• Note sur l’enseignement de l’économie politique

    Les lois économiques, ou l’avenir d’une illusion

     

    Marx considérait que l’économie politique n’était qu’une forme d’idéologie destinée à soutenir le pouvoir de la bourgeoisie. Pour cette raison il ne voulait pas être lui-même qualifié d’économiste, ce qu’il trouvait insultant. Cette manière de se positionner l’amenait à considérer que l’économie politique ne parlait que d’une forme de lien social transitoire. Son idée était que les catégories et les concepts qui nous permettent de comprendre et d’analyser les rapports sociaux, sont seulement transitoires et non pas universels. Ils ne sauraient avoir un sens en dehors de l’histoire humaine. Par exemple, il pensait que la théorie ricardienne de la valeur était juste, mais seulement dans le contexte très particulier du développement du capitalisme. Ce qu’il trouvait de fondamentalement faux dans Ricardo, c’était d’abord cette prétention de l’économie à faire passer un discours de classe pour un discours scientifique, neutre sur le plan politique.

    François Quesnay et Adam Smith

     

    Cette aberration de l’esprit trouve ses fondements chez les Physiocrates, et plus précisément chez François Quesnay qui pensait que dès lors que nous violons « les lois naturelles de l’économie », nous sommes sanctionnés. A vrai dire Quesnay pensait que ces « lois naturelles » étaient d’origine divine. Il parlait du reste de « certitude apodictique » pour justifier sa position, c’est-à-dire de ce point de vue religieux qui nous fait admettre un certain nombre de croyances sans que nous soyons à même de les démontrer. C’est bien ce qu’il disait à propos de Dieu : nous savons bien qu’il existe, mais nous ne pouvons pas le démontrer. Et bien pour l’économie c’est la même chose. On ne sait pas démontrer certaines lois, mais on sait qu’elles existent.

    Adam Smith a été fortement influencé par Quesnay. Il a avancé – si on peut parler d’une avancée – sur deux points. Le premier a été de mettre en avant un principe universel, celui de la division du travail. Selon lui la prospérité d’une nation dépend du degré de la division du travail, et toute son histoire se ramène au développement de ce principe. Le second a été de poser les bases d’une théorie de la valeur travail qui, sur le plan de la méthode signifiait que derrière la vérité des prix qu’on peut voir sur le marché, se cachait des « valeurs », objets métaphysiques sur lesquels on se perd encore en conjectures. Notez que Smith qui avait pompé son Enquête sur les causes de la richesse des nations sur l’ouvrage de James Steuart, Principes d’économie politique, prétendait s’inspirer de Newton et de sa loi de gravitation (les prix gravitant autour des valeurs) ce qui sans doute à ses yeux lui donnait un vernis plus scientifique. Marx montrera que la réalité de la division du travail ne répond pas à une loi naturelle, mais à une opposition de classes entre le travail intellectuel de commandement et le travail manuel d’exécution.

    David Ricardo va aller un peu plus loin en définissant sa démarchant comme hypothético-déductive, c’est-à-dire en partant de l’idée que ce qui compte ce n’est pas la réalité observée, mais l’outil qui nous permet d’observer cette réalité. C’est lui qui va ouvrir la porte à cette idée selon laquelle l’économie politique est une science. Comme vous le noterez si l’économie est une science et ne ressort pas du discours politique, alors celui-ci peut être éliminé, et seuls « les experts » ont leur mot à dire. On peut remplacer le gouvernement démocratique par la gouvernance des experts et c’est bien pour cette raison que la démocratie doit être subordonnée à la règle- c’est-à-dire le traité – selon Jean-Claude Juncker. On voit combien cette vision des choses est aujourd’hui encore dominante, et surtout combien elle est compatible avec les seules lois du marché.

