• Misère du progrès technique

     

    Le gouvernement français vient de rejeter l’idée d’une exploitation des gisements de gaz de schiste en France. Mais le débat fait rage sur cette question. La droite, sans doute travaillée un peu plus que la gauche officielle par les lobbies est pour, et Nicolas Sarkozy en a même fait un de ses arguments qui justifierait son retour au pouvoir. L’idée est qu’en baissant le coût de l’énergie on renforcerait de facto la compétitivité de la France sur les marchés internationaux. La gauche – la vraie comme la fausse – est contre à la fois pour des mesures de protection de l’environnement et parce que ces gisements de gaz ne feront pas vraiment baisser les prix de l’énergie sur le long terme.

    Dans cette question il y a plusieurs entrées. Tout d’abord il y a le fait que la transition – à vrai dire très partielle – vers des énergies renouvelables, soit disant moins polluantes et moins dégradantes pour l’environnement entraînent de nouveaux dégâts. Le paysage se dégrade complètement, et semble être rendu impropre à toute autre destination, dès lors qu’on y implante des champs d’éoliennes, ou des champs de panneaux photovoltaïques. Evidemment de telles options supposent que l’on ne peut se passer de consommer moins d’énergie au détriment de la croissance et de l’emploi. Ce postulat suppose également une indépendance des quantités de biens consommés, ni même une interrogation un peu approfondie sur les objets que l’on produit et qu’on consomme.

     

    L’emprise au sol d’un puits d’extraction de gaz de schiste

     

    Dans un excellent petit livre clair et précis qui fait le tour de la toile, Thomas Porcher analyse les arguments pour et contre l’exploitation du gaz de schiste. Comme d’habitude ceux qui sont pour cette industrie avancent des arguments qui croient-ils sont imparables. Outre l’indépendance énergétique accrue, ce business créerait des centaines de milliers d’emplois, on parle de 600 000. Et comme d’habitude ces chiffres prévisionnels se trouvent trafiqués pour la circonstance. Sir conseil qui se veut plus sérieux parle de 100 000 emplois créés d’ici à 2020. Mais Porcher n’a pas de mal à montrer qu’il s’agit d’une création brute et non nette, qui ne tient pas compte des destructions d’emplois au fur et à mesure que l’exploitation du gaz de schiste se déploie, puisqu’en effet, les créations d’emplois sont fortes lors de la mise en place d’un puits, mais ensuite une grande parti de ces emplois diminue dans l’exploitation proprement dite.

      

    La croissance des parcs d’éolienne a un effet négatif sur le paysage naturel

     

    La question du prix du gaz mérite d’être posée puisque les tenants de l’exploitation du gaz de schiste avancent que celle-ci ferait baisser la facture énergétique, et par suite libérerait du pouvoir d’achat et renforcerait la compétitivité des entreprises. Quelles que soient les formes du marché du gaz – Thomas Porcher insiste sur les différences entre l’Europe et les Etats-Unis – une baisse durable du prix est dépendante des quantités produites. Or celles-ci dépendent des réserves, et celles-ci s’épuisent en réalité rapidement. Le deuxième argument est toujours celui de la rente : le prix du gaz ne peut pas être inférieur à son coût d’extraction, et celui-ci augmente au fur et à mesure qu’on va exploiter des sites de plus en plus difficiles d’accès. Donc il y a aussi que dans une économie de marché, et suivant en cela l’idée très classique de Ricardo, le prix s’aligne toujours par le haut, et non vers une moyenne. Il s’ensuit que si les quantités de gaz produites en France sont insuffisantes et doivent être complétées même partiellement par du gaz importé, les prix s’aligneront sur le prix du gaz importé, à moins de revenir à une gestion publique qui amalgamerait dans une même société l’ensemble des gaz d’origines diverses.

    Un même type de raisonnement permet de montrer qu’une exploitation extensive du gaz de schiste ne pourrait pas faire baisser le coût général de l’énergie, notamment parce que si celui-ci commençait à baisser, cela entrainerait rapidement la fermeture des puits de pétrole les moins rentables – par exemple dans la mer du Nord – et donc les prix remonteraient rapidement, justement sous l’effet de cette fameuse loi de l’offre et de la demande : lorsqu’un bien se raréfie sur le marché, son prix augmente, lorsqu’il est abondant, son prix diminue.

     

    Un champ de panneaux photovoltaïque occupant une ancienne parcelle agricole 

    Je passe ici sur les effets maintenant connus sur la santé des populations : l’exploitation du gaz de schiste n’est pas une industrie propre. Que ce soit dans la dégradation de l’air ou de l’eau (on a parlé aux Etats-Unis de l’eau courante qui prend feu) le processus de fragmentation a des effets sur la santé. C’est d’ailleurs une des raisons qui font que les lobbyistes dans les traités européens ou le fameux traité transatlantique réclament un assouplissement du principe de précaution.

      

    La question de l’exploitation du gaz de schiste est à entrées multiples. En dehors du flou qui règne sur les quantités effectives produites et de la vitesse à laquelle les réserves seront épuisées, il y a une question géopolitique importante : quel serait l’impact de l’indépendance énergétique ? Il semble que l’ambition des Etats-Unis soit de devenir un exportateur net de pétrole et de gaz aux alentours des années 2030. Ce qui pourrait très bien expliquer – au moins pour partie – pourquoi par ses manœuvres en Ukraine ils essaient d’expulser les Russes du marché gazier et pétrolier. Il semble que les Chinois dont le développement est très dépendant de l’énergie achetée à l’étranger se soient lancés à fond dans l’exploitation du gaz de schiste, tout en se rapprochant des Russes pour la fourniture d’un gaz plus conventionnel. Mais le nombre de puits qu’il faudrait creuser est tellement élevé que cela engendrerait forcément une dégradation des paysages et de la qualité de la vie.

      

    Thomas Porcher va donc conclure sur la nécessité de la transition énergétique. C’est cependant une locution sous laquelle on range tout et n’importe quoi. Une véritable transition énergétique ne peut sérieusement que signifier une nouvelle manière de produire et de consommer. En effet quoi qu’il en soit des quantités de gaz de schiste possiblement extraites, il est certain qu’il ne s’agit là que d’une fuite en avant. Non seulement les réserves de gaz de schistes ne sont pas illimitées, ne sont pas renouvelables, mais leur exploitation ne règle par la question de l’émission de gaz à effet de serre. En matière de transition énergétique la seule question qui vaille est la suivante : comment consommer moins d’énergie ? et non pas Comment produire plus d’énergie. Or cette question interroge les fondements même de l’économie actuelle, et d’abord la mondialisation et l’Europe. L’unification des marchés à l’échelle planétaire ou européenne engendre nécessairement un développement des déplacements, la raison en est que cette unification est porteuse d’économies d’échelle qui concentre la production : c’est l’inverse du développement local. Le développement des industries de service est aussi une source de surconsommation énergétique qui engendre destruction de réserves gazières et pétrolières, mais aussi pollution. L’industrie du tourisme est l’exemple parfait de cette tendance. Le tourisme est une calamité qui non seulement a un impact négatif sur l’environnement – il faut adapter les ressources locales au standard international – mais en outre développement une forme d’emploi sans création de valeur qui s’apparente à de la domesticité.

     

    Le déplacement est un des principaux consommateurs d’énergie. Or la seule façon de limiter radicalement les déplacements sur longue distance est de fragmenter l’espace. Mais on ne peut pas produire local – je pense à l’agriculture – dans un modèle où le marché est supranational, européen et où la recherche frénétique des gains de compétitivité est l’alpha et l’oméga de la politique économique. Je ferais remarquer pour finir qu’une réorientation du modèle de production et de consommation ne peut pas faire l’économie d’un débat sur les « frontières » au sens le plus large du terme, car justement c’est dans le cadre de ces « frontières » qu’un modèle économique existe. C’est à l’intérieur de ces frontières que la culture, les standards de vie existent véritablement.

     

    La conclusion de tout cela, c’est que la pensée politique et économique a démissionné, elle s’est cachée derrière l’idée aussi fausse que simpliste selon laquelle les limites d’un modèle social peuvent toujours être contournées avec un bond scientifique. Cette croyance quasi religieuse dans la science et le progrès technique est dramatique, elle s’appuie sur deux suppositions :

    - la première que finalement le modèle économique et social ne change pas, il ne change jamais suivant des lois naturelles situées au-delà de ce que pensent et de ce que disent les hommes, il progresse sur ses propres bases, il n’y a pas, il n’y a pas eu de rupture dans l’histoire de l’Humanité ;

    - la seconde est encore plus stupide, elle postule que les avancées du progrès technique se feront toujours en temps et en heure, qu’elles interviendront au bon moment. Mais même si la science avance, il semble qu’elle ait toujours un coup de retard et qu’à un moment elle n’arrive plus à réparer les dégâts qu’elle a causés.

    Ce raisonnement biscornu est évidemment en décalage complet avec l’examen empirique de ce qui se passe aujourd’hui et qui mène rapidement à un appauvrissement constant des cadres de vie de partout dans le monde. Il exprime en creux aussi l’importance aujourd’hui de la violence sous-jacente qui s’exprime contre les projets anti-écologiques et qui devient le nouveau front de la résistance.

     

     

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  • Commentaires

    1
    mézig
    Mercredi 5 Novembre 2014 à 11:15
    super intéressant
    On sait pas où on va mais on y va à fond les manettes !
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