• Notes sur l’attentat islamiste à Nice

    Notes sur l’attentat islamiste à Nice

    Un nouvel attentat 

    L’année 2016 va battre tous les records en ce qui concerne les attentats islamistes. Ce sont toujours les mêmes images qui arrivent, les secours, les véhiculent de la police, puis le décompte des morts, on passe de 60 à 70, puis à 84, et avec une cinquantaine de personnes dans un état critique. Le décompte macabre des victimes n’est pas terminé. Bien sûr ce qui frappe en premier lieu c’est la douleur de ceux qui ont subi cet attentat aveugle. Mais il faut essayer malgré tout d’aller un peu plus loin et d’analyser ce phénomène.

    Nous en sommes cette année à 61 attentats islamistes dans le monde alors que nous sommes seulement à mi-parcours, c’est le double de toute l’année 2015. Ces attentats sont revendiqués comme tels par ceux qui les commettent, et il ne sert à rien de chercher à dire qu’ils n’en sont pas. Certes la France paie un lourd tribut, mais elle n’est pas le seul pays visé. Il est bien sûr normal que nous nous préoccupions en premier lieu de ce qui se passe chez nous, il est normal aussi que l’on s’indigne, et qu’on exprime de la colère, mais en la matière il faut prendre du recul. Si on regarde la carte suivante, on remarque que les attentats terroristes sont d’abord sans lien avec la politique étrangère de la France, ou alors il faut croire que c’est le monde entier qui a une « mauvaise » politique étrangère. Il faut cesser de soutenir des idées idiotes selon laquelle nous serions mieux épargnés des attentats islamistes si nous n’avions pas mis les pieds en Syrie. En effet quand les islamistes ont déclenché des attentats sanglants en France en 1995, Jacques Chirac venait d’être élu président de la République, et qu’on sache, il n’a jamais été pro-israélien ou anti-musulman. C’est même l’inverse.

    Notes sur l’attentat islamiste à Nice  

    Carte des attentats islamistes entre janvier et  mars 2016 

    Réactions politiciennes

     

    Les réactions de la classe politique ont été lamentables et ont montré aussi bien des divisions face à Daesch et à ses valets que l’incapacité de penser le phénomène de l’islamisme radical. Il est de bon ton de taper sur le gouvernement. Mais la nature même de l’attentat de Nice rend difficile d’intercepter ce type d’attaque suicidaire. Les ténors de la droite officielle, Les Républicains, ont entamé ce refrain sans pudeur ni retenue, Sarkozy en tête. Il est à remarquer que ses bonnes idées si simples il ne les avait pas mis en œuvre du temps qu’il était président. Et c’est ce même Sarkozy qui a fait baissé le nombre de policiers, y compris dans les renseignements. Je ne vais trop insister, mais Sarkozy est le premier ami du Qatar et de l’Arabie saoudite qui sont les gros bailleurs de fonds du terrorisme islamiste. Juppé n’était pas très loin, à quelques encablures : « Si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu » a-t-il dit. Mais en réalité il n’a pas de solution précise, si ce n’est de dénoncer le travail de démolition de Sarkozy en ce qui concerne les services de renseignement et de durcir la répression. On se rappellera que Juppé est celui qui en janvier 2016 a osé faire un parallèle stupide entre les juifs et les musulmans, réclamant pour ces derniers un pacte avec la république[1]. Ce parallèle montre que Juppé est encore plus idiot que Sarkozy, en effet, les juifs n’ont jamais commis d’attentats contre la république, et en outre ce ne sont pas l’ensemble des musulmans qui posent problème, mais les islamistes radicaux. Et tout à l’avenant, Estrosi, ancien maire de Nice mais qui a toujours la haute main sur cette ville énonçait il y a peu que sa ville était la plus sûre de France, mais cela ne l’a pas empêché de dire lui aussi à propos des défaillances de la sécurité tout le mal qu’il pensait du gouvernement pour se dédouaner de toutes responsabilités. Il est vrai que nous sommes à moins d’un an des élections importantes et que chaque parti va vouloir apparaître plus responsable et plus déterminé que son concurrent. La palme de l’imbécilité revient sans doute à Henri Guaino qui a dit « On doit pouvoir stopper un camion qui ne répond pas aux sommations. (...) Il suffit de mettre à l'entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquettes et il arrêtera le camion »[2]

    Comme on le sait je ne suis guère favorable à Hollande et son gouvernement, mais il semble que jusqu’ici peu de monde se soit rendu compte que les nouvelles formes de ce terrorisme diffus demandaient de repenser la lutte contre celui-ci. C’est aussi ce que disait Gilles Kepel avec lequel je suis assez rarement d’accord pourtant[3]. Bien entendu cela ne se fera pas sans mal et il faudra du temps pour trouver la bonne mesure. Sans doute il n’y a pas de solutions simples.

