• Note sur la grève de Carrefour

    Note sur la grève de Carrefour

    La course au profit 

    Evidemment face à la grande grève de la SNCF, la grève chez Carrefour peut apparaître comme petite. Elle mérite pourtant qu’on s’y intéresse. Le 31 mars 2018, ce sont l’ensemble des hypermarchés qui ont été touchés par la grève, et pour une fois, l’ensemble des syndicats avaient appelé à l’action, y compris le syndicat jaune de la CFDT et FO. Cette grève est importante pourtant à plus d’un titre. D’abord par ses raisons. Le mouvement de grève vient de ce que le groupe Carrefour vient de réduire la prime de participation qui est passée de 617 € en moyenne à 57 € ! Elle a été divisée par 11 ! Evidemment cela se comprendrait si dans le même temps la rémunération des actionnaires – qui représentent l’argent qui dort comme disait Mitterrand – baissait également. Mais ce n’est pas le cas ils toucheront ensemble 356 millions €, sans avoir eu à travailler[1]. En outre on peut dire que ces actionnaires sont de vrais assistés, car non seulement ils ne travaillent pas, mais en outre ils profitent de façon indirecte du CICE, cette mesure idiote voulue par Macron quand il était ministre de l’économie, puisque Carrefour a touché entre 110 et 134 millions € par an depuis 2014, soit environ 700 millions d’euros sur la période 2014-2018[2]. Mais que deviennent ces 700 millions ? Le CICE veut dire Crédit Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi.  Ce qui est certain c’est que le CICE n’a servi qu’à transférer des ressources fiscales vers les entreprises pour accroître leurs marges et leurs profits, mais que cela n’a eu strictement aucune incidence sur l’emploi – ce qui suffit à prouver à mon sens la fausseté de la théorie de l’offre. Cet échec est consigné dans le rapport de Jean Pisani-Ferry lui-même, l’artisan de cette gabegie et proche conseiller de Macron[3]

    Note sur la grève de Carrefour 

    L’avenir des emplois et les bénéfices de Carrefour 

    La grève chez Carrefour est donc une forme de révolte contre ces pratiques prédatrices du capital sur le travail. D’un côté Carrefour encaisse les superprofits du CICE, et de l’autre il diminue les primes jusqu’à les rendre misérables, une aumône à peine. Mais il n’y a pas que cette question des primes qui ont été diminuées qui suscite la colère des salariés de Carrefour : il y a aussi la question de l’emploi. Il y a aussi le fait que Carrefour pour être plus compétitif désire supprimer plusieurs milliers d’emplois. On parle de 2400 départs volontaires[4], mais certains parlent de 9000 suppressions à terme. L’Humanité cite le chiffre de 5000 postes[5]. C’est la rançon de la modernisation des hypermarchés qui vont automatiser le travail aux caisses en supprimant justement des caissières. Ce n’est pas propre à Carrefour, tous les hypermarchés suivent cette évolution mortifère pour l’emploi. Il faut bien comprendre que les travailleurs de Carrefour ont très souvent des horaires très difficiles, notamment en ce qui concerne les caissières, mobilisées aux heures d’affluence et laissées au repos le reste du temps. Pour ces raisons de rythme, elles n’ont pas toutes un temps complet – le personnel de Carrefour est à environ 60% féminin, et les femmes étant plus flexibles dans leurs horaires sont présentes aux caisses à au moins 90%. Les conditions de travail ne sont pas bonnes et les salaires non plus, encore que Carrefour apparaisse plus généreux que ses concurrents comme Auchan ou Géant Casino qui traitent leurs employés comme des moins que rien et qui en termes d’offres sont un cran en dessous du point de vue de la qualité – ce n’est pas peu dire !

    Les bénéfices de Carrefour peuvent être augmenter de trois manières :

    - soit en élargissant la clientèle, mais cela semble révolu maintenant depuis 2011 quand la firme a atteint les 90 milliards d’euros de chiffre d’affaire, aujourd’hui on en est plutôt à 75 milliards ;

    - soit en faisant pression sur les fournisseurs pour augmenter leurs marges. Mais là encore c’est difficile parce que ce mouvement a déjà mis en péril de nombreuses entreprises qui travaillent avec Carrefour ;

    - la guerre des prix entre les hypers étant ce qu’elle est, il ne reste plus qu’à rogner le plus que l’on peut sur les frais de personnel. C’est là que les lois Macron sont les bienvenues, notamment en ce qui concerne les possibilités de ne pas surpayer les heures supplémentaires ou les heures travaillées le dimanche. Mais en tous les cas, la possibilité d’automatiser les tâches est une piste très prometteuse. Et bien sûr la possibilité de licencier les travailleurs comme on l’entend, même quand l’entreprise fait des bénéfices, est une autre possibilité de dégonfler la masse salariale. 

