• Moishe Postone, Critique du fétiche capital, PUF, 2013

     

    Le système économique et social dans lequel nous vivons apparaît comme insatisfaisant, mais aussi comme sans avenir, comme en bout de course. Nous cherchons tous à agir pour le transformer, soit en le réformant, soit en le remplaçant par une autre logique. La théorie du changement social a évolué depuis quelques années d’une manière profonde en critiquant Marx, mais aussi curieusement en le réhabilitant en quelque sorte contre les marxistes.

    La façon d’analyser la société et son évolution aujourd’hui conditionne les formes de la lutte, mais aussi l’émergence de formes nouvelles. Mais, même si souvent l’analyse semble reprendre et amplifier les critiques radicales de la fin des années soixante, elle est aussi forcément tributaire de la transformation que le capitalisme a générée depuis disons le début des années quatre-vingts. Pour aller vite, disons qu’il y a deux inflexions capitales qui se sont produites :

    - d’une part la mondialisation accélérée, via les traités de libre-échange et la déréglementation financière ;

    - et d’autre part, la disparition des régimes dits communistes à l’est de l’Europe, régime qu’on peut qualifier de « capitalisme d’Etat ». Le « capitalisme de marché » n’ayant plus alors de concurrence.

    La conséquence de cette double inflexion a été une explosion des inégalités, une baisse des salaires réels dans les pays les plus développés et bien sûr une atteinte sans précédent aux bienfaits d’un Etat-providence.  L’ascenseur social s’est bloqué, et les classes moyennes ont été laminées. Egalement la violente crise de 2008       a fait apparaître la main d’œuvre en surnombre à l’échelle planétaire, et c’est pour cette raison aussi qu’il ne semble plus possible que le capitalisme disparaisse dans une lutte des classes qui serait victorieuse pour le prolétariat.

     

    Au fond tout cela est le résultat de notre incapacité à comprendre réellement, fondamentalement le capitalisme, et par suite à le combattre. Pour Postone, l’erreur fondamentale a été de combattre le capital en lui opposant « le travail comme valeur positive ». Or bien sûr le capitalisme est une des rares formes de société qui est fondamentalement ancrée dans le travail. Autrement dit, si on veut combattre sérieusement le capital, il ne s’agit pas de combattre les dérives de la finance ou de l’aménager, mais plutôt d’en finir avec le travail. Il ne s’agit plus de s’approprier les moyens de production et de redonner un sens un peu plus noble au travail, mais de le nier.

    Cette analyse n’est pas tout à fait nouvelle, et même si elle n’avait pas été poussée jusqu’au bout, c’était déjà celle de Guy Debord et de l’Internationale situationniste qui avaient popularisé l’idée de l’abolition du travail. Et bien sûr les prémisses se trouvaient déjà chez le jeune Marx. Cette approche hégélienne de Marx s’explique aussi par le fait que Postone ait étudié auprès des théoriciens de l’Ecole de Francfort.

    Il y a maintenant tout un noyau de théoriciens qui travaillent dans ce sens. Pensant qu’il est illusoire aussi bien à une forme capitaliste régulée qui partage les fruits de la croissance de manière équitable entre les propriétaires des moyens de production et les travailleurs, et que la dynamique du capital pousse toujours dans le sens d’une impossibilité de la réalisation de la valeur, d’une croissance infinie et d’une dévalorisation du travail.

     

    La première remarque qu’on fera à cette analyse, c’est qu’elle est un peu trop compliquée et qu’elle a peu de chance d’être saisie par les masses dans le sens d’une transformation sociale. D’un certain point de vue elle répète la division du travail entre ceux qui pensent et ceux qui agissent. Et bien sûr on se dit que d’affiner la réflexion à l’infini sur les réalités et les mécanismes du capitalisme risque de ne pas servir à grand-chose si cette réflexion n’est pas accessible au plus grand nombre.

    La seconde remarque est plus concrète. Si on est tous d’accord pour constater que le système économique et social est à la dérive, les solutions ne sont pas évidentes. En effet, Postone signale que les progrès de la productivité rendent plus que superflus le travail, et donc que le socialisme est nécessaire, non pas pour faire triompher le travail, mais plutôt pour répartir autrement le produit – on n’ose plus dire la valeur – et le temps de travail. Cela me paraît une erreur majeure. Parce qu’en effet l’explosion de la productivité du travail est le résultat d’une évolution technologique très particulière :

    - d’une part elle est orientée vers des productions de masse, de mauvaise qualité et inutiles ;

    - d’autre part, il est facile de comprendre que cette technologie est en adéquation avec la propriété des moyens de production. Elle n’est pas neutre qui la maîtrise obtient le pouvoir. Le fait que la technique ne soit pas neutre veut dire qu’elle conditionne les productions qui sont effectuées. Elle les détermine.

    Ces deux points nous montrent que le changement de société souhaité par tous ceux qui veulent en finir avec le capitalisme pourri, ne peut se passer d’une reprise en main aussi bien des moyens de production, que du travail. Négliger cette nécessité, c’est abandonner la lutte pour ce qui doit être le socle d’une nouvelle forme de société.

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Dimanche 19 Octobre 2014 à 14:56
    Postone
    Pour ma part je pense qu'effectivement on peut progressivement éliminer le travail(leur) grâce à la productivité absolue,à condition que la production soit uniquement matérielle. Resterait uniquement le travail intellectuel et artistique. Mais l'argent étant toujours là, le capitalisme n'en serait pas pour autant éliminé,sauf si l'Etat intervient.
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