      

    Du côté des « négationistes » 

    C’est maintenant devenu une petite manie, un réflexe quasi pavlovien, de dire chaque fois qu’il y a un attentat en France ou à Dallas, que c’est tout autre chose qu’un attentat terroriste. De l’autre côté de l’échiquier politique on a eu droit encore à la même chanson selon laquelle il ne fallait surtout pas faire de déclaration hâtive car l’attentat n’a pas été revendiqué par Daesch. Du moins à l’heure où j’écris. Et il s’est trouvé quelques  commentateurs pour nous expliquer que l’auteur des attentats, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, un Tunisien de 31 ans, en vérité n’était pas un « vrai » djihadiste, mais une sorte de fou furieux, un peu bizarre. Là encore on retrouve le même schéma de rabaissement des faits avérés, quand on ne trouve pas d’excuses, on le désigne comme fou, mais on s’est aperçu que si lui n’était pas très religieux, plutôt connu de la police pour des affaires de droit commun, son père était membre du parti islamiste radical tunisien, Ennadha. En tous les cas le père est venu dire que son fils était à moitié fada et que ceci expliquait cela.

      Notes sur l’attentat islamiste à Nice

    L’Etat Islamique a ensuite  revendiqué l’attentat. Pour certains il s’agirait d’une revendication opportuniste, mais pour beaucoup ce n’est pas le genre de cette boutique que de revendiquer des attentats commis par des islamistes avec lesquels elle n’a pas de liens[4]. Mais qu’il ait été ou non commandité par une organisation de type Daesch, cela ne change rien à l’affaire : il y a un certain nombre d’individus qui a un moment ou un autre de leur parcours se sentent investis d’une mission plus ou moins sacrée. Qu’ils soient férus de religion ou non, ce qui compte est que cette mouvance se reconnait dans une sorte de guerre au nom d’Allah. Ils peuvent seulement se sentir en sympathie avec une cause qu’ils ne comprennent pas forcément, et agir selon leur bon vouloir pour apporter leur pierre à l’édifice du Djihad. Ce chauffeur livreur qui a été abattu au bout de sa course folle, n’a pas l’excuse d’être un banlieusard en déshérence. Né en Tunisie, il était venu en France seulement en 2011. On aura du mal à faire jouer la corde du ressentiment bien compréhensible d’un immigré rejeté et marginalisé par le racisme ordinaire des Français. Que le Djihad attire plus particulièrement des déséquilibrés ce peut être un fait, mais ce n’est pas l’explication d’une doctrine, c’est comme si on expliquait Hitler en invoquant sa folie. Les attentats de Nice semblent cependant amener un tournant dans la façon dont les Français regardent le djihadisme sur leur propre sol. Le monde titrait le 16 juillet sur les motivations troubles de Bouhlel. Mais on peut en dire autant de tous ceux qui passent à l’acte. On peut même ajouter que si l’EI en est à recruter des semi-idiots, c’est qu’il n’est pas capable de recruter mieux. La question reste entière : quelle est cette culture de mort dans laquelle les assassins baignent et qui justifie ces crimes ? La logique de ces attentats existe cependant au-delà des déterminations individuelles, et l’intensification constatée en 2016 arrive avec le déclin de Daesch en Syrie et en Irak.

     

    Ebauche de solutions

      Notes sur l’attentat islamiste à Nice

    Néanmoins il semble maintenant que l’on soit au pied du mur pour changer notre regard sur ce phénomène, sur cette guerre qui ne dit pas son nom. En effet, il faut parler de guerre, même si c’est d’une guerre d’un nouveau genre dont il s’agit. Daesch est une entreprise de destruction massive qui possède un armement conséquent, des chars, des blindés légers, des lances roquettes et des soldats. Cette armée conquiert ou essaie de conquérir des territoires et de s’y installer, le terrorisme extérieur à ces territoires assure à la fois sa propagande, ses recrutements et mobilise des forces dans les pays visés. La lutte contre l’islamisme radical passe par la réunion de nombreuses conditions. Parlons ici pour la France.

