• Nouvelle politique monétaire dans la zone euro

     

    Mario Draghi continue à faire de la politique monétaire malgré les grimaces et les menaces des Allemands. Comme l’avait annoncé il y a quelques jours Hollande – certains disaient qu’il avait gaffé, mais en réalité tout le monde savait – la BCE va procéder à un rachat des dettes des Etats européens pour un montant évalué à 1000 milliards d’euros. Il s’agit donc de créer de la monnaie et de l’injecter dans l’économie. On appelle cela Quantitative Easing (QE) qu’on traduit par « assouplissement quantitatif ». Autrement dit, on fait marcher la planche à billets. C’est ce que font les Etats Unis, ce qu’ont fait les Suisses, le Japon ou encore le Royaume Uni depuis plusieurs années.

     

    Quels sont les buts ?

     

    Le but affiché serait de lutter contre la déflation qui menace l’activité économique dans la zone euro. Mais par quels mécanismes ? Et bien on suppose que les agents économiques qui vont vendre ces titres représentant les dettes publiques, vont utiliser cet argent pour investir et relancer la croissance. Cet excédent de monnaie profiterait donc aux investisseurs et permettrait d’agir du côté de l’offre. Dans un second temps dès que l’économie repartira la BCE revendra ces titres et récupérera la monnaie créée, et elle la stérilisera. Bien évidemment le rachat des dettes se fera d’une manière plus lente, à un rythme de 60 milliards par mois et donc l’opération prendrait un an et demi.

    Le second but sera évidemment de faire baisser l’euro, puisqu’en effet en injectant des milliards d’euros, la monnaie européenne devient moins rare et donc moins chère. Cette baisse de la valeur de l’euro qui est d’ailleurs réclamée depuis des années aussi bien par les entrepreneurs que par les économistes plus ou moins keynésiens, amènera forcément une baisse des prix des marchandises exportées et une hausse de la valeur des importations. Le QE va donc permettre une amélioration de la balance des paiements de la zone euro.

    En général les économistes orthodoxes qui critiquent le QE le font en disant que cela va renchérir le prix des matières premières importées dont on ne peut se passer comme par exemple le pétrole. Mais comme le pétrole a atteint un cours très bas – il a été presque divisé par deux en quelques mois – l’argument n’est pas bon. En vérité ils se méfient de l’inflation, non pas pour des raisons théoriques, mais pour des raisons de proximité de classe : en effet l’inflation rogne la rente, et si elle se développait, elle diminuerait de fait le poids de la dette publique.

     

    Quels résultats ?

     

    Il y a les résultats espérés, et les résultats certains. Commençons par ce qui est sûr. Cette action de la BCE va faire baisser la valeur de l’euro et celle-ci a déjà commencé comme on le voit dans le graphique ci-dessous. La contrepartie de cette baisse de l’euro c’est une remontée des valeurs cotées en bourse. L’euro a atteint son cours le plus bas face au dollar depuis 2003. Et sans doute cela va-t-il continuer.

      

    Cette baisse de la valeur de l’euro devrait effectivement relancer les exportations pour les pays comme la France ou l’Italie dont le commerce possède une élasticité-prix assez forte. Mais il faut se souvenir que la plupart des pays de la zone euro commerçant entre eux, cette dévaluation de fait de la monnaie unique non seulement ne relancera le commerce extérieur que marginalement, mais ne règlera pas le problème fondamental des pays qui comme la France ont des balances commerciales structurellement déficitaires avec leurs partenaires de la zone.

