• Morgan Sportes, Maos, Grasset, 2006

     

    Les Maos n’existent plus, et c’est heureux, ils ont disparu avec la disparition de Mao Zedong, le dictateur chinois qui dans le temps s’appelait Mao Tsé Toung. Mais curieusement ils sont devenus, malgré leur stupidité, un sujet de roman. On ne trouvera pas de roman sur la saga des trotskistes par exemple. Le fait est que la saga des Maos a quelque chose de fascinant, ne serait-ce que parce qu’elle explique pour partie pourquoi le mouvement de Mai 68 s’est aussi rapidement effondré, tandis que les groupuscules trotskistes, revenus à leur étiage d’avant Mai 68, continuent benoîtement le même confusionnisme sur les luttes sociales.

    Sur ce thème on peut lire les romans des frères Rolin qui ont appartenu à cette mouvance à travers la Gauche Prolétarienne. Ce sont deux ouvrages très intéressants et presque jumeaux. Ils traitent essentiellement de leur propre expérience, à l’intérieur de cette organisation finalement assez cocasse bien qu’elle ait contribué à ruiner pas mal de vies individuelles. Tout le monde n’a pas eu la capacité de se recycler dans le commerce intellectuel comme les July, les Sollers ou les Kristeva. Robert Linhart sombra dans la folie ordinaire, Benny Levy se fit grand spécialiste des études talmudiques, Louis Althusser après avoir assassiné sa femme, fut interné.

     

    Le propos de Morgan Sportès est autre. Auteur intéressé par le crime comme une déviance politique, il regarde de l’extérieur l’effondrement ce mouvement, sans tendresse, ni sans complaisance. Il écrit un roman qui, à travers une intrigue plus ou moins policière, vise à dévoiler les ressorts d’errements dangereux et finalement complices d’une certaine forme de spectacle politique. Jérôme est un ancien d’une organisation maoïste qui ressemble à la Gauche Prolétarienne comme deux gouttes d’eau. Il travaille dans une maison d’édition qui a recyclé les Maos défroqués dans le commerce de la culture, avec ses impératifs économiques particuliers. Il est encore jeune, l’action se passe dans le milieu des années soixante-dix, et file le parfait amour avec Sylvie qui ne sait rien de son passé et qui, elle, travaille dans un journal féminin, un peu branché, un peu vulgaire. Mais voilà, le passé de Jérôme va le rattraper. Des anciens camarades de lutte, qu’il aimerait bien oublier, veulent reconstituer l’organisation et l’implique dans de nouvelles tâches terroristes qui sont censées raviver la flamme de la grande révolution trahie. Sa première action doit être l’assassinat d’un ancien vigile de chez Renault qui a tué lors d’affrontements avec les Maos le jeune Jeannot – c’est une image de la mort de Pierre Overney. Ne sachant trop comment s’en sortir, il sombre dans la neurasthénie. En même temps, il doit affronter les services de police qui semble-t-il manipulent cette nouvelle organisation dans un but qu’il n’est pas facile de décrypter.

    Le sujet est intéressant. En nous replongeant dans cette période, on se rend compte combien des intellectuels plus ou moins bien équipés, mais de renom se sont laissés prendre avec beaucoup de plaisir à cette vaste blague qu’était la Révolution culturelle. La liste est longue, et incidemment Morgan Sportès en donne un début, citant pêle-mêle July, Sollers, Geismar ou même Michel Foucault, encore Godard (le plus con des Suisses pro-chinois disait l’IS), Joris Ivens, la Macciocchi. L’incroyable Sartre aussi, tous des intellectuels à la recherche hystérique de l’ouvrier qu’ils entraîneraient derrière eux dans le culte de Mao. La pratique organisationnelle de ces Maos – il y avait des tas de boutiques différentes d’ailleurs GP, PCMLF, UCFML, j’en passe, qui toutes étaient ennemies les unes des autres – était un vrai repoussoir pour l’idée de révolution. En les voyant vivre et fonctionner, on préférait encore le capitalisme pourri à leur férule imbécile. Ils mettaient en avant en effet le personnage de Staline déjà bien dévalorisé, et présentaient une prétention à la dictature du prolétariat, prolétariat qu’ils prétendaient incarner, qui était assez effrayante. S’ils savaient faire du bruit grâce à leurs actions spectaculaires, ils n’étaient pas populaires pour autant, même auprès des personnes bien disposées à l’idée de la nécessité de la Révolution socialiste ou communiste. Leur intransigeance s’appuyait sur une analyse théorique de très faible tenue également. Comment aurait-il pu en aller autrement ?

    Ce qu’il y a d’assez exceptionnel dans ces organisations, c’est surtout par cette volonté de s’auto-intoxiquer à l’aide d’une Chine rêvée qui n’existait même pas. D’ailleurs dès la fin des années soixante beaucoup avaient une opinion négative sur cette Chine – malgré la propagande sans vergogne d’un guignol comme Alain Peyrefitte – des éléments d’information filtraient sur le caractère sanglant de ce régime. Mais il est vrai que le personnel médiatique, y compris Le Monde, qui a toujours une guerre de retard sur l’évolution de l’actualité, procédait à un tir de barrage incessant pour nous vendre ce régime comme une sorte de paradis en devenir. Je me souviens avoir lu à l’époque un « reportage » de Philippe Sollers à son retour de Chine. Publié en plusieurs livraisons, il répétait platement et sans aucun recul les mêmes slogans que les organismes de propagande chinois lui avaient vendu. Ceux qui s’intéressent à l’œuvre de ce malheureux écrivain devraient faire un retour sur ce texte. Depuis Sollers s’est réorienté vers l’apologie de la vie et de l’œuvre de Guy Debord, avec le même enthousiasme qu’il le faisait pour Mao. Comme quoi conserver et entretenir une indépendance d’esprit n’est pas à la portée de tout le monde.

    L’ouvrage de Morgan Sportès est donc un rappel de ce que fut cette époque. C’est à mon sens ce qui en fait le principal intérêt. Il met en scène les illusions d’une fraction particulière de la bourgeoisie lettrée, il en montre aussi le repli misérable. L’aspect littéraire est un peu moins convaincant, écrit comme un thriller, il ménage le suspense sur ce que va faire Jérôme, comment va-t-il s’en sortir ou pas de ce chantage qui pèse sur lui. De ce côté-là l’écriture est plutôt hésitante, et il est obligé de faire appel à une sorte de théorie du complot qui montre combien ces Maos étaient manipulés. S’il apparaît évident que les services secrets de plusieurs pays aient utilisé les Maos dans un but politique, il n’est pas du tout certain que ceux-ci aient été la création de la CIA et donc des Américains et de leurs multinationales dans le but de contrecarrer l’URSS et de l’amener par la suite à se fondre dans le grand empire de la marchandise. Qu’il y ait de par le monde des officines qui passent leur temps à fomenter des mauvais coups, cela me parait certain. Mais ce monde des services secrets et de ces dites officines n’est pas aussi homogène que ça et surtout, outre qu’il ne semble pas toujours savoir où il va, n’obtient pas des résultats aussi brillants que ça. Morgan Sportès s’embarque dans un délire assez fantastique dans lequel il avance que finalement Mai 68 a été mis en mouvement essentiellement pour faire partir le général de Gaulle du pouvoir !

    Si la description de cette forme de folie que fut le maoïsme est très bien rendue, le style un peu décalé, un rien démembré reste un peu paresseux. Morgan Sportès, c’est son habitude, a utilisé des faits réels, comme la mort de Pierre Overney auquel il consacrera un ouvrage peu après, l’enterrement de ce symbole qui fut suivi par 200 000 personnes, avec de nombreuses vedettes comme Jane Fonda, François Mitterrand ou Lionel Jospin. Cet enterrement sera le point d’orgue de la mouvance maoïste, c’était en même temps l’enterrement de celle-ci. Il raconte aussi l’attaque de Fauchon – qu’il appelle Reblochon, et d’autres anecdotes très justes sur les conneries groupusculaires de ces Maos, par exemple cette débilité qui consistait à torturer ses propres militants dans des séances d’auto-critique.