    1. il est une évidence première que la classe politique dans son ensemble est coupable. D’abord parce qu’elle n’a jamais pris vraiment la mesure de ce terrorisme. Juppé était premier ministre en 1995 lors des attentats dans le métro parisien. Ensuite parce qu’elle étale ses divisions au lieu de s’unir pour combattre au nom de la défense des intérêts de la France. Cette classe incompétente acquise à la nécessité de la mondialisation sur le plan économique a désarmé l’Etat dans les autres domaines. L’Union européenne est forcément une passoire, elle a fait de l’ouverture maximale de ses frontières – pourtant jamais définies – son crédo. Il va de soi qu’il y a une impossibilité de lutter contre le terrorisme si de l’autre côté on prône l’ouverture indéfinie de nos sociétés et la destruction de leurs traditions. On voit ici qu’au moins sur le thème de la lutte contre le terrorisme la classe politique française doit se ressaisir, faire profil bas et s’unir pour prendre des décisions fortes pour le bien du pays ;

    2. ensuite il existe des textes de lois – pas besoin d’en voter de nouvelles – qui condamnent l’appel au crime et qui donc permettrait de fermer et d’interdire les mosquées salafistes ou wahhabites. On sait depuis au moins 20 ans, et même un peu plus que dans ces mosquées, outre que l’on recrute à tour de bras pour des entreprises, il y a de véritables arsenaux dissimulés. De la même façon on peut expulser évidemment tous les imams étrangers qui prêchent la haine de la démocratie et de la laïcité. Je pense que dans les jours qui viennent c’est ce qui va se faire. Il est aussi inadmissible que des imams salafistes puissent aller convertir à l’islam dans les prisons françaises. Ces imams n’ont souvent aucun statut véritable et jouent un rôle qu’on ne cesse de dénoncer depuis des années.  

    3. il va de soi qu’il faut par ailleurs hâter la défaite de Daesch en Syrie et en Irak. Cette défaite tarde parce que les occidentaux et les Russes sont en désaccords sur les objectifs de la guerre, les premiers voulant régler en même temps le sort de Daesch et celui de Bachar El Assad sur l’insistance des Américains. Il est temps de réviser les priorités. Daesch est en effet un symbole fort : Daesch éradiqué, il s’ensuivra naturellement une déradicalisation progressive des esprits moutonniers qui ne suivent Daesch parce qu’ils croient que Daesch est fort et gagne ;

    4. il faut cesser de faire des concessions sur la question de la laïcité et du voile et autres attributs d’un communautarisme agressif qui en arrive même parfois à faire annuler les fêtes de Noël traditionnelles pour ne pas heurter les musulmans. Ces concessions qui ont lieu de partout en Europe donnent l’image de nations faibles où il est possible de prendre le pouvoir rapidement en instaurant une guerre entre communautés religieuses différentes. Des quartiers entiers de Londres, de la région parisienne ou encore de Bruxelles sont déjà laissés aux mains des salafistes qui les administrent plus ou moins directement.

      Notes sur l’attentat islamiste à Nice

    5. il faut également interroger directement l’Islam : en effet, l’islamisme radical si bien évidemment n’est pas partagé par l’ensemble des musulmans est aussi une partie de l’Islam. Au nom de la lutte contre l’islamophobie, il est malsain de laisser croire qu’il n’y aurait pas de liens entre les deux[5]. Interroger les rapports qu’il y a entre l’Islam et l’Islam radical est une urgence qui doit être encouragée.

     

     


    [1] http://www.lejdd.fr/Politique/Alain-Juppe-Il-faut-imaginer-un-pacte-avec-les-musulmans-766719

    [2] http://www.rfi.fr/france/20160715-politique-hollande-valls-attentat-nice-polemique-securite-enfle

    [3] http://www.marianne.net/gilles-kepel-logiciel-terroristes-change-notre-classe-politique-est-nulle-100244452.html

    [5] http://www.cclj.be/actu/politique-societe/il-faut-cesser-dire-que-etat-islamique-daesh-ce-est-pas-islam

    « Macron et la bataille du rienL’extravagant Éric Fassin en recherche d’un statut »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :