• Nuit debout : de nouveaux acteurs politiques

     Nuit debout : de nouveaux acteurs politiques

    Leçons faites à la jeunesse 

    Les différentes formes de protestation de ce mois d’avril, malgré un printemps qui n’est guère en avance, ont au moins ce mérite qu’elles ont fait sortir le loup réactionnaire du bois de la pensée unique où il s’était réfugié. D’abord surpris par le caractère à la fois spontané et finalement très organisé des Nuits debout, la classe politicienne de profession y a ensuite montré son hostilité. Ce sont évidemment et par nature, la droite traditionnelle qui est intervenue pour baver sur ce mouvement. On a vu l’ineffable François Fillon, Bruno Lemaire et quelques autres ténors des Ripoublicains expliquer qu’à l’époque de l’état d’urgence des rassemblements politiques de cette nature devraient être interdits. L’ancien ministre de l’éducation de Sarkozy, par ailleurs universitaire et pourfendeur de Mai 68, Luc Ferry, a décidé que ces Nuits debout étaient anti-jeunes et pro-chômage. Venant de quelqu’un qui n’a jamais travaillé et qu’i s’était fait épinglé dans le temps pour ne même pas remplir ses obligations statutaires, cela ne manque pas de sel[1]. Nez connaissant rien des  mécanismes économiques, il donne tout de même son avis. Au passage, mais on s’en serait douté, il a souligné combien la démarche de Macron lui plaisait. Sans le dire on comprend qu’il préfère Les jeunes avec Macron aux Nuits debout.

     Nuit debout : de nouveaux acteurs politiques 

    Les « socialistes » dont le parti est une des cibles principales des Nuits debout, par la voix de Cambadélis ont mis en garde contre les violences qui pourraient s’en suivre. Anne Hidalgo, après avoir signalé que les Nuits debout étaient une privatisation non autorisée de l’espace public, a, elle aussi, repris l’antienne de la violence pour signaler que dans ce cas les places occupées seraient évacuées par les forces de l’ordre. Et ça continue comme ça avec Claude Askolovitch ; pseudo journaliste, d’un pseudo journal, Slate, qui nous explique combien c’est honteux que la jeunesse aille demander des comptes au premier ministre alors qu’il travaille pour la France au lieu de déconner la nuit à palabrer sur tout et n’importe quoi[2]. Ces prises de position des « socialistes » et de ce qu’il leur reste d’affidés montrent à quel point la divergence entre le peuple et les soi-disant élites est profonde.

    Bref nous voyons que comme à l’ordinaire dès qu’un mouvement spontané surgit en marge des structures de la vie politique ordinaire et ronronnante, on va trouver des vieux cons qui viendront donner leur avis, alors qu’ils n’ont pas la même sévérité avec les professionnels de la politique qui pourtant sont directement responsables de la décomposition d’un système économique, social et politique. En effet, il est facile de comprendre que le mécontentement de la jeunesse aujourd’hui est directement le résultat de la politique menée par l’UMPS depuis au moins le début des années 2000. La loi El Khomri est la goutte d’eau qui a finalement fait déborder le vase, et il est heureux que la jeunesse essaie justement de regarder au-delà de cette loi pour tenter de réformer dans un sens positif cette société bien peu attrayante qu’on leur offre et qui est en train de mourir sous nos yeux. 

    Popularité d’un mouvement 

     

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    Ainsi que le montre un sondage récent, le mouvement Nuit debout, est populaire, et soutenu par la population[3] même si cela déplait au gouvernement. Mais plus encore, seule la droite traditionnelle, celle des Ripoublicains est ouvertement hostile. Le peuple de gauche est à presque 80% derrière la jeunesse. Ce qui veut déjà dire clairement qu’il ne se reconnait pas dans cette gauche de gouvernement qui s’est alignée sur la doxa libérale de la droite, en tout et sur tout : ce simple fait condamne déjà la tendance Hollande, Valls et Macron au sein de la gauche à disparaître en 2017. On remarque également que les sympathisants du FN trouvent eux aussi ce mouvement à leur goût. Ce qui pourrait paraître curieux pour un parti d’extrême-droite, mais qui est en réalité le résultat de la politique de dédiabolisation de Marine Le Pen, sans laquelle ce parti serait resté l’entre-soi de pétainistes nostalgiques et de déçus de l’Algérie française. Comme on l’a souligné déjà sur ce blog, c’est le résultat de la grande hétérogénéité de ce parti, cette même hétérogénéité qui le conduira sans doute aussi à sa perte.

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    Bien que sa forme sorte de l’ordinaire, les Nuits debout connaissent donc une grande popularité. Cela est dû bien évidemment au rejet des formes traditionnelles de la politique dans lesquelles on va voter une fois tous les cinq ans pour envoyer des représentants gouverner à notre place, et puis le reste du temps on reste passivement à attendre le prochain tour. On le voit bien depuis quelques années, et cela est forcément la conséquence de la crise qui s’est développée à partir de 2008 : de partout la jeunesse se mobilise à la marge des partis traditionnels. Cela a été le cas en Grèce, en Espagne, mais aussi aux Etats-Unis et maintenant en France. Parti de Paris, le mouvement a essaimé aussi en province : Grenoble, Toulouse, Nice, Marseille, aux quatre coins de la France. Le concept de la Nuit debout s’exporte maintenant à l’étranger[4] ! Le 9 avril, c’était Bruxelles, Valence, puis à Berlin. A Berlin, il faut d’ailleurs rapprocher ce mouvement des manifestations contre TAFTA qui ont réuni aussi énormément de monde. Il ne faut pas oublier d’ailleurs qu’une des raisons de la loi El Khomri est de préparer le marché du travail français à une mise en conformité avec la signature des accords TAFTA.

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    Nuit debout à Berlin

    En Allemagne on remarque que ce mouvement anti-TAFTA s’est construit, comme en France la mobilisation contre la loi El Khomri en dehors des partis traditionnels et à partir d’une pétition qui a réuni plus de 3 millions de signatures[5]. Ici encore c’est l’économie au service des multinationales qui est dénoncée. On remarque aussi qu’au moment où le mouvement Nuit debout s’approfondi, les Français ont une image de plus en plus négative du MEDEF[6]. Et cette méfiance des Français face aux exigences du patronat dans tous les domaines, fait paraître pour le moins ringard le mouvement En marche ! de Macron qui en est presqu’ouvertement l’émanation. Il va de soi que le sous-produit d’En marche !, Les jeunes avec Macron, a rapidement vieilli. C’est déjà un échec pour le ministre de l’économie.

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    Manifestation monstre à Berlin contre TAFTA

     

    Processus d’autoéducation

     

    Beaucoup ont reproché à Nuit debout d’être faible de contenu sur le plan politique, au prétexte que les participants ne sont pas capables de faire émerger un programme clair de revendications, ou même des propositions de réformes des institutions et de la société. Ils se contenteraient donc de critiquer le capitalisme en général sans aller guère plus loin. Mais en même temps il est normal que des jeunes gens qui ne sont pas très formés sur le plan politique cherchent par eux-mêmes leur propre voie. Comme en Mai 68, il y a un processus d’autoéducation qui peut aussi aller très vite. Et de toute façon les partis plus traditionnels, petits ou grands, sont tellement rongés de leurs contradictions qu’ils n’ont certainement pas de leçons à donner. En tous les cas il y a dans ces Nuits debout un aspect sérieux, une volonté d’apprendre et d’avancer qui est encourageante.

    Déjà d’avoir fait les Nuits debout c’est un succès immense et un acte politique majeur, quel que soit le destin de ce mouvement. Cependant il est très différent de Mai 68, malgré quelques traits communs. D’abord parce qu’il ne s’appuie pas sur une grève générale de grande ampleur qui paralyse le pays. Et pour l’instant la grève générale bien que certains y appellent semble un objectif inatteignable. Aussi bien parce que le taux de chômage est très élevé, que la syndicalisation est très faible, que parce que la désindustrialisation a détruit l’armée des prolétaires. le graphique ci-dessous montre que c’est juste après 1968 que le nombre des travailleurs de l’industrie a commencé de décliner, tandis que le nombre de ceux des services explosait pour devenir dominant. On voit qu’aujourd’hui il serait vain de prôner une révolution prolétarienne. Mais les Nuits debout servent aussi à imaginer un monde nouveau en repensant le travail, la consommation et la production dans un environnement ravagé par les excès en tout genre de l’industrie. En effet, la question reste économique et conditionne tout le reste de la vie sociale.

     Nuit debout : de nouveaux acteurs politiques

     

     

    Nul ne sait combien de temps ce mouvement tiendra encore, pour le moment, il s’étend en province. Manifestement le gouvernement joue la montre, se disant que les étudiants vont après les vacances retourner à leurs études et cesser de battre le pavé. Il avance donc des petites reculades pour laisser croire que les étudiants peuvent avoir satisfaction sur quelques petits points secondaires de la réforme tout en conservant l’essentiel, c’est-à-dire l’inversion de la hiérarchie des normes. A l’UNEF, qui fut longtemps la courroie de transmission du P « S », certains jouent ce jeu. Cela permet à la droite officielle, comme au MEDEF de critiquer le gouvernement pour ses inconséquentes reculades, prétendant qu’avec ses aménagements, il l’a vidée de son contenu positif. Il reste cependant le fait que personne n’a jamais démontré que la flexibilité du marché du travail, si elle permettait d’accroître les profits,  créait des emplois.

     

    Nuit debout : de nouveaux acteurs politiques

    En Mai 68 tout le monde pouvait prendre la parole 

    En attendant un tel mouvement ne peut attirer que des convoitises : les partis de gauche ou gauchistes sont tellement exsangue de militants qu’ils vont avoir le désir de tenter de le récupérer. Ils le feront au motif éculé selon lequel sans un encadrement fort et une doctrine solide, ce mouvement ne mènera à rien. Et croyant être mieux armés pour le guider, ils tenteront de s’ériger en leader. Mais il n’y a pas besoin d’aller théoriser bien loin la fausseté de cette démarche, l’incapacité des groupes gauchistes, comme celle des partis de gauche plus traditionnel, le PG ou le PCF, a lancé eux-mêmes un tel mouvement suffit à les disqualifier pour en prendre la tête. Et on a vu fort justement les Nuits debout se défendre assez vivement de la récupération[7]. Il est d’ailleurs possible de penser que dès que ce mouvement se transformera en parti, il sera mort. En effet, il a un fonctionnement collectif, et ne dépend donc pas d’une hiérarchie, ni même d’un programme. Il est aussi bien le programme que son application !

     

     


    [1] http://www.bfmtv.com/politique/luc-ferry-bourdin-direct-bfmtv-965884.html

    [2] http://www.slate.fr/story/116589/apero-valls-haine-joyeuse

    [3] http://www.itele.fr/france/video/60-des-francais-soutiennent-le-mouvement-nuit-debout-160621

    [4] http://www.lalibre.be/actu/belgique/des-centaines-de-belges-passent-la-nuit-debout-a-bruxelles-5707d1fd35708ea2d456ff97

    [5] http://tendanceclaire.org/breve.php?id=15118

    [6] http://www.latribune.fr/economie/france/l-image-du-medef-se-degrade-aupres-des-francais-563335.html

    [7] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20160407.OBS8030/nuit-debout-la-recuperation-politique-est-dans-toutes-les-tetes.html

    « Encore un référendum de perdu pour les Européistes !Encore des mauvaises nouvelles de l’Europe »
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  • Commentaires

    1
    Ben
    Mercredi 13 Avril 2016 à 19:55

    Quand je vois tous ces crétins d'éditorialistes qui se relayent à longueur de journées en chaires médiatiques, donnant leur avis sur tout et n'importe quoi, en le disant n'importe comment, bavant au moindre stimulis sur l'annonce  des prochaines élections où le plus vulgaire des politiciens opportunistes, présenté comme le nec plus ultra de la nouveauté, se propose de continuer en pire ce qu'ont déjà fait ses prédécesseurs, en spoliant encore plus  les classes populaires, on comprend qu'un mouvement qui se propose de réinventer la démocratie directe, c'est-à-dire de substituer à l'escroquerie de la représentation, le concept du mandataire, révocable à tous moments par la base, n'est pas vu par eux d'un bon œil. Que deviendrait des éditorialistes  dans une réelle démocratie où il n'y aurait plus rien à commenter sur le prochain imposteur à élire par le bon peuple ? pour le coup, ce serait eux qui seraient au chômage.

      • Mercredi 13 Avril 2016 à 20:49

        Oui, ce mouvement nous rappelle ce qui se disait en 68, le mouvement n'a pas de tête et ne sait pas où il va. Ils n'arrivent pas à comprendre que c'est justement ça l'intérêt. Ceci dit les éditorialistes sont de plus en plus moqués et n'ont, me semble-t-il plus le moindre crédit. Ce qui est assez drôle effectivement c'est le discours creux : en Mai 68 au moins le capitalisme pouvait toujours dire nous avons eu des résultats économiques. Aujourd'hui, ils n'ont même plus ça! Et ça se voit ! 

         

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