    Si on regarde cette période avec un peu de détachement, on se rend compte que toutes les organisations trotskistes et maoïstes qui prétendaient prendre la place du PCF comme parti de masse des travailleurs, ont été pour beaucoup dans le recul de l’idée de révolution. Leur dogmatisme, leur folie, cette incapacité à vivre pour autre chose que pour le militantisme, ne donnaient guère envie de continuer avec eux. D’ailleurs même lorsqu’ils s’essayaient à une jonction avec la classe ouvrière, ils se faisaient refouler méchamment, et pas seulement comme ils le croyaient parce que la classe ouvrière était réactionnaire. C’est d’ailleurs ce dépit qui explique comment, avec facilité, ces intellectuels en viendront à épouser les thèses libérales, aussi bien en ce qui concerne les mœurs que l’économie. Ils gardaient et ils gardent toujours beaucoup de rancœur vis-à-vis d’un prolétariat qui a refusé de les suivre sur les chemins escarpés de leur propre connerie. Preuve finalement que le peuple a plus de bon sens qu’on ne le croit. Serge July deviendra le réactionnaire patron de Libération, s’offusquant que le peuple vote « non » au TCE en 2005, l’injuriant même. Philippe Sollers s’en ira voir le Pape[1], Alain Glucksman qui se piquait d’avoir tout compris à la stratégie militaire en lisant les œuvres de Mao consacrées à la guerre deviendra le boutefeu de service servant de caution à toutes les guerres, en Yougoslavie et ailleurs. Alain Badiou deviendra le chantre de l’antisémitisme déguisé en antisionisme. Une  partie d’entre eux se ralliera à l’Amérique au nom de la lutte contre l’URSS désignée comme l’empire du mal : on passa ainsi allégrement de la critique du révisionnisme soviétique à la défense très bourgeoise des droits de l’homme.

      

    Sollers s’agenouillant devant le Pape

    Quelle morale tirer de cette fable ? Tout d’abord que l’éducation ne protège pas de l’imbécilité, tous ces gens avaient lu, mal, certainement, mais ils avaient beaucoup lu. Ils appartenaient à cette frange particulière, à la fois lettrée et fermée aux postes de la haute bourgeoisie, les héritiers d’hypo-khâgne. Beaucoup se servaient de leur accumulation du savoir pour exercer un pouvoir sur leurs affidés. Il paraît que le personnage de Benny Lévy était tout à fait fascinant. Il faut donc se méfier des gens qui mettent trop en avant leur science, qu’ils se disent au service de l’économie ou du prolétariat. Mais aussi que derrière un radicalisme de façade se camouflait des intentions peu claires. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui après avoir encensé le prolétariat – l’établi était la voie de la rédemption – ce sont mis à en dénoncer les valeurs réactionnaires et leur « populisme » pour rejoindre et renforcer la bien-pensance. De ce point de vue on peut lire Maos de Morgan Sportès comme l’adieu définitif au gauchisme, même si on pense que les luttes sociales sont non seulement nécessaires mais inévitables dans un monde qui est en train de s’effondrer. Et si on en veut encore aux groupuscules gauchistes, qu’ils soient trotskistes ou maoïstes, c’est surtout parce que leur agitation stérile a fini par masquer le formidable mouvement de masse de Mai 68 qui fut avant tout spontané et prolétarien avant que d’être la somme des revendications des étudiants.

     

    La vieillesse est un naufrage disait le général De Gaulle

      

    En 1968 Cohn-Bendit était le symbole de la jeunesse révolté.

      

    En 2014, fait docteur honoris causas, il est le symbole de l’oligarchie européiste satisfaite.

      

    Comme on disait, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.



    [1] On se demande bien pourquoi la veuve de Guy Debord demanda à cet histrion de réaliser un film sur son défunt mari. Est-ce parce qu’il avait autant de pouvoir que ça chez Gallimard ?

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  • Commentaires

    1
    Mardi 23 Décembre 2014 à 09:24
    Marie-Antonieta Macciocchi.
    La plus grande propagandiste du régime maoiste fut MA Macciocchi, dont Simon Leys, le premier a avoir démontré la foutaise maoïste, stigmatise l'imposture ! Voir cet Apostrophes : https://www.youtube.com/watch?v=rqWDSVD7_4Y
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