    Une telle position n’est pas tenable très longtemps. Et cela pour deux raisons. La première est que le développement du capital ne se fait pas sans heurts et qu’il y a des crises économiques et sociales d’une violence inouïe. Ces crises montrent que les lois du marché n’assurent pas le développement harmonieux de la richesse et du bien-être, mais qu’en outre elles montrent que le système économique est instable, et que cette instabilité mine l’ordre social. La seconde raison est peut-être encore plus fondamentale : c’est que le marché ne se développe que si d’une manière ou d’une autre l’Etat se développe aussi comme une nécessité !! C’est ce qu’avait bien vu Hegel. Et c’est ce que va montrer clairement Thomas Malthus, notamment parce que si les crises sont intrinsèques au marché, seule une instance extérieure à celui-ci, l’Etat ou la Banque centrale, va pouvoir combattre les crises. C’est cette idée que reprendra John Maynard Keynes et qui assurera sa gloire.

      

    David Ricardo et Thomas Malthus

     

    Mais avant d’arriver à Keynes, il faut passer par Léon Walras. Certainement un des économistes les plus importants, mais aussi les plus compliqués. En effet, il est d’un côté le père de la science économique moderne, c’est lui qui a produit le premier modèle d’équilibre général où il montre avec des équations à l’appui que la concurrence pure et parfaite produit l’allocation la meilleure des ressources. Il intitule son travail Eléments d’économie pure. Walras est un français, autodidacte, il devra s’exiler en Suisse pour s’y employer comme professeur d’économie. En France le système était déjà verrouillé. Il n’aura de cesse de le combattre, soulignant que la plupart des tenants du libéralisme sont d’abord les défenseurs des intérêts de la classe dominante. Car si Léon Walras a produit la matrice de la « science » économique actuelle, il était cependant socialiste. En effet, s’il décrit la concurrence pure et parfaite comme le meilleur des modèles, il s’appliquera aussi à montrer que celle-ci n’existe pas ! Pour deux raisons, d’une part parce qu’il y a à côté du marché l’Etat et que celui-ci a une logique différente, et d’autre part parce qu’il existe des monopoles et que ceux-ci empêchent la concurrence pure et parfaite de fonctionner. Pour cette raison il écrira un traité d’économie sociale et un traité d’économie appliquée. Ces deux traités sont rarement connus des tenants d’un libéralisme échevelé, Tirole ne les a sûrement pas lus, or c’est bien sûr en eux qu’on va trouver des raisons qui font que les lois du marché sont au minimum insuffisantes. Walras c’est la clé, parce que si d’un côté c’est lui qui va fournir la matrice intellectuelle et les équations de base à la « science » économique, c’est aussi lui qui fournit les éléments de la critique du libéralisme : par exemple, pour lui tous les réseaux devaient être nationalisés, mais devait être nationalisée la terre, de même il pensait que seul l’impôt sur le capital était juste. Autrement dit, les économistes qui se réclament au nom de la science de Walras, s’arrangent avec son œuvre pour se retrouver du bon côté de la barrière.

      

    Léon Walras et John Maynard Keynes

     

    Mais le plus aberrant est sans doute le sort qui a été fait à Keynes dans les dernières décennies. Quelles que soient les insuffisances de son œuvre, Keynes avait montré deux choses : tout d’abord que la vie économique reposait sur des formes de calcul très imparfaites, et ensuite que la monnaie n’était pas neutre dans l’économie. Ces deux affirmations suffisaient à ruiner la prétention de l’économie à s’affirmait à travers l’existence de lois naturelles ou universelles. Et puis la contre-révolution conservatrice qui s’est d’abord imposée chez les économistes, a balayé tout cela. Il est vrai qu’elle considérait Keynes comme un dangereux révolutionnaire dont le but était de remettre en question la propriété privée. Elle en est revenue à l’idée aberrante d’une neutralité de la monnaie. Supposant qu’une inflation nulle assurerait l’équilibre et partant une croissance régulière et bénéfique pour tous. Cette imbécilité a seulement permis le développement d’un capitalisme de l’endettement généralisé et d’engendrer des crises économiques à répétition.

     

    Enseigner l’économie

     

    Ce long rappel de l’évolution de l’économie politique, montre que ce n’est pas une science au moins pour deux raisons : la première est que cette discipline n’a pas la maîtrise de ses expériences – ce qui quelque part est heureux – elle ne peut pas vérifier ses théorèmes sur la base d’essais et de réfutations. La seconde est que manifestement l’ensemble des économistes sont en désaccord sur le principal comme sur l’accessoire. C’est pour cela qu’il est non seulement nécessaire, mais impératif, de protéger la pluralité des opinions et des méthodes dans l’enseignement de l’économie.

    Bien entendu des ingénieurs comme Jean Tirole vous serons gré de reconnaître une liberté d’opinion en la matière. Mais ils ne veulent pas entendre parler d’une remise en question des méthodes d’investigation de la discipline. Or celles-ci conditionnent les résultats. C’est pour cette raison d’ailleurs que des économistes à l’esprit très étroit comme Elie Cohen, Gilbert Cette ou Philippe Aghion, pullulent au sein du Parti socialiste qui se prétend de gauche. Utilisant les mêmes modèles que les économistes néo-classiques ils arrivent aux mêmes résultats !

    Parmi ces résultats, on peut s’arrêter sur les deux suivants : le premier est que selon « la théorie » – pour les économistes, la théorie c’est seulement le modèle d’équilibre général – la croissance du commerce entre les nations entraîne la croissance économique. Donc tous les traités de libre-échange sont bons, et unifier le marché européen est aussi une bonne chose. Pourtant cette relation qui indique que « les échanges tirent la croissance » n’est pas démontrée empiriquement, c’est même l’inverse. Mais pour comprendre pourquoi le libre-échange ne marche pas, sur le plan bêtement économique – il faut introduire une analyse historique, se pencher sur les différences entre les formes institutionnelles des différents pays, montrer les relations asymétriques qui peuvent exister entre les pays riches et les pays pauvres, etc. Or les modèles stupides qui servent à montrer que le libre-échange est bon – et donc que TAFTA est un chemin tout tracé pour améliorer l’avenir – sont d’essence ricardienne, ils supposent que dans l’échange, les pays pauvres ou riches maximisent leur croissance sur la base de leurs avantages comparatifs. Ils ne supposent pas que dans un échange multilatéral il peut exister des pays qui ne disposent d’aucun avantage comparatif, comme ils ne supposent pas qu’un avantage comparatif ne peut se construire que dans le temps et contre les pays partenaires.

    Le graphique suivant montre que plus l’économie est ouverte et plus la croissance est faible, et cela sur une période d’une soixantaine d’années. La raison de cette relation négative – pourtant niée par tous les tenants de l’économie de l’offre – est que l’excès de compétition conduit à une affaiblissement de la demande interne et partant à une baisse de la croissance.

      

    Le second exemple est celui du partage de la valeur entre salaires et profits. Selon la théorie, ce partage est réglé par « la productivité marginale des facteurs ». or ce partage est particulièrement fluctuant, comme sont fluctuantes les inégalités de revenu. Or si le partage de la valeur entre le profit et le salaire devait répondre à une loi naturelle, ce partage suivrait une loi démographique, parce que la productivité du travail, elle, augmente régulièrement de 2% en moyenne et par an. Thomas Piketty a montré au contraire que les formes de partage de la valeur qui peuvent d’ailleurs aboutir à des inégalités excessives, répondent à l’évolution des formes institutionnelles. Par exemple quand l’économie est relativement fermée et que l’Etat régulateur est particulièrement puissant, les inégalités ont tendances à se resserrer, et la part des salaires dans la valeur ajoutée augmente naturellement.

      

    Les faits sont têtus, et si les économistes de profession sont aussi méprisés, c’est parce qu’ils sont incapables de comprendre empiriquement les faits sur lesquels ils sont sensés nous éclairer. On dit que les économistes de profession se trompent. Ce n’est pas tout à fait vrai, on en trouve un certain nombre qui ont vu venir la crise et qui l’ont annoncée. Mais ce sont plus généralement les économistes médiatisés dont on retient les augures. Ces experts autoproclamés en rien qui viennent fanfaronner dans les pages spécialisées du monde, ou sur un plateau télévisé.

