régulière du SMIC initiée par l’Etat. Bien entendu, nous ne sommes plus dans le même monde, maintenant la concurrence se fait entre les pays, et donc le marché du travail est global. Mais justement c’est dans sa fin que se révèle le but : la mondialisation est d’abord une manière de faire baisser les salaires et rien d’autre. C’est bien pour ça que les années soixante-dix sont les débuts de ce qu’il faut bien appeler la contre-révolution conservatrice. Les raisons ne sont pas seulement techniques, elles sont idéologiques. Le but est de remettre les salariés à leur place, dans une relation de dépendance, comme si maintenant le travail dépendait du bon-vouloir du capital, alors qu’au  tout début des années soixante-dix on chantait aux contraire les vertus d’une siane alliance entre le capital et le travail. Mais il faut dire qu’à la fin des années soixante les « capitalistes »  avaient eu très peur et ils surent faire payer le prix de leurs frayeurs.

    On comprend mieux en ce sens comment l’Union européenne qui met au cœur de sa philosophie la concurrence libre et non faussée est devenu le fer de lance de cette lutte des classes à l’envers. En effet, ce n’est pas pour demain que l’Union européenne adoptera un salaire minimum commun, ou alors il sera aux alentours de 300 €.

    Conclusions

    Il est curieux que l’offensive contre le SMIC se manifeste aujourd’hui en France, alors que l’Allemagne au contraire met en place, certes en gémissant un brin, un salaire minimum. Mais c’est d’autant plus curieux de de nombreux organismes internationaux commencent à s’inquiéter de la croissance des travailleurs pauvres. L’OIT (Organistion Internationale du Travail) défend clairement les avantages positifs à la fois pour les salariés et les économies d’un salaire minimum et milite pour son élargissement. Il faut croire que les têtes pensantes du PS sont maintenant clairement bien plus à droite que cette boutique, et même que l’OCDE.

    Le PS est très mal en point aujourd’hui et sans doute promis à l’éclatement. On peut se dire qu’il est très curieux qu’Hollande laisse faire et encourage cette offensive par « économistes » interposés – il a fait savoir qu’il avait déjeuné avec Aghion, Cette et Elie Cohen. Il devrait pourtant savoir que c’est cette démarche qui a été le tombeau politique d’Edouard Balladur et Dominique de Villepin. Il se comporte comme s’il était infiltré dans un parti de gauche – certes une gauche un peu molle – pour mieux le liquider. C’est également parce que le SPD en Allemagne et le Parti travailliste en Angleterre sont maintenant des partis moribonds, éloignés durablement du pouvoir et qui ne comptent que sur les phénomènes de sociétés pour se qualifier encore un peu de moderne et de gauche. Pour le reste ils sont à la remorque de la pensée conservatrice, celle du XIXème siècle.

    Il va de soi qu’il faut se battre autant qu’on le peut sur la question du SMIC – rappelons que Hollande, contrairement à Jospin a refusé de donner un coup de pouce au SMIC depuis son arrivée au pouvoir. Il faut défendre le SMIC, non seulement parce que le salaire c’est un peu plus que le coût du travail, c’est un élément essentiel de la vie, mais aussi parce que ce n’est pas en baissant celui-ci qu’on crée des emplois. Il est probable que ce coup de sonde ne remettra pas en cause le SMIC dans l’immédiat. La levée des boucliers est trop forte, on a vu Laurence Parisot, ancienne dirigeante du MEDEF avancer qu’un démantèlement du SMIC était scandaleus et nous ramènerait à l’esclavage[1]. Mais sans doute le gouvernement de Manuel Valls va s’employer à pousser dans le sens de la déflation salariale en gelant le point d’indice des fonctionnaires, en tardant à augmentant le SMIC horaire, ou en alourdissant la TVA puisqu’on sait que ceux qui souffrent le plus de la hausse de la TVA sont d’abord les plus pauvres, ceux qui n’épargnent pas.

    Liens

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/04/02/pascal-lamy-evoque-des-boulots-pas-forcement-payes-au-smic_4394559_823448.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/social/20140415.OBS3963/gattaz-veut-en-finir-avec-le-smic-et-il-n-est-pas-tout-seul.html

    [1] Quand on voit les positions ultra-conservatrices de Pierre Gattaz, on peut s’interroger sur le concubinage que François Hollande entretient avec cet individu. Quel malheur pour le PS d’avoir un tel représentant à l’Elysée !

    « De la nation et de l’indépendance de l’EcosseCoralie Delaume, Europe les Etats désunis, Michalon, 2014 »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Lundi 21 Avril 2014 à 08:56
    SMIC
    On reste bloqué par le dogme tatchérien du "tout pour l'entreprise". Même les syndicats sont tétanisés.Ils ont leurs cerveaux lavés par la propagande patronale qui leur fait croire que ce sont les entreprises qui créent des emplois, alors que ce sont les achats, donc effectivement la demande (fordisme): le pouvoir d'achat est en berne depuis des décennies. Ceci explique cela.
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