• Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015

     Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015

    Naomi Klein s’est fait connaître un peu partout dans le monde grâce à ses deux livres, No logo et surtout La stratégie du choc dans lequel elle montrait d’une manière convaincante comment les think tanks, financés par les grandes multinationales, avaient réussi à imposer leurs idées et finalement à détourner l’usage de l’Etat à leur profit et pour appuyer leur volonté de domination.

    Elle s’attaque maintenant à la question centrale du changement climatique, question prioritaire s’il en est, puisqu’il pourrait bien induire à terme la disparition de l’humanité. Elle part de cette idée toute simple : alors que 97% de la communauté scientifique est d’accord sur les causes et les conséquences du changement climatique, non seulement les électeurs, mais aussi les hommes politiques raisonnent toujours comme si ce phénomène n’existait pas. Il y a une volonté de nier la réalité qui est inquiétante : on poursuit toujours les mêmes buts, la croissance et l’enrichissement personnel, et toujours avec les mêmes moyens, l’industrie et son corolaire une énergie au moindre coût qui nous mène à ravager notre planète.

    Le paradoxe est bien là : comme pour ce qui concerne l’idéologie du libre marché qui nous a amené à la catastrophe économique de 2008, on refuse de mettre en question le modèle industrialiste qui a massacré notre environnement naturel et qui s’est attaqué jusqu’à notre patrimoine génétique. Cela s’est fait évidemment avec la complicité active d’ « intellectuels » stipendiés. Il est en effet facile de gagner pas mal d’argent en rejoignant le lobby climatosceptique, en niant l’évidence, non pas que le réchauffement climatique n’existerait pas, mais plutôt en affirmant que celui-ci non seulement n’est pas le résultat de l’activité industrielle, mais qu’en outre il n’a pas les conséquences dramatiques qu’on veut bien dire. On trouve par exemple Jacques Attali que les lecteurs de L’express confondent avec un « intellectuel » qui se désole bien des dégâts irréversibles faits à l’environnement, mais il souligne que c’est la rançon du progrès humaine et qu’on a le choix qu’entre cela et le retour à la préhistoire. On passe donc de l’idée que le réchauffement climatique n’existe pas, à celle qu’on n’y peut rien et qu’il faut s’adapter.

      Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015

    Si durant les Trente glorieuses le capitalisme promettait un avenir meilleur, le plein emploi et la hausse du niveau de vie, aujourd’hui, il ricane en nous promettant que seuls les plus forts et les meilleurs s’en sortiront… grâce à leur matelas de billets. L’ « élite » autoproclamée profite évidemment plus que les classes défavorisées de cette surexploitation de la nature, et donc, ne voulant pas mettre fin à son pouvoir aussi bien qu’à ses revenus, elle persiste dans la négation de la réalité. Sa cupidité naturelle lui masque sa propre disparition à moyen et long terme. Cette approche est contradictoire car si elle parie sur le fait que quelques pays, généralement situés dans l’hémisphère nord, pourraient éviter de disparaitre dans la répétition de catastrophes naturelles, elle oublie que la richesse très aléatoire de l’oligarchie de ses pays s’appuie d’abord sur l’élargissement continu du capitalisme dans les pays qui seront le plus touchés par les catastrophes climatiques. Ce qui veut dire au mieux que le modèle capitaliste se rétracterait fatalement. 

    Les causes du réchauffement climatique

    Comme on l’a dit la communauté scientifique est aujourd’hui presque unanime pour dire que le réchauffement est le résultat de l’activité humaine. Mécaniquement il est la conséquence d’une augmentation de la concentration atmosphérique de CO2. Mais celle-ci est à la fois le résultat de la hausse extraordinaire de la population depuis deux siècles et de la généralisation au monde entier d’un modèle capitaliste industriel – j’y inclus bien entendu l’agriculture moderne et intensive qui intègre les formes de production et de concurrence de l’industrie. Or ce modèle passe par un développement des échanges et une augmentation de la concurrence, une course à la compétitivité qui amène les préoccupations climatiques au second rang. Les trois graphiques suivants se passent de commentaires.

    Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015 

     Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015 

    Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015 

    On peut ainsi dire que non seulement c’est le modèle industrialiste du XIXème siècle qui est à l’origine des problèmes – à cette époque on ne pensait pas que les matières premières étaient limitées – mais que ceux-ci ont été aggravés par la mondialisation accélérée des échanges dans les années soixante-dix. En outre les dispositions de l’OMC qui visent à libérer le commerce international de ses chaînes protectionnistes encouragent le moins disant environnemental. Naomi Klein souligne que la plupart des mesures prises pour lutter contre la dégradation de l’environnement sont en opposition avec l’idéologie de « la concurrence libre et non faussée ». La judiciarisation des relations économiques entre les Etats a été conçue justement pour bloquer toute velléité des Etats de lutter contre la dégradation de l’environnement en imposant des normes, en mettant au point des amendes ou en interdisant certaines activités industrielles[1]. Ce qui est mis en avant c’est que l’augmentation des échanges tirent la croissance économique et donc que tout ce qui les freinerait doit être éliminé, même si ce sont des normes et des règles qui protègent l’environnement. Comme je l’ai dit plusieurs fois ici, il n’y a pas de lien entre ouverture aux échanges et croissance, ou plutôt celui-ci est négatif. Ce qui veut dire que l’ouverture aux échanges à d’autres buts que la croissance et l’emploi : il vise d’abord la dissolution des Etats et l’effacement de leurs règles ce qui permet une augmentation des profits. Les traités comme l’ALENA – c’est l’exemple choisit par Naomi Klein mais on pourrait y ajouter ceux qui ont consolidé l’Union européenne – finissent toujours par prendre le pas sur la protection de l’environnement.

    Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015 

    Relation entre ouverture et croissance dans les pays développés Source CHELEM 2003 

    La lutte pour la protection de l’environnement

    La question est de savoir si la lutte contre le réchauffement climatique est compatible ou non avec le capitalisme. Pour ceux qui pensent qu’un capitalisme vert est possible, cette idée repose sur trois points importants : 

    - le premier est que la technologie permettra de remplacer les énergies polluantes par des énergies propres, renouvelables, et donc qu’on n’aura pas besoin de se restreindre dans nos consommations comme dans nos déplacements. On suppose aussi qu’on pourra au fur et à mesure remplacer les technologies polluantes par des technologies propres. Ils mettent en avant des avancées bien réelles sur le plan de la technologie, mais ils oublient un élément temporel important : le temps que ces technologies mettront à devenir suffisantes. Or le temps presse.

    - le deuxième est que les mécanismes de marché peuvent réguler bien plus finement que les règles étatiques les activités polluantes. Il suffit de mettre en place un marché des « droits de polluer », et le mécanisme des prix va faire le reste. En vérité cette approche s’est révélée peu satisfaisante, et elle a conduit à de nombreuses escroqueries.

    - la troisième est que les consommateurs vont apprendre à lutter contre le réchauffement climatique en choisissant mieux leurs consommations, en étant plus « rationnels ». Mais cette idée est absurde car dans la détermination des consommations, on regarde, surtout si on est pauvre, d’abord le prix, et celui-ci est toujours en faveur des productions les plus polluantes.

    Même si ce n’est plus aujourd’hui à la mode, en vérité l’intervention de l’Etat – en tant qu’il représente l’intérêt de la collectivité – est non seulement nécessaire, mais justifiée : parce que l’industrie polluante engendre des « effets externes négatifs ». Par exemple elle dégrade la qualité de l’air et de l’eau qui sont des biens publics et dont le coût n’est pas inclus dans les coûts de revient. L’Etat est donc justifié à interdire certaines activités, à mettre en place des amendes dissuasives ou encore à imposer des règles. Mais l’Etat est tellement corrompu aujourd’hui, qu’on  a l’impression qu’il ne prendra plus jamais ce chemin pourtant déjà tracé par Léon Walras à la fin du XIXème siècle. Et puis sera-ce suffisant pour faire face aux problèmes du réchauffement climatique ?

    Une partie du problème – mais une partie seulement – pourrait être résolue par le passage à une gestion publique des ressources énergétiques. Cela rendrait plus facile le passage aux énergies renouvelables. Naomi Klein insiste sur le fait que les pays les plus avancés en matière de gestion de l’énergie sont ceux qui ont donné plus de pouvoirs à la gestion collective de l’énergie. En France on parle en ce moment d’un rapport de l’ADEME qui explique qu’il est tout à fait possible de passer à 100% d’énergie renouvelable – donc de se passer du nucléaire – dans la production de l’électricité. Cependant l’implication plus forte du secteur public dans la gestion des énergies se heurte aux politiques d’austérité qui ont pour but premier de réduire l’Etat à un simple guichet de paiement pour des services rendus par le secteur privé, une institution sans initiative. 

