• Nationalisations et privatisations

     

    Nationalisations et privatisations, le débat est loin d’être terminé, malgré la propagande libérale. Bien qu’en France on se soit habitué à la disparition du bien public sous les coups d’aiguillon de l’Union européenne, il se pourrait que les nationalisations redeviennent un objectif prioritaire. En outre on remarquera que le mouvement de nationalisations se développe aujourd’hui en Amérique latine. Dans ces pays les Etats ont procédé à la nationalisation des entreprises qui œuvrent dans le pétrole au motif qu’il s’agit là d’un secteur stratégique. Mais ailleurs, par exemple en Islande on a procédé aussi à la renationalisation des banques en faillite – la Grande-Bretagne avait fait de même. La crise de 2008 tendrait à prouver que le secteur privé est un moins bon gestionnaire, un moins bon banquier finalement que l’Etat.

    On peut penser qu’à la prochaine crise bancaire, les Etats européens n’auront plus les moyens de renflouer les banques et qu’ils pourront procéder à leur nationalisation. L’idée que cela est possible vient de ce que les banques italiennes et espagnoles sont très endettées et que leur bilan est gonflé des dettes souveraines dont la solvabilité va paraître de plus en plus aléatoire. Mais il va de soi que la nationalisation du secteur bancaire pourrait apparaître aussi comme la seule voie de moralisation de ce secteur qui n’en fait qu’à sa tête : il ne se passe pas une semaine sans qu’une banque, en Europe, aux Etats-Unis ou au Luxembourg ne se trouve impliquée dans quelque scandale, ou doive payer une amende importante comme conséquence de ses turpitudes.

    La grande braderie continue

     

     

    Macron en bon libéral avance que l’Etat va brader des actifs pour 15 ou 16 milliards d’euros. Cela satisfera Bruxelles qui conçoit très mal que l’Etat puisse être actif dans l’économie. Et puis cela satisfera les copains des coquins qui vont faire des bonnes affaires. Car évidemment derrière les analyses techniques et théoriques sur les nécessités de l’heure, sur le rôle de l’Etat il y a les « vautours » qui attendent de mettre la main sur des parties importantes du bien public à des tarifs défiant toute concurrence. Et forcément si cela avantage quelques fonds privés, il est normal que ceux qui poussent aux privatisations, au sein du gouvernement ou des instances idoines, soient récompensés. Tout travail mérite salaire.

    Pour l’heure les grandes manœuvres semblent porter sur RTE, la filiale d’EDF qui gère les transports de l’électricité à haute tension. L’Etat n’en vendrait « que » 30% du capital, ce qui lui laisserait le contrôle de l’entreprise. Et cela rapporterait 1,5 milliards d’euros, de quoi ralentir un peu la progression de la dette publique. Sauf que, on l’oublie trop souvent, le capital a la patience de l’araignée. Il ne se satisfera pas de ces 30%. Il les prendra en attendant une nouvelle braderie, présentée toujours comme une impérative nécessité pour financer le paiement de la dette.

    Les rumeurs avancent également que 15% des actions de Aéroports de Paris seront également bradés. [Par parenthèses voici comment écrit le journaliste du Monde : « Le JDD croit également savoir que le gouvernement va céder 15 % des Aéroports de Paris (ADP), dont il détient actuellement 50,6 %. » il ne lui vient pas à l’esprit que le gouvernement n’est pas le propriétaire des biens de l’Etat, il en est seulement le gestionnaire. Les biens de l’Etat nous appartiennent en propre : ce sont des biens collectifs.] Les aéroports de Toulouse et de Lyon sont également en vente et pourraient être acheté par des conglomérats étrangers, notamment chinois. On remarquera que ces braderies sont toutes situées dans la même logique qui est celle d’un contrôle des réseaux.

     

    Petits rappels historiques

     

    Les nationalisations d’entreprises ont presque toujours existé, du moins à partir du moment où l’Etat intervient dans l’économie. Elles remontent au moins au XVIème siècle, même si elles ne sont pas appelées « nationalisations ». L’idée est que l’Etat doit être actif dans l’économie, et la meilleure manière de stimuler l’économie est pour les premiers économistes encore que l’Etat investisse.

    Mais ne remontons pas jusque-là. Plus près de nous, il y eut deux grandes vagues de nationalisations : l’une au moment de la Libération, l’autre avec l’arrivée de François Mitterrand à la Présidence de la République. La première est massive, elle est aussi bien la sanction de la collaboration que le résultat du programme du CNR. Evidemment en arrière-plan il y a l’idée que la guerre est le résultat de la crise économique de 1930 et que celle-ci est la conséquence d’un capitalisme dérégulé.

    La seconde vague est moins importante, elle porte sur une quarantaine de milliards de francs de l’époque. Elle doit cependant agir sur des secteurs clés et relancer l’économie et l’emploi. Mais cela va tourner court, sans que les nationalisations n’aient eu le temps de faire la preuve de leur efficacité, d’une part parce qu’en 1983 Mitterrand décide du malheureux tournant européen, et puis parce qu’en 1986 la droite – qui n’est plus gaullienne, mais chiraquienne et exclusivement affairiste – décide de privatiser. C’est principalement le secteur bancaire qui sera concerné. Les privatisations chiraquiennes sont évaluées à 100 milliards de francs, soit 2,5 fois le volume des nationalisations mitterrandiennes. Ces privatisations ont donné lieu à des scandales abondants et nombreux, et cela va accélérer la corruption de la classe politique française dans son ensemble. Benjamin Coriat voit dans les privatisations l’outil puissant qui permet d’installer la finance en France à la tête de l’économie.

    Depuis cette époque le mouvement de privatisation ne va plus cesser. Rocard s’y mettra aussi, et ce sera Lionel Jospin – social-traître patenté – le champion de la privatisation : 210 milliards de francs sous sa mandature, bien aidé en cela par cette canaille affairiste de DSK. Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin parachèveront le travail notamment en privatisant complètement les autoroutes et en liant l’Etat par des contrats léonins qui permettent à ces capitalistes de la rente d’augmenter à peu près comme ils le veulent les péages. On a vu récemment le petit Macron dire qu’il allait faire pression sur les compagnies qui rackettent les passants aux péages des autoroutes. Traduit en langage normal, cela veut dire qu’il va leur demander que leur canaillerie soit moins visible. Il est vrai que les pratiques de gangsters de ces compagnies ont engendré une forme de révolte importante avec l’augmentation des automobilistes qui refusent de payer, ils seraient plusieurs millions.

    Vinci s’est plaint d’un très important manque à gagner et a obtenu du gouvernement « socialiste » que les sociétés autoroutières aient accès aux fichiers des automobilistes pour leur envoyer leur propre police privée. Cette société spécialisé dans le racket et dans la rente des automobilistes – elle gère aussi des parkings où elle peut rançonner impunément les automobilistes égarés dans des sous-sols réalise pourtant des bénéfices toujours en hausse[1], mais sa cupidité n’a pas de limite.

     

    Débat théorique

     

    Nationalisations ou privatisations, nous trouverons toujours des économistes prêts à justifier telle ou telle option. La privatisation serait justifiée par le fait que l’Etat est un mauvais gestionnaire, étant un peu trop sentimental, il maintiendrait des prix artificiellement bas qui au final plomberait toute l’économie. Avec un tel raisonnement on suppose que Vinci est un excellent gestionnaire de ses autoroutes qu’il a piquées à la collectivité, puisque les prix des péages se sont envolés. Mais quand durant les Trente glorieuses l’Etat investissait dans des activités modernes, on ne trouvait rien à redire à sa gestion, que ce soit pour ce qui concerne EDF-GDF, ou la SNCF ou encore Air-France. Il va    de soi que la forte croissance de l’économie française à partir de la Libération a été engendrée par l’implication très forte de l’Etat dans l’économie.

    Le deuxième argument avancé pour privatiser est la nécessité de rembourser la dette publique. On se situe alors au-delà d’un débat théorique et on signifie simplement qu’il y a des contraintes impératives. Le simple énonce de ces évidences nous permet de comprendre à quoi sert la dette : à privatiser le bien public.

    Les nationalisations ont d’autres raisons. Sur le plan théorique, c’est Léon Walras qui signale que tous les monopoles, puisque par définition ils ne peuvent pas jouer le jeu de la concurrence, doivent revenir dans le giron de l’Etat. C’est seulement à cette condition que la concurrence peut jouer son rôle. Il vise à travers ce discours aussi bien les réseaux de distribution, que la monnaie, que les terres agricoles[2]. Ce qui fait beaucoup. Les nationalisations servent aussi à faire sortir les canards boiteux du marché. C’est du moins ce que pensait Marx : pour le marché les profits, pour l’Etat la nationalisation des pertes. Notez qu’au XIXème siècle, on avançait aussi un autre argument pour les nationalisations : la nécessité de doter l’économie nationale de secteurs stratégiques, dans l’énergie, ou dans l’armement, la sidérurgie, etc.

    Mais depuis Marx la gestion capitaliste s’est bien améliorée, et surtout depuis la contre-révolution libérale qui a entamé sa longue marche au début des années quatre-vingts. Ainsi que le montrent James Galbraith et Naomi Klein[3], de grandes sociétés s’approprient maintenant la gestion des services régaliens[4] de l’Etat  qui ne sont pas rentables, mais qui sont financés sur la base de l’impôt ou de prélèvements sociaux. Donc ce sont des affaires qui deviennent sûres, le risque est nul… tant que l’Etat accepte de payer sans broncher. Par exemple, le secteur des prisons aux Etats-Unis est d’un rendement très supérieur au rendement moyen dans les autres secteurs. Le capital privatise peu à peu les tâches régaliennes de l’Etat. Y compris l’armée qui aux Etats-Unis est déjà gérée par des entreprises privées.

    Mais il y a une autre raison aux nationalisations et contre les privatisations. En se plaçant simplement du point de vue étroit de la dynamique du capital, l’argent privé qui va s’investir dans des entreprises publiques qui existent déjà, ne s’investira pas dans la production de nouveaux biens, la création de nouvelles entreprises. Cette paresse est du point de vue capitaliste même une perte de confiance, et on peut dire que depuis 1986, le capitalisme français n’ayant de cesse que de piller le bien public, n’a pas eu le loisir de s’investir dans les secteurs d’avenir. Les privatisations françaises massives expliquent donc le retard de notre pays en matière de technologie et d’industrie. En quelque sorte on peut dire que les privatisations sont un recul du capital, s’il se rabat sur les biens publics, c’est qu’il n’est plus capable d’avancer dans la production massive de biens privés.

    On peut terminer cette petite analyse très rapide par le constat suivant : les privatisations n’ont jamais relancé l’économie. Elles ont libéré les profits par le biais des hausses des prix, et permis également à Gérard Mestralet ancien président-prédateur de GDF de se voter une belle retraite de 500 000 euros par an, mais c’est à peu près le seul résultat. Bien entendu c’est parce que le théorème de Schmitt selon lequel « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain » est faux. C'est juste un slogan.

     

    Bibliographie

    Benjamin Coriat, « L’installation de la finance en France », Revue de la régulation, 2ème semestre 2008.

    James Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009.

    Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008.

    Dossier « Le scandale des autoroutes », Marianne, n° 910, 26 septembre au 2 octobre 2014.

    Léon Walras, Etudes d’économie politique appliquée, 1998

     

    Liens

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/11/16/l-etat-pourrait-ceder-des-participations-dans-une-filiale-d-edf_4524413_3234.html

    http://www.ladepeche.fr/article/2014/07/28/1925587-fraude-au-peage-vous-etes-filme.html

    http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/02/05/97002-20140205FILWWW00341-vinci-benefice-net-en-hausse-de-23.php



    [1] Selon un article du Figaro, les bénéfices de Vinci ont augmenté de 2,3% en 2013, et ont atteint la somme de 1,9 milliards d’euros.

    [2] Études d’économie politique appliquée. Théorie de la production de la richesse sociale (1898).

    [3] Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008 et James Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009.

    [4] Le mot régalien qui vient du latin regalis désigne ce qui est attaché directement au privilège du Roi, et par suite à la logique de la Nation par opposition à l’intérêt individuel.

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