• Naomi Klein, La stratégie du choc, Leméac/Actes Sud, 2008

     

    Je connaissais ce livre de réputation, mais le hasard de mes recherches a fait que je ne l’avais jamais lu. L’ouvrage a eu un succès considérable dans le monde entier et il a été aussi très critiqué, tant sur sa gauche que sur sa droite, s’emparant ici et là de quelques approximations pour essayer d’en diminuer la portée.

    C’est un livre très épais, bourré de faits et d’anecdotes, et c’est probablement pour cela qu’il a connu un succès important, parce qu’il présente une thèse finalement assez simple, sans s’embarrasser de circonvolutions théoriques, tout en s’appuyant sur une réalité plus ou moins bien connue.

    Son idée est que le capitalisme se pense et pense son avenir, fomentant des contre-révolutions pour ne pas perdre de son pouvoir. Il vise donc d’abord à diminuer l’Etat et à accroître le pouvoir des marchés qui se réduit finalement à celui des multinationales. Maintenir les pauvres dans la pauvreté, voire dans la misère, permet aussi bien d’augmenter sa fortune que de garantir la pérennité de son pouvoir. Le capitalisme débridé est mauvais et ses servants incarnent le mal, du moins ceux qui le représentent. Tout cela est bien connu, sauf peut-être que l’auteur insiste un peu plus que les marxistes ne le ferait sur la dimension morale de son analyse. Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage s’ouvre sur les dégâts de l’ouragan Katrina et de la manière dont celui-ci va servir de support à l’expression d’une basse cupidité : les « marchés » y voient l’opportunité de cette catastrophe naturelle de faire de bonnes affaires sur le dos du contribuable.

    Mais Naomi Klein est aussi portée par sa méthode. Selon elle le système capitaliste utilise les catastrophes qu’il a lui-même provoquées pour faire avancer ses idées. Bien qu’écrit avant la crise des subprimes, on pourrait dire que celle-ci illustre à la perfection ce raisonnement. En effet, la crise de 2008 est manifestement le résultat de la déréglementation des marchés, déréglementation prônée par les boutiques développant à l’échelle internationale le catéchisme du marché, le FMI, l’OCDE, la Banque mondiale et bien sûr l’Union européenne. Cette crise se manifesta par l’effondrement du secteur bancaire à l’échelle planétaire. Deux possibilités s’offraient alors, soit les Etats nationalisaient les banques en les rachetant pour un $ ou un € symbolique, et ils remplaçaient le secteur privé défaillant dans la gestion de la monnaie, soit ils renflouaient ces banques et creusaient des déficits sans fin. C’est la deuxième voie qui a été choisie. Cela a amené l’explosion des dettes publiques et consécutivement « les marchés » à réclamer des réformes de l’Etat en mettant en scène l’austérité. Autrement dit pour guérir l’économie on utilise le remède qui l’a rendu malade !

       

    La stratégie du choc résume le fait que les politiques libérales ne sont pas populaires et donc qu’elles ne peuvent s’imposer qu’au moment d’une grande crise qui laisse le peuple déboussolé et sans capacité de riposte.

    Un des objectif du livre est de montrer la violence par laquelle cette révolution culturelle – l’apologie du marché – s’est imposée. Ce n’est pas sans raison qu’elle insiste sur le coup d’Etat de Pinochet, coup d’Etat destiné entre autres à imposer les principes logiques du libéralisme. Au passage elle dénombre les disparus ou les torturés qui ont payé dans leur chair cette mise au pas. Elle rappelle d’ailleurs que si on fait facilement le procès du communisme version soviétique en comptant les morts, on fait plus rarement celui du capitalisme de ce point de vue, ce qui pourtant est tout autant nécessaire.