    La solution fiscale

    L’idée développée par Naomi Klein est d’accroître la fiscalité aussi bien sur les compagnies pétrolières que sur les transactions financières. Elle suppose qu’ainsi on pourrait dégager une manne de 2000 milliards de $ par an, somme qui permettrait d’engager sérieusement la transition énergétique. Mais évidemment la solution fiscale est insuffisante et il faudrait pouvoir en passer par le rationnement. Un tel mot fait bondir évidemment ceux qui croient à la libre entreprise et à la liberté individuelle. Mais Naomi Klein pense que ce rationnement est la seule solution acceptable, évidemment à condition qu’elle soit mise en œuvre par un gouvernement honnête et qu’elle apparaisse comme équitable aux plus pauvres. L’idée de rationnement entraîne non seulement une rupture dans les objectifs de la société : il ne s’agit plus de consommer toujours plus, mais également dans sa forme de gestion. Cette idée entraîne celle d’une planification à moyen et long terme dans l’utilisation des ressources. Il est en effet impossible de penser que les champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques vont nous libérer de cette nécessité de rationnement. .

    Cependant la transition énergétique permettrait une création massive d’emplois que le marché est bien incapable de générer. Evidemment si on a autant de mal à entraver le développement de la dégradation environnementale, c’est bien sûr à cause des principes mêmes du capitalisme sauvage. Celui-ci repose pour générer des profits, sur l’abaissement régulier des coûts de production. C’est en ce sens qu’on met au point des techniques nouvelles d’extraction du gaz de schiste en faisant miroiter que cela engendrera emploi et prospérité. On sait aujourd’hui que c’est une illusion, au mieux un bénéfice à court terme… pour des compagnies privées, et des nuisances à long terme pour le reste de la population. On voit que ce qui est au cœur du propos de Naomi Klein, c’est d’abord l’idéal de concurrence emmené avec le développement d’un capitalisme utopique. L’imbécilité des défenseurs d’une approche libérale réside d’abord dans le fait qu’ils considèrent la terre et l’environnement comme des objets extérieurs à l’être humain, seulement comme des ressources, alors qu’elle est une partie essentiellement de nous-mêmes. C’est bien sûr ce point qui est le plus important car en détruisant la nature l’homme se dénature lui aussi. La question centrale reste concrètement celle de savoir si on peut arriver à sauver la planète sans remettre en cause fondamentalement notre mode de vie : par exemple peut-on continuer à nous déplacer et à déplacer autant les objets et les hommes aux quatre coins de la planète ? Est-ce un but dans l’existence ?

    Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015

      Naomi Klein, Tout peut changer, capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015 

    Exploitation des sables bitumineux au Canada 

    Liens 

    http://www.actu-environnement.com/ae/news/gaz-schiste-rapport-montebourg-ofce-revision-calculs-baisse-24310.php4

    http://www.bastamag.net/Tout-peut-changer-la-conference-video-de-Naomi-Klein-a-Paris


    [1] Cette judiciarisation est non seulement le fer de lance de l’OMC, mais elle se trouve au cœur des fameux accords transatlantiques dits TAFTA.

    « Quantitative Easing (QE), quelle efficacité pour la nouvelle politique de la BCE ?« L’ENCULERIE »[1] DES FUSIONS Nokia-Alcatel-Lucent LE DERNIER « MECANO-FINANCIER » »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Vendredi 17 Avril 2015 à 18:09

    Le rationnement est impensable, non seulement parce que difficile à diriger, mais surtout parce qu'il induit une perte de valeurs monétaires en circulation, c'est-à-dire une décroissance mondialisée. Celle-ci se traduirait immanquablement par une perte de production donc de valeurs travail, chômage et précarité. En revanche, on peut imaginer une redirection de la production vers des valeurs marchandes mais non matérielles telles que service et production spirituelles (Art, etc.).Ce qui suppose des dirigeants couillus et responsables, (?) ou, ce qui serait le mieux les citoyens eux-mêmes qui prendraient les choses en main...

    2
    Vendredi 17 Avril 2015 à 20:42

    On voit mal comment le système économique pourrait longtemps continuer comme ça. Le chômage et la précarité ont l'a déjà, quand on voit également combien le travail va devenir rare avec la révolution robotique, on voit mal comment on pourrait faire sans changer les bases mêmes de la vie économiques. Mais évidemment il y a toujours des solutions, des bonnes et des moins bonnes, effectivement on peut en sortir par la guerre et par la mise en place de régimes autoritaires. 

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