    Note sur la grève de Carrefour 

    Tout ceci explique pourquoi les employés de Carrefour sont furieux. En vérité ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils manifestent leur mécontentement. Mais ils le faisaient jusqu’alors d’une manière assez désordonnée, on a eu des grèves depuis au moins six mois un peu partout en France. C’est seulement le 31 mars que le mouvement a pris un caractère national. Et comme ce mouvement a été très suivi, il a effrayé un peu les patrons de Carrefour. Ils en sont aujourd’hui à négocier : les salariés ont déjà obtenu un relèvement de la prime de 57 € à 407 euros, mais comme il manque encore presque 200 €, la direction a avancé qu’elle pouvait concéder une prime additionnelle en bons d’achat pour 150 €. 

    Les leçons d’un mouvement social 

    Les leçons de ce mouvement social assez peu médiatisé par rapport aux cheminots qu’il est plus facile de présenter comme des nantis, sont nombreuses. D’abord c’est une grève assez dure et largement suivie et une grève dans le secteur privé. Or on sait que dans le privé c’est plus difficile de mobiliser. Mais à Carrefour cela s’est fait assez facilement finalement, ce qui veut dire que les salariés sont plutôt remontés contre leur direction, mais aussi que la tension a été aggravée par les réformes de Macron et de son gouvernement. Macron a beau dire que ceux qui râlent contre sa politique sont seulement des jaloux et des aigris, il n’arrivera pas à masquer que toutes les mesures qu’il a prises renforcent les inégalités sociales qui sont déjà à un niveau élevé. Il n’arrive pas à se défaire de son image de président des riches. Cela pèse sur l’ensemble des conflits sociaux car les travailleurs ne comprennent pas très bien pourquoi leurs salaires stagnent, voire régressent, tandis que les revenus des plus riches augmentent de manière indécente : par exemple Bernard Arnault a vu sa fortune augmenter de 22% en 2016[6] et encore de 73% en 2017[7]. Ces chiffres sont connus et circulent tous les jours sur les réseaux sociaux. Les salariés comprennent intuitivement que les patrons ne veulent pas partager et se débrouillent pour accaparer tous les gains de productivité du travail. Or Macron appuie cette politique extravagante qui consiste à privilégier les oligarques : non seulement il offre de nouvelles baissent d’impôts aux plus riches, mais il augmente les taxes pour les plus pauvres et supprime les APL.

    Note sur la grève de Carrefour

     

    L’autre enseignement c’est que lorsque les syndicats sont unis et déterminés dans la grève, c’est mathématique, le patronat recule. C’est ce qui s’est passé avec Carrefour, la direction sans rétablir pour l’instant les avantages supprimés a considérablement reculé. Mais contrairement à la logique du syndicat jaune, la CFDT, il ne faut pas morceler les luttes, au contraire les agglomérer. Tant que les employés de Carrefour faisaient des grèves ponctuelles et discontinues, la direction n’a pas bougé, dès que la grève est devenue nationale, ils ont changé d’attitude. Les pertes de recettes sur un samedi comme celui du 31 mars sont en effet considérable.

    Que ce soit le mouvement des cheminots ou les autres mouvements sociaux, ils se tiennent tous l’un l’autre, en ce sens que c’est bien l’exaspération générale des salariés dans les autres secteurs qui fait que le soutien au cheminot s’est renversé ces derniers jours. Il suffit de voir la confrontation de Macron avec les infirmières de l’hôpital de Rouen pour comprendre que tout se tient. Non seulement Macron a été hué à son arrivée à l’hôpital, mais il a été pris à partie par les infirmières qui lui ont dit que leurs services explosaient face aux coupes budgétaires, pour ne pas perdre complètement la face, il s’est emporté, s’est montré grossier et leur a tourné le dos. Cette morgue d’enfant gâté qui prétend expliquer aux infirmières comment elles doivent travailler le rend encore plus antipathique qu’il ne l’est naturellement. Les infirmières ont une bonne image dans l’opinion, elles au moins sont utiles, ce qui ne semble pas le cas des hommes politiques et du président. La mauvaise image du petit président dans l’opinion renforce facilement la détermination des autres secteurs à résister à cette offensive de l’oligarchie contre les petits salariés. De même il est probable que si Macron ne s’en était pas pris aux retraités à travers la hausse de la CSG, ceux-ci auraient été moins enclins à soutenir les cheminots.



    [1] http://www.lemonde.fr/economie/article/2018/04/05/greves-a-carrefour-pour-apaiser-les-tensions-la-direction-propose-un-bon-d-achat-de-150-euros-a-ses-salaries_5281268_3234.html

    [2] http://www.liberation.fr/checknews/2018/01/25/combien-carrefour-a-touche-grace-au-cice-en-2017_1625109

    [3] http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/rapport_cice2016_28095016_ok.pdf

    [4] https://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRKBN1H70D2-OFRBS

    [5] https://www.humanite.fr/selon-la-cgt-carrefour-sapprete-supprimer-jusqua-5-000-postes-646921

    [6] https://www.latribune.fr/economie/france/la-fortune-de-bernard-arnault-a-grimpe-de-22-en-un-an-666927.html

    [7] https://liberation.checknews.fr/question/45461/bernard-arnault-gagne-t-il-vraiment-800e-par-seconde

    « Le destin de l’Europe et les élections en HongrieThomas Porcher, Traité d’économie hérétique, Fayard, 2018 »
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