    Le second point est celui de l’inflation. En vérité celle-ci ne se décrète pas. Elle est liée au pouvoir d’achat des agents économiques. Quand les excédents de monnaie nourrissent par exemple les hausses de salaires, alors cela génère de l’inflation. Mais si ces excédents de monnaie vont accroître le pouvoir d’achat des seuls rentiers, alors cet excès de monnaie nourrira une bulle spéculative, alimentant seulement une hausse des titres financiers négociables sur le marché. Comme toujours un entrepreneur rationnel n’investit et ne demande des crédits à l’investissement que si le marché est porteur, qu’il y a en face de lui une demande solvable. Bien évidemment l’injection de liquidités va faire encore baisser les taux d’intérêt, cela peut profiter au secteur immobilier, mais sera insuffisant pour susciter des investissements productifs. C’est un peu la même erreur que la FED avait commise en 1930, avant l’arrive de Roosevelt à la tête des Etats-Unis, lorsqu’elle avait fait chuter les taux d’intérêt, prétendant toujours agir du côté de l’offre. Ce fut un échec, la baisse des taux ne relança pas les investissements et le chômage augmenta. Ce qui veut dire que pour lutter contre la déflation, il faut non pas injecter des liquidités du côté des banques, mais plutôt du côté des salaires et de la demande. Comme on le voit ce qui compte n’est pas d’injecter des liquidités, mais plutôt par quel circuit on injecte ces liquidités. On anticipe maintenant des taux d’intérêt négatifs dans la zone euro, mais il n’y a pas pour autant de raisons de croire que cela stimulera les investissements face à une demande atone. L’inflation, la vraie, ne peut venir que d’un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux salariés. Rien ne dit qu’on ira dans ce sens.

     

    La fin de la zone euro

     

    Le premier point est qu’en agissant ainsi Mario Draghi non seulement a agi contre les Allemands, mais a violé les traités européens puisque ceux-ci stipulent que la BCE ne doit pas racheter de la dette publique. Cependant, Sapir souligne un point important, c’est que le mécanisme de rachat se ferait pour environ 20% directement par la BCE et les autres 80% seraient portés par les banques centrales nationales ! Autrement dit, il s’agit d’une renationalisation rampante de la politique monétaire. Et donc pour Sapir il s’agit d’une évolution vers un éclatement de la zone euro.

    Mais on peut le voir aussi autrement. La politique de QE de la BCE est aussi une réponse à la guerre des monnaies qui se livre en sourdine sur les marchés monétaire depuis de longs mois, chacun laissant chuter sa monnaie nationale de façon à relancer son économie. Seule la zone euro refusait de suivre cette voie, mais comme cela était prévisible, elle a fini par céder. La question qui se pose est de savoir si cette politique sera suffisante pour relancer la croissance. Autrement dit est-ce que ce qui est important c’est la valeur de la monnaie unique par rapport aux autres monnaies – et donc par rapport au dollar – ou la valeur de l’euro pour les pays de la zone qui ont une croissance faible, une balance commerciale déficitaire et une dette publique croissante ?

    L’avenir nous le dira. Je ne crois pas que la baisse de la valeur de l’euro et l’excédent de liquidités permettra de régler les déséquilibres internes à la zone euro. En outre ces fameux excédents de liquidités vont sûrement servir à consolider les bilans bancaires qui sont un peu partout, notamment en Espagne, très dégradés. Si la croissance et l’emploi ne repartent pas, alors il faudra bien se résoudre à abandonner l’euro et envisager de réformer sérieusement notre modèle de production et de consommation qui prend eau de toutes parts. En outre un échec de la politique monétaire de Draghi pourrait tout à fait servir de prétexte pour que les Allemands sortent de l’euro, ce dont ils rêvent sans le dire.

    En conclusion, on peut dire que le QE va donner à court terme une petite bouffée d’oxygène à la zone euro par le biais des exportations, mais qu’au-delà rien n’est acquis et surtout pas une remontée de l’inflation.

     

    Liens

     

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/01/22/la-bce-laisse-ses-taux-inchanges-proches-de-zero_4561596_3234.html

    http://russeurope.hypotheses.org/3342

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Vendredi 23 Janvier 2015 à 11:54
    Nouvelle politique monétaire
    Tout-à-fait d'accord. En réalité cette technique va surtout permettre aux banques de consolider leur bilan. La relance par l'injection de liquidités a été faite au Japon, sans grand succès. En réalité la seule solution, comme tu le dis c'est diminuer les inégalités par le bas.Ce que je préconise dans mon dernier bouquin (pour une économie humaine, renversons la table. Chez Amazon actuellement)
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