     

    George Bush et Milton Friedman

     L’objectif de la contre-révolution est de revenir sur toutes les avancées sociales apportées par l’Etat, de briser la logique collective, et aux Etats-Unis de détruire l’apport du New-Deal. Naomi Klein met au centre de cette volonté de longue durée la figure de Milton Friedman, professeur d’économie à l’Université de Chicago, prix Nobel, il a formé des dizaines de disciples. Ce petit bonhomme ridicule d’un mètre cinquante-deux a fait du combat contre l’économie mixte – c’est-à-dire contre l’intervention de l’Etat dans la production de biens collectifs comme l’éducation et la santé – le combat de sa vie. Naomi Klein en déduit que c’est l’âme du complot. A mon sens elle donne bien trop d’importance à Milton Friedman, mais cela lui permet de montrer que l’économie est une sorte de police de l’esprit et que les économistes sont tout à fait corrompus, c’est-à-dire que l’économiste démontre les résultats qu’on attend d’eux puisqu’on les paye pour cela. Il donne des garanties pseudo-scientifiques à des décisions politiques sadiques. Comme on le sait les travaux de Reinhart et Rogoff qui étaient censés démontrer que l’austérité était nécessaire, étaient trafiqués.

    Les théories libérales, qu’elles s’imposent ou non par le chaos, quoique la brutalité est toujours sa méthode, n’ont pourtant pas les résultats qu’elles prétendent avoir. De partout où on en applique la potion très amère, elles provoque la haine et la dislocation du lien social. Naomi Klein insiste à juste titre sur les expériences  dramatiques qui ont eu lieu en Amérique du Sud ou en Indonésie, en Russie ou aux Etats-Unis. Elles déclenchèrent par contrecoup des politiques nationales pour protéger l’économie du pillage systématique des ressources par les multinationales. Son sentiment est que cette stratégie du chaos qui a commencé à être appliquée dans des pays en voie de développement, est maintenant généralisée au monde entier. Ainsi l’Union européenne – encore plus orthodoxe dans la bêtise libérale que le FMI c’est dire – a des résultats catastrophiques du point de vue de la croissance et de l’emploi, mais ça ne les empêche pas de continuer à poursuivre dans cette voie au nom de la nécessité de redresser les comptes publics.

    La lecture de cet ouvrage permet de réviser un peu notre histoire récente et de comprendre comment le modèle économique et social qui se déploie aujourd’hui a pu s’enraciner et devenir presque quelque chose de naturel contre lequel on ne combat plus, ou si peu. Car c’est bien cette idée qu’on trouve dans le premier chapitre du livre de Naomi Klein qui présente les travaux de psychiatres, lorsque le choc est fort, le sujet est déboussolé et il est possible de considérer son esprit comme une page blanche et l’amener à modifier ses réflexes et ses choix, mais surtout à se soumettre à l’idéal supérieur du marché.

    Evidemment La stratégie du choc a été critiqué sur sa droite et sur sa gauche. Les tenants du libéralisme ont été furieux qu’on démontre que la liberté économique – la liberté d’entreprendre – ne pouvait pas être compatible avec les libertés politiques, syndicales ou autre. Mais c’est un fait maintenant avéré que la mise en place d’un système économique libéral engendre la mise en quarantaine de la démocratie. Nous avons expérimenté cela en 2005 avec le succès du « non » au référendum sur le TCE.

    A gauche on a reproché à Naomi Klein son absence de perspective politique. Mais c’est plutôt faux. Etant donné que les économistes libéraux se sont attaqués au New Deal, elle présente une perspective de court terme qui serait  un retour en arrière, une défense du service public dans le secteur de la production des biens non-marchand comme l’éducation, la santé ou … la banque. Et elle suppose que l’épanouissement des libertés individuelles et syndicales demande une réduction de la liberté d’entreprendre. Etant donné qu’elle ne présente pas une défense du système soviétique, et pour cause, elle défend l’idée d’une économie mixte où l’Etat protège la collectivité contre les prédations des grandes entreprises.

    Le défaut de cet ouvrage par ailleurs remarquable, écrit avant la crise des subprimes, est de présenter cette entreprise de lutte des classes comme quelque chose de parfaitement pensé. Ce n’est pas tout à fait vrai car la pérennité de cette contre-révolution se heurte immanquablement à ses échecs factuels sur le plan économique. Faites pour satisfaire la cupidité et le sadisme de nos élites, elle n’anticipe jamais le retour du bâton et croît en sa capacité à verrouiller à long terme toute possibilité de retour en arrière, mais l’économie finit toujours par se venger, c’est bien ce qui s’est passé en 2008 et qui a ruiné au moins sur le plan intellectuel l’idée d’une mondialisation heureuse.

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