    On voit que ce qui manque surtout aux économistes c’est comme le disait Joseph Stiglitz une bonne connaissance de l’histoire économique et donc une bonne connaissance des crises économiques. Car celles-ci ne sont pas des aberrations, mais aussi bien le résultat d’un système économique donné. Il y a quelques années, je donnais un cours de « politique économique », c’est un cours dans lequel on est sensé examiner les différentes recettes pour améliorer le fonctionnement de l’économie. A la recherche d’un manuel de soutien, je tombais sur l‘ouvrage de Pisani-Ferry, Coeuré, Bénassy-Querré et Jacquet. Jean Pisani-Ferry est le conseiller d’Hollande que nous connaissons, Benoît Coeuré est le même qui, officiant maintenant à la BCE, menace de couper les vivres à la Grèce si celle-ci ne respectait pas ses engagements, les deux autres sont seulement des « petites mains ». L’ouvrage est très propre, les modèles très bien présentés. J’avais pourtant été frappé par une chose incroyable : nulle part il n’y avait quelque chose qui aurait pu ressembler à une analyse des crises. Que fait-on, que doit-on faire en cas de crise ? Tout simplement les auteurs ne l’avaient pas envisagé ! C’était en somme un manuel pour quand tout va bien ! Que la croissance est régulière, que l’emploi se développe régulièrement et que le chômage n’est pas très élevé. Mais à quoi peut bien servir un ouvrage qui ne nous guide pas en période de crise ? Soit il ne sert qu’à justifier un système, soit il est inutile parce que finalement tout va bien. On voit tout l’intérêt qu’il y a à bien connaître l’histoire des faits économiques. D’une part, on comprend mieux l’origine des crises, et d’autre part pourquoi les théories de l’offre n’ont jamais eu de bons résultats sur le plan pratique.

      

    Je terminerais en disant qu’une bonne connaissance de l’histoire de la pensée économique est indispensable à la formation d’un enseignant en économie. En effet, on trouve beaucoup d’économistes qui de nos jours considèrent que Marx c’est vieux et dépassé. Glissons sur cette idée imbécile selon laquelle il n’y aurait de bon que dans le nouveau. Mais par contre ces économistes qui récusent Marx au nom du progrès de la science et qui souvent ne l’ont jamais lu, cela ne les dérange guère de revenir à des formes théoriques antérieures à Marx, à des modèles où l’Etat et les monopoles ne sont pas représentés.

     

    Conclusion

     

    Je ne sais pas s’il faut créer dans l’enseignement supérieur une nouvelle section du CNU comme le souhaitaient Bernard Maris et l’AFEP, une section qui existerait sur des bases méthodologiques différentes, ce que combat l’ingénieur Jean Tirole. Peut-être le mieux serait d’interdire cette profession et de renvoyer l’analyse de l’économie au simple exercice de la citoyenneté, la fonction d’expertise étant déjà en soi une manière de priver le citoyen de sa propre réflexion. Ce dont je suis certain par contre c’est que le corps des économistes de profession est particulièrement corrompu. Beaucoup vivent de contrats juteux avec la Commission européenne, avec des grandes banques ou d’autres institutions. C’est le cas de Pisani-Ferry, ou encore de l’antipathique Benoît Coeuré qui s’est fait adopté par la BCE, mais d’une multitude d’autres obscurs qui font des manges ici et là. Comment voulez-vous qu’ils aient la tentation de mordre la main qui les nourrit si largement ? Mais toute servitude impose ses contraintes. S’ils aiment l’argent, et ils en gagnent beaucoup, ils aiment un peu moins la liberté intellectuelle qui est pourtant nécessaire au développement de la connaissance. En effet, on ne peut pas à la fois faire les couloirs pour glaner telle ou telle prébende et étudier sérieusement.

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Dimanche 22 Février 2015 à 15:44
    Enseignement
    Effectivement, J.Stieglitz l'a remarqué, l'enseignement de la macroéconomie est pratiquement inexistant ou très mauvais. La peur du marxisme,ou même du keynésianisme qui concluait que rien de sa théorie ne permettait d'affirmer que les mathématiques donnaient les clés, du seul fait que la psychologie des acteurs intervenait de façon peu prévisible. Je crois qu'il est le père du monétarisme.(ce que j'ai repris dans mon bouquin, avec ma méthode d'analyste